‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 67 sur 103 · Un de nos propagandistes les plus connus · texte numérisé non relu

Un de nos propagandistes les plus connus

LE MOUVEMENT DES ESPRITS

Idée qui certainement n'est nullement positiviste, quoique les Russes aiment à se donner le nom de positivistes, réalistes, matérialistes, etc. Les Russes sont, il me semble, encore trop jeunes, trop pleins d'une force historique vivace, pour pou voir être positivistes. Involontairement, ils forft une religion de toute théorie très positive en apparence. Notre mouvement civilisateur est par cela même réellement capable de produire sur la société la profonde et vaste action des mouvements religieux. Il pénètre dans toute la vie sociale, modifie les plus intimes rapports de l'individu, comme par exemple ceux de l'homme et de la femme, des parents envers leurs enfants, les rapports entre camarades, etc., et préparent de cette manière pour la réforme sociale une base infiniment large, composée de ces menus rapports en apparence purement personnels.

Quelles sont donc les idées morales de VijitelUguentia? Les a-t-elle trouvées ou les cherche-t-elle encore? Il me semble que la on ne cherche ordinairement qu'une formule précise. Le sentiment, mais vague et confus, existe chez nous depuis longtemps. Quoi qu'il en soit, chez notre intelliguentia, ces idées sont très nettement définies. Elle fonde sa morale sur le développement le plus complet de l'individu ; elle présume que plus l'individu est développé, plus ses intérêts s'élargissent. Or l'intérêt le plus large, c'est l'intérêt social. Dès lors l'individu en se développant se pénètre de plus en plus des intérêts de la société comme s'ils étaient les siens propres. L'individu arrive ainsi à posséder la vraie morale. Ce n'est pas la moralité vulgaire de la loi faite de formes et de contraintes. L'homme de rm/e/%î^<??2/î«

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méprise profondément cette morale. Nos artistes savent trouver YétiaccUc divine même chez les criminels en apparence les plus endurcis : ils la recherchent avec une sollicitude particulière. Chez Dostoïevsky, par exemple, Svidrigaïlov est à la fois un meurtrier et un homme bassement déprava. Pourtant au moment où il se loge une balle dans la tête, vous ressentez pour lui plutôt de la comni'-sération que du mépris, et involontairement vous vous demandez pourquoi cette force morale n*a pas été employée au bien ? Au contraire, dans nos œuvres littéraires, l'homme qui obéit à la morale conventionnelle est toujours un type d'une parfaite trivialité. Chez lui, noire artiste ne peut trouver rien de bon, rien qui n'excite en lui le dégoût. Je me souviens d'un personnage de George Sand qui rôpéte continuellement : Rien d*iiiéfjal, cest mon principe. Ce personnage prend part à l'enlèvement d'un enfant à sa mère, mais parfois il inspire quelque sympathie. Pour un écrivain russe, le type est inadmissible. Si encore ce personnage avait enlevé l'enfant par intérêt, par haine, s'il ne s'occupait pas du Irgal et de ïillfhjal au moment où il risque les galères, l'artiste russe aurait pu lui pardonner, découvrir en lui quelque chose d'humain, croire en son repentir possible. X\ec rien dilléyal ]\om principe, jamais ! Cette formule seule prouve déjà à notre artiste que selon les idées russes il a devant lui un homme profondément perverti. C'est facile à comprendre : la moralité réside dans la tendance intérieure au bien, sans dépendance aucune avec ce que la loi exige ou n'exige pas. Si l'homme cherche dans la loi une règle pour sa morale, cela signifie que lui-même il n'a aucune moralité, c'est-

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à-dire en d'autres termes, qu'il n'est pas môme un homme, qu'il n'est qu'en apparence un être humain.

Voila les idées.

La moralité, c'est une tendance intérieure au bien, un désir d'être utile, un besoin de voir autour de soi les hommes heureux. C'est l'idée de notre intelliguentia, idée commune à des gens d'opinions tout opposées. Dans cette moralité, notre intelli- (jnentia semble chercher le mo>en d'accorder les exigences du bien public avec une liberté individuelle sans limites. L'idéal de la morale — c'est l'état immédiat, comme on dit chez nous, c'est-à-dire un état moral donné dans lequel l'individu fait le bien, sans même le remarquer, sans aucun effort de sa part. Ce point de vue, fut-il revêtu de l'habit noir de l'utilitarisme de Bentham ou de la camisole d'aliénés de Dostoïevsky, semble être une base fondamentale, générale, de la philosophie des classes éclairées. 11 est évident que cette idée est capable de relier les questions politiques et les questions de morale en un ensemble indivisible. Elle introduit la politique dans la région de la morale et fait de la morale une sorte de contrôleur de notre activité politique.

Je suis forcément obligé, tant le sujet de ce livre est complexe, de meborner à cette caractéristique à grands traits, sans entrer dens l'examen détaillé des modifications que subissent les tendances de Vintelligucntia dans ses diverses fractions.

J'ai établi déjà que notre classe éclairée n'a pas une tendance entièrement homogène. A la source de divergences, dont je viens de m'occuper, s'ajoute encore

rinfluence des idées de classe qui, par certains penchants, troublent la pureté de l'idée civilisatrice générale. Ainsi, par exemple, nous avons des partisans modérés de la noblesse, comme le célèbre poète Pouchkine, ou certains publicistes appartenant au parti slavophilo, comme Kochelev ou le prince Vossiltcliikov. De même, dans Yintclli^jnentia, une tendance religieuse se fait pariois jour, comme chez Dostoïevsky ou bien chez le comte Léon Tolstoï : et cela quand Vinfe/ligucntin est d'ensemble irréligieuse et libre-penseuse. Avec une force aussi grande les idées européennes se frayent un passage cliez nous : celles de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre. Ainsi, on peut rencontrer en Russie des anglomanes partisans de la constitution aristocratico-libérale de l'Angleterre, et des anarchistes, quoique les conditions de fait ne fournissent chez nous aucun terrain favorable au développement tant de l'un que de l'autre de ces partis. Toutes ces sources de divergences produisent des résultats d'autant plus marquants que le Russe intelligent est toujours un th;^oricien déterminé qui poursuit l'idée qu'il a acceptée jusque dans ses plus extrêmes déductions logiques.

Néanmoins, le fond général de l'idée civilisatrice apparaît nettement à travers toute cette diversité. Dostoïevsky, par exemple, fut par ses liaisons politiques réactionnaire et clérical, si l'on peut appliquer ces expressions aux choses russes. Pourtant il ne fut pas ortliodoxe : il devint une sorte de sectaire fanatique qui. peut-être à son insu, produisait dans les idées une révolution beaucoup plus grande que ne le font beaucoup d'autres qui se considèrent comme révolution-

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naires. Dostoïevsky descend dans les profondeurs du bagne, dans les maisons de tolérance, dans les plus affreux abîmes du vice et de l'infortune. Il recherche l'égalité des hommes la où il est le plus difficile de l'imaginer; il montre combien sont relatives les notions conventionnelles du moral et de l'immoral et pose devant nous avec une terrible évidence la fatale question de la responsahilité du crime et de la vertu. Et quelle chaude compassion pour tout ce qui est opprimé et humilié, quelle foi dans l'homme du peuple qui, sans paraître nulle part, est partout dans ses romans l'inébranlable support de la société î Dostoïevsky était l'ennemi politique des théories socialistes et révolutionnaires, non pas, je crois, parce qu'elles tendent à la domination des masses et à l'aifranchissement de l'individu, mais parce que, selon lui, elles sont incapables de procurer cet affranchissement. Il prêchait son christianisme nébuleux et mystique comme la seule doctrine capable d'inaugurer sur la terre le règne de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

Le comte Léon Tolstoï^ se donne aussi le nom de chrétien. Il se prononce contre la révolution dans sa fameuse thèse sur la non résistance au mal. Mais son christianisme n'est que nominal. Il renie toutes les autorités du christianisme; il marche ouvertement contre l'Edise et toute sa doctrine aboutit à cette conclusion que l'homme ne peut être heureux et vivre conformément à sa nature, que s'il ne vit pas pour lui seul, de sa vie personnelle, mais de la vie de l'humanité entière. Quant à la non résistance au mal, cette thèse est si illogique chez Tolstoï, si peu conforme au reste de sa doctrine,

qu'il est même permis de croire que ce n'est qu une habileté à\x nouveau Maître, comme celle des premiers chrétiens. Eux aussi, ils ne résistèrent pas ouvertement jusqu'au temps où ils acquirent une force suffisante pour triompher. Onraconte pourtant quele comte Tolstoï lui-même n'a pas la force de rester conséquent avec cette thèse. Un jour, il démontrait chaleureusement qu'on ne doit pas employer la force, fût-ce même pour défendre quelqu'un contre la violence... — Et si sous vos yeux on violait une femme... que feriez-vous? demanda un des interlocuteurs. Le comte fut tout déconcerté et reconnut dans son trouble qu'en ce cas il était permis d'opposer la force a la violence... De l'esprit démocratique de Tolstoï, de sa persistance à croire que ce n'est que parmi le peuple travailleur qu'on peut trouver l'homme vrai, il est même superflu de parler. Le comte a plus d'une fois écrit lui-même sur ce sujet de la manière la plus claire.

On retrouve chez un grand nombre d'écrivains et d'hommes d'action de la Russie, ces principes purement révolutionnaires admis comme fondement de leur philosophie générale par des gens qui ne se considèrent pas eux-mêmes, et que personne ne considère comme faisant partie du camp des révolutionnaires; qui parfois se trouvent même dans les rangs des adversaires de ces

derniers.

Un de nos écrivains, M. Lieskov, qui n'est pas sans talent et qui a employé une bonne partie de sa carrière Uttéraire ù. écrire de vrais libelles contre les révolutionnaires, est de ce nombre. M. Katkov le reçut à bras ouverts, car il est sans contredit le mieux doué des

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écrivains réactionnaires. Chose étrange! quand vous lisez avec attention les attaques violentes jusqu'à l'inconvenance, parfois effrontément menteuses, de M. Lieskov,— il écrivait sous le pseudonyme de Stebnitsky, — vous y sentez comme la colère d'un coreligionnaire chagrin, qui n'est si violent et si injuste que parce qu'il ne trouve pas dans le mouvement révolutionnaire l'élévation morale qu'il aurait désiré y voir. Plus tard, M. Lieskov cessa d'écrire des romanspolitiques : dans ses nouvelles, souvent empreintes d'un étrange mysticisme, vous sentez parfois une parenté frappante avec les démocrates : le même profond mépris pour toute la haute société, la même profonde sympathie pour le peuple, et aussi les mêmes immenses exigences vis-à-vis de l'individu.

Il est à propos, d'ailleurs, de constater ici que récemment M. Lieskov, employé du gouvernement cependant, a reçu la défense d'écrire.

Bref, notre mouvement civilisateur, exclusion faite de quelques dissidents, n'a qu'une seule idée : l'affranchissement des masses, l'affranchissement de Vindividuy idée qui en Russie est inévitablement révolutionnaire, car elle sape dans ses fondements le régime actuel, établi sur les bases de la soumission des masses et de l'oppression complète de l'individu. Les idées de \inielliguentia se manifestent en outre avec le plus de précision dans la partie de cette classe qui s'intitule ouvertement révolutionnaire ^ C'est chez elle que ces idées atteignent leur complet développement logique.

1. J'emploie l'expression révolutionnaire et non mhiliste. Le lecteur en trouvera l'exjilication à l'appendice B.

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C'estlà surtout qu'elles se transforment en action et président a la naissance des partis politiques.

Cependant dans les courants de la pensée de Vintelllguentla qui en connaissance de cause ne veulent pas être révolutionnaires, le travail général historique libérateur est le même. Dénoncé a maintes reprises par nos réactionnaires, ce fait est de pleine évidence.

Si nous prétendions examiner les diverses conséquences qu'a produites pendant les deux derniers siècles le mouvement intellectuel en Russie, nous devrions consacrer à ce sujet une monographie entière, car il est douteux qu'on puisse trouver un seul trait de la vie nationale sur lequel ce mouvement n'ait plus ou moins influé. Cette influence est d'autant plus diverse qu'ici nous n'avons pas affaire à un mouvement politique restreint, qu'il s'agit d'un mouvement civilisateur des plus larges ; d'autant plus profonde que grâce aux propriétés inhérentes a Vintellif/uputia, elle ne se laisse intimider par aucun obstacle, ne s'incline devant aucun fait accompli, parce qu'il est un fait accompli ; et comme le flot, ne s j lasse de ronger, jusqu'à ce qu'elle s'écroule, miette à miette et de tous côtés à la fois toute habitude de sauvagerie et d'ignorance.

Il m'est impossible dans cet ouvrage d'analyser en ses détails l'immense travail déjà accompli par Vintelligiieiitia, et je ne m'arrêterai longuement que sur un

des côtés de cette action, celui qui attire involontairement l'attention de tout observateur et qu'il n'est pas permis de négliger à tout écrivain qui traite du nihilisme. Le lecteur devine certainement, que je parle de la question féminine, de la situation des femmes en Russie, de la famille russe. Question pleine d'intérêt et fort grave en effet, car dans la famille, cette petite cellule de la société, le travail social de la nation se reflète peut-être plus nettement que dans les institutions politiques.

La situation de la femme dans les classes supérieures de la société russe était, il y a deux cents ans, presque pire que dans la famille paysanne. Vivant isolée à la tartare, la femme étaitréduite à un completesclavage. La cravache du mari, avec laquelle il élevait sa femme, était toujours suspendue au-dessus du lit des époux. Pour la femme pas de société. Quand Pierre I'^^'* ordonna aux hommes et aux femmes de se réunir ensemble dans des assemblées, on considéra cela comme une innovation des plus étranges. Pour faire exécuter ses ordres, Pierre P"- fut obligé de publier un décret qui faisait de ces assemblées une corvée obligatoire, et expliquait en détail comment le maître de la maison devait se comporter envers ses invit3S et ceux-ci envers lui. La femme ne savait ni quelle tenue observer, ni de quoi parler.

Aujourd'hui les rapports mutuels du mari et de la femme dans la classe éclairée sont pleins d'une liberté et d'une égalité beaucoup plus grandes que chez toutes les autres nations de l'Europe. Ce changement violent, opéré dans un temps relativement très court,

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est dû en premier lieu à l'influence du mouvement intellectuel. L'homme instruit la femme; puis il est à son tour obligé de compter avec l'action de celle-ci sur la famille et sur lui-même. Les rapports d'autrefois sont désormais impossibles. Cette action réciproque de l'homme sur la femme et de la femme sur l'homme sous des formes plus ou moins prononcées, on peut la considérer comme d'origine fort récente. Maintenant encore elle est loin de s'a complète extension et continue sous nos yeux.

Pendant la première période de son existence, le mouvement des esprits avait surtout pour terrain les hommes. L'homme travaillait à son propre perfectionnement. Dans la littérature du règne de Nicolas l'' nous trouvons déjà une vive image de la translation du mouvement intellectuel dans le milieu féminin. On ne saurait mettre en doute les causes de ce fait. Du moment qu'il travaillait activement à son propre perfectionnement, l'homme avait jugé impossible sa conduite d'autrefois envers la femme. Avec son idéalisme habituel, Viiitclllyuentia idéalisa Vamour. Elle y chercha une union si harmonique des êtres, un sentiment si profond que la passion physique seule ne peut les donner. Mais où trouver la femme capable de faire naître l'amour qu'il faut à cet homme ?

(( Aimer. . . mais qui donc ?. . . demande Lermontov avec angoisse. Dans l'amour il faut l'égalité du sentiment au physique comme au moral. » Le paradoxe écrit par Lermontov sur l'album d'une jeune fille de qui il fut quelque temps amoureux' avait pour les gens d'alors

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