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L'Étoile polaire, VII et V

2. Il y mourut bientôt à cause, dit-on, do Tébranlement produit en lui par les châtiments corporels qu'on lui infligea.

Ma foi souveraine

Dans la jeune génération.

La foi la plus ardente de cet homme qui règle ses comptes avec la vie, — c'est la foi dans la jeune génération qui porte en elle l'idée civilisatrice 1

La propagande de Dmitri Pissarev est plus caractéristique encore. Ce jeune publiciste, doué de capacités géniales, eut quelque temps une immense influence en Russie. Pendant sa longue réclusion dans la forteresse de Pierre et Paul, il écrivit de cette prison des articles pour la revue, La parole russe, qui en firent, durant plusieurs années, Toracle de la jeunesse éclairée. Quel enseignement donnait-il à la Russie? Constamment il signalait les défauts de la vie russe. En Russie presque tout est mauvais, presque tout doit être modifié, et en môme temps, hors àeV intcllif/ucntia, ii n'y a aucune force vitale et capable de créer. C'est à Vintelliguentia de tout faire. Elle transformera les mœurs, elle implantera la civilisation, elle réformera les institutions, elle développera les forces productives du pays. La Russie est aux yeux de Pissarev une sorte de masse inerte, un corps sans vie dont toute la force consiste en son âme, Vintelliguentia, Il est vrai qu'il n'y a pas eu en Russie un second admirateur de la classe éclairée aussi chaud que le fut Pissarev, et que son mépris pour le peuple ne tarda pas à renverser le trône de cet oracle. Cependant, pendant des années, des milliers d'âmes l'admirèrent, le considérèrent comme leur maître et naturellement trouvèrent en lui quelque chose qui correspondait à leurs propres idées. Cette

même foi illimitée dans leur force, on la retrouve plus tard chez les révolutionnaires russes. Souvent ils se proposent des plans que du premier coup d'oeil on juge irréalisables. C'est que la conscience de sa force parle haut dans Tàme de Fhomme de Vintelligiientia et rend pour lui très relative la notion de l'impossible. Ici le souvenir très vivant d'un des plus sympathiques compagnons de ma jeunesse s'impose à ma mémoire.

Durant sa longue réclusion, D. se révoltait constamment, exigeant des chefs les faveurs les plus illégales, la permission pour les détenus soumis au régime cellulaire de causer entre eux et de se promener ensemble, par exemple. — Il faut protester, répétait-il. — Mais que peux-tu faire? lui répliquaient ses camarades plus raisonnables, n'oublie pas que tu es sous les verrous, entouré de grilles, gardé par des soldats. Où trouveras-tu la force sans laquelle tu ne peux forcer les chefs à t'obéir?... — Où est la force? En moi, en toi... Moi, je suis la force! — Cher ami, cette force ne peut rien : on la brisera en une minute!... — On la brisera? Eh bien ! qu'on la brise d'abord ! Qu'on essaie !

En 1878, j'eus l'occasion de faire la connaissance de plusieurs terroristes comme on les appelait alors. Je ne connaissais pas encore ce type et questionnai avec curiosité l'un d'eux, Ivitchévitch, sur leurs plans. — Il est douteux, — je risquai cette observation, — qu'on puisse rassembler une force suffisante pour renverser le gouvernement. Pour cela il faudrait un complot tiop étendu. —On peut forcer le gouvernement à faire des cojicessions, alors qu'on n'aurait pas la force de le renverser, répliqua mon interlocuteur. — Quel est donc

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votre plan ? — Nous le châtierons pour chacun de ses forfaits. Nous le terroriserons et nous l'obligerons à respecter les droits de l'honmie. — Mais espérezvous vraiment effrayer le gouvernement? Oubliez- vous qu'il a à sa disposition la police, l'armée, d'énormes moyens de défense. Lui aussi il pendra, il fouillera, et il vous exterminera tous plus vite que vous ne le ferez de ses serviteurs. — Pour cela il faudra voir.

C'était un gaillard robuste, solide, gai, d'une bravoure illimitée. A la guerre il aurait fait des prodiges. Un an plus tard, il fut blessé mortellement dans une lutte désespérée avec les gendarmes '.

Que signifie cette foi illimitée en sa force? N'est-ce pas une manifestation de folie, comme le disent nos réactionnaires? Non pas, la vie réelle, du moins la vie russe, prouve souverft à la stupéfaction générale que l'individu isolé, muré dans un cachot, est en effet une force. Dans les prisons russes, les détenus politiques, constamment exposés à être jetés au cachot, se faisant rouer de coups, prêts à périr d'anévrisme ou de phthisie, parvenaient parfois à lasser les chefs par cette lutte incessante, les amenaient à douter du succès et à leur laisser faire tout ce qu'ils voulaient. Ce qui se passe dans les prisons se passe aussi parfois dans la politique. Celui qui connaît la Russie, celui qui sait combien l'ac-

1. J(3 remarquerai ici (lue ridée de terroriser le gouvernement existait antérieurement à la formation en 1879 du parti de la Volonté du peuple dont le plan est tout autre. 11 se propose pour but de renverser le gouvernement par un grand complot. Les gens peu familiers avec la question confondent ordinairement ces deux mouvements, et appellent à tort terroristes les membres du parti de la Volonté du peuple.

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tion de Vinfellujuentia se manifeste dans la vie nationale, celui-là ne peut hésiter ù reconnaître que cette confiance en soi-même de la classe éclairée est le résultat de son expérience historique. L'importance du rôle de l'homme de Vuiteirifjuniha dans notre histoire fut souvent immenseet justifie entièrementTexclamation

de Niekrassov :

Essaio-Ie, doiile de ses héros de l'époque préhistorique, quand, de nos jours aussi, deux, trois hommes I)ortent sur leurs épaules toute une génération.

Cettefois'enracinainébranlablementdansrespritdela classe éclairée. Certes, si héroïques que fussent certains de ses membres, ce ne sont pas leurs capacités qui firent naître cette confiance de Vintelliguentia en sa force : c'est la conscience plus ou moins nette de ce fait historique que XinteUifjnentla, même incomprise par le peuple, est l'instrument des lois organiques de croissance du pays entier, ce qui assure la persistance de sa vitalité.

Ce mode de croissance a deux côtés essentiels : le dôveloppemenl de l'individu, le développement des forces populaires. Tous deux conduisent parleurs conséquences logiques à la ruine de la monarchie et des classes supérieures contemporaines. Telle est la marche que suit le développement du pays : c'est précisément ainsi qu'il se reflète dans la pensée de la classe éclairée et y produit deux courants principaux, qui s'y font constamment sentir.

Ces deux courants demeurent le plus souvent sans démarcation tranchée entre eux et n'entrent presque jamais en lutte, mais chacun d'eux communique sa

couleur propre aux fractions diverses de VintcHlguenlia. Nous avons déjà vu Dmitri Pissarev, le représentant le plus accentué d'un de ces courants, celui qui pousse au développement de l'individu, qui a surtout foi dans l'individu et par conséquent dans ce qui est sa principale force : dans la science, dans le perfectionnement moral. Cette même tendance sous d'autres formes se manifesta plus tard dans ce qu'on appela les socialistes propagari' dlstes. C'est elle aussi qui se manifeste dans la plupart des cas chez nos libéraux. L'autre tendance s'est manifestée chez les slavophiles, chez beaucoup de nos plus célèbres publicistes comme Dobrolioubov, dans une fraction considérable du parti révolutionnaire, nos démocrates par exemple, [iiarodnlks). Ils donnaient une importance prédominante au développement de Ja masse populaire, à la confiance dans la force de ce développement. Ces deux courants principaux se mêlent ordinairement à des doses diverses dans notre intelllguentla : parfois ils se confondent dans un ensemble harmonique chez les représentants de génie de notre mouvement intellectuel. Il en fut par exemple ainsi chez Alexandre Hertzen. Dans tous les cas, d'ailleurs, le développement des diverses fractions de notre classe éclairée a sa base dans les différentes manifestations de la marche du développement de la Russie. C'est de là que proviennent la force et l'indestructibilité de Vintelliguentia et aussi la confiance qu'elle a en ses propres forces. C'est de là également peut-être que provient en partie son idéalisme.

C'est un trait sur lequel il m'est impossible de ne pas insister. Notre classe éclairée fait constamment preuve

d'un tel idéalisme, d'une telle tendance vers Vidéal absolu du bien et du juste, qu'elle se met en lutte ouverte avec la réalité. Cet idéalisme, qui donna à notre intellifjuentia une ferveur presque religieuse, doit probablement avoir pour base la conscience plus ou moins confuse que le mouvement se développe conjointement avec le développement du pays lui-même, d'après un plan assez grand pour faire naître l'idée de quelque chose A' absolu qui engloutit l'homme tout entier dans son idéal.

Cet idéalisme est aussi la conséquence de l'insuffisance et delà faiblesse du régime actuel. Ce régime n'inspire ni respect ni peur ; il produit évidemment l'impression d'une tentative avortée, qui n'est bonne à rien et qui, en conséquence, doit être non pas modifiée mais refaite à nouveau delà cime à la base. L'Européen est sous ce rapport beaucoup plus circonspect, plus raisonnable, moins libre. 11 ne peut se soustraire à l'influence du fait existant. Chez nous, au contraire, le respect du fait existant est presque ignoré : cela provient, sans nul doute, de ce que chez nous le fait historique lui-même est peu durable et contient en soi beaucoup de circonstances pour ainsi dire fortuites. Nos institutions d'Etat, nos lois sont nées sous l'influence d'une trop infime partie de la population. Elles sont donc pour la plupart privées de la sanction de l'opinion publique. Très souvent même, elles se formèrent en pleine contradiction avec les besoins, les instincts et les désirs de la majorité. Voilà pourquoi nos lois et nos institutions sont loin d'avoir un prestige capable d'imposer au vol hardi de la pensée humaine. Ne respectant pas les institutions, ne

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ressentant aucune peur devant elles, l'individu se sent naturellement plus indépendant, plus apte à réaliser tout ce qu'il veut. Il ne comprend pas bien pourquoi c'est lui qui doit se soumettre à l'histoire et non l'histoire à lui. Alors pour l'être intelligent et raffiné, c'est sa propre logique et son propre sentiment moral qui deviennent les principaux mobiles du bien et du vrai. La tradition, le pouvoir peuvent agir par le crayon du censeur, par la hache, parla baïonnette, ils ne peuvent enchaîner intérieurement l'individu et celui-ci pousse tout naturellement, jusqu'à leurs extrêmes déductions logiques, et ses négations et ses aspirations idéales.

A cause même de cette indépendance de volition, l'homme de notre intelliguentia cherche toujours une base morale à sa philosophie politique et sociale. Nulle part, l'on ne s'occupe davantage de questions morales qu'en Russie. Tout ce qui concerne le rôle de l'individu dans l'histoire, le libre arbitre, la responsabilité des criminels, la nature de la morale, etc. — est chez nous question aussi brûlante que les questions politiques et économiques. Elles le sont même beaucoup plus, ce sont elles qui excitent le plus de passion, le plus de discussions, d'enthousiasme, de haine.

C'est une chose très remarquable que notre intelliguentia qui semble complètement séparée de la masse du peuple, lui ressemble par là tout au contraire si profondément. Notre paysan illettré, qui croit que la terre repose sur trois baleines, est grand philosophe sur les questions morales. Ses contes, ses ballades, ses chants analysent ces questions d'une manière si détaillée, si poétique, parfois avec tant de profondeur, qu'il est évi-

dent qu'il y met toute son âme. Nos sectes par leur façon de considérer les questions morales se rapprochent encore plus de la classe éclairée. Chercher la vérité, chercher la vraie foi est une idée si naturelle aux yeu\ de notre peuple que nos socialistes s'en sont parfois servis. Un homme qui ne travaille pas, qui est tout à fait étranger au pays, étonne dans un village, me disait Rogatchev ^ — De quoi t'occupes-tu? demande à cet intrus le paysan. Pourquoi es-tu venu ici? — Je cherche la vraii' foi, répondait Rogatchev, et cela suffisait. 11 se pouvait que dans les environs une secte quelconque se cachât, avec laquelle l'arrivant desirait entrer en rapports, ou bien il venait peut-être consulter tout simplement un homme pieux. Puis la foi ne signifie pas toujours chez les sectaires kuT/////o;2. C'est tout simplement une idée assez large pour nous expliquer l'univers et la place qu'y occupe l'homme, ainsi que ses sentiments, ses tendances et les questions qu'il se pose sur le bien et le mal. I/expression favorite de Vintelli(jucntia, philosophie f/cnéra le {obchtchéé mirossozertsanïe') ah même acception. Sans cette philosophie générale, Thomme éclairé ne fait pas un pas. Il ne lui suffit pas d'avoir un programme politique, une théorie sociale :il doittrouver dans ce programme et cette théorie une place pour lui, pour sa personnahté, pour ses sentiments, pour sa conscience. Il doit comprendre comment sa personnalité se relie à l'ensemble, à la société, à l'univers entier. Ce sont ces questions qui composent ce que chez nous on désigne sous le nom de questions sociales.

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