De Griboïedov
LA UUSSII- POLITIQUE ET SOCIALE
LE MOUVEMENT DES ESPRITS
ridicule. Dans les couches sociales inférieures cependant, on peut l'observer encore dans les proportions les plus larges. Parmi les ouvriers des villes, par exemple, influencés par le même mouvement intellectuel , on peut entendre continuellement d'amères plaintes sur l'impossibililé de trouver parmi les femmes de leur classe une compagne capable de comprendre les nouvelles aspirations de l'ouvrier. Dans une de ses dernières nouvelles, M. Ouspenky traite ce thème avec le talent qui lui est habituel. Un aide-chirurgien de province, qui ne sait même pas se servir correctement de la langue littéraire, mais qui subit l'influence du mouvcmoU^ raconte ses insuccès auprès des femmes. i( C'est que parfois on a besoin d'un refuge, dit-il, tu gèles, tu gèles pendant les hivers, le désir te vient aux heures de loisir de te réchauffer et d'échanger quelques paroles. Eh bieni — le croiriez-vous — cela ne réussit pas!... » De quoi s'agit-il précisément? L'aide-chirurgien se voit de tous cùtôs assailli par les femmes ; elles se pendent à son cou. Mais sont-ce la des femmes? « Pas le moindre développement et dans la tête une pure insanité! s'écrie Taide-chirurgien indigné. » 11 est en proie à de plus hautes inspirations et ne peut vivre pour son ventre. «Quoique je ne sois qu'un aide-chirurgien, raconte-t- il, qu'un rouage infime, je sers la société autrement que par des paroles, par des actes... qu'unpaysan vienne me chercher par exemple et qu'un koulak quelconque envoie une calèche pour me ramener, j'irais chez le paysan et le koulak attendra. » Il trouve même moyen de secourir les paysans avec ses mesquines ressources. «Tu arrives, dit-il, chez un malade, pas de bougie, pas de pain,
pas de bois, pas de quoi faire bouillir de l'eau... Eh bien, tu donnes, que faire? » Voila comment est notre aidechirurgien. Et les femmes? Une jeune veuve lui plut, il lui semblait qu'elle le comprenait. Par malheur la
pauvretteluidécouvritdansunélan de tendresse que loin de penser l'entraver dans ses services à la société, elle était prête à se débarrasser des trois enfants qui lui étaient restés de son défunt mari pour se livrer sans réserve à celui qu'elle aimait! L'aide-chirurgieii fut abasourdi. « Vraiment je brûlais de honte pour elle. Je ne savais pas comment regagner au plus vite mon logis. Voila comment elles comprennent le bien public! »
Jl lui arriva nombre d'aventures de ce genre. Ce qui l'accabla définitivemeat, ce fut le trait suivant. Il crut enfin trouver une vraie perle. Anfissa Nicolaevna était très bonne, intelligente, et même capable de développement. L'aide-chirurgien se mita la développer; il lui apporta une montagne de livres à tendances, fait-il remarquer avec un certain orgueil. Anfissa Nicolaevna lit tout, s'intéresse à tout. L'aide-chirurgien avait déjà fait les préparatifs du mariage, il était même déjà venu habiter chez sa compagne. Mais soudain, ù terreur! il apprend, que durant les quelques mois où il lui parlait si chaleureusement du bien jmblk, Anfissa Nicolaevna avait bien des fois renvoyé les malades qui venaient le consulter! L'aide-chirurgien l'interroge sévèrement et Anfissa Nicolaevna est obligée d'avouer avec trouble, que parfois elle avait renvoyé les malades parce que l'aide-chirurgien fatigué, à bout de force, dormait et qu'il lui en coûtait de le réveiller. Plusieurs fois, elle avait renvoyé des malades atteints de la peste
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sibérienne, ou bien n'avait pas dit à l'aide-chirurgien qu'on était venu l'appeler pour un typhique... « Dans les livres mêmes, remarqua-t-elle en guise de justification, il n'est pas dit qu'on doive exposerson bien-aimé àla peste sibérienne.» L'aide-chirurgien se sentait anéanti. Elle aussi, cette femme unique est incapable de rien. Désillusionn 3 définitivement, il prit la décision de fuir. (( J'abandonnerai tous ces plans, raconte-t-il, je m'installerai dans un endroit peu fréquenté, me livrerai tout entier à mon devoir. Cet amour des femmes ne me va pas. Il me nuit, il affaiblit ma conscience, et quand ma conscience s'éteindra, que serais-je? reproduire la race et rien de plus? Non, cela ne me va pas! » Quand l'aidechirurgien fut parti, la pauvre Anfîssa Nicolaevna se repentit beaucoup ; elle lui écrivit même une lettre où elle disait : « Maintenant je comprends tout et je ne manquerai jamais de vous réveiller, et après le dîner et à minuit et après minuit... » Mais l'aide-chirurgien resta inébranlable. « Elles sont privées, dit-il, d'horizon intellectuel. La bonté et tout lereste, elles l'ont, mais pour le développement intellectuel, chez elles il n'y a qu'étroitesse. »
C'est ainsi qu'un pauvre aide-chirurgien, détaché dans une gare isolée de chemin de fer, nous décrit dans sa langue peu lettrée le même conflit tragique qui, dans les salons mondains, arrachait du fond de l'ame désillusionnée de Lermontov ces strophes magnifiques :
Quand avec une nonchalante hardiesse, des beautés mondaines
les mains depuis longtemps incapables de tressaillement, effleurent mes mains froides
Ah ! comme je voudrais troubler leur gaîté et leur jeter au visage un vers d'airain trempé d'amertume et de colère.
Cet appel, ce besoin appuyé par toute la force de la passion et de la haine, de l'adoration et du mépris pouvait-il rester sans écho? La réponse à cette question, c'est le rapide développement de la femme russe, qui avec la sincérité, les aptitudes spéciales de son sexe à suivre tout chemin jusqu'au bout devient bientôt ellemême pour l'homme un stimulant non moins puissant au perfectionnement. La femme aussi commence à rechercher l'homme honnèle, développé. Avec lui, il est tout au moins plus facile de vivre. Sa liberté, ses droits, le raffinement de son goût exigent qu'elle trouve cet homme. Mais chez nous un homme honnête et instruit ne peut rester étranger à la mission intellectuelle historique, renoncer à servir la société, à être utile. A son tour, la femme se pénètre de cette mission. Déjà iNiekrassov dans son poème. Les femmes russes, constate qu'elle aime non seulement le mari, mais le héros et le martijr. Seul un tel amour lui fait abandonner les écussons, les titres et la richesse pour suivre le héros, le martyr dans les mines, aux travaux forcés de Sibérie. Affranchie, la femme commence à pousser ellemême l'homme. Les exigences, énoncées par lui, lui reviennent par ricochet, et dans nos mouvements politiques des dernières années les exemples ne sont pas rares où l'influence de la femme excita l'homme à faire l'impossible pour être meilleur, plus actif, plus énergique.
Peu à peu. la femme, une fois poussée dans la voie du développement humain comme on s'exprime chez nous, dépasse les exigences de l'homme. Elle devient à la fois une compagne intelligente et instruite de l'homme et un être himmm, ayant sa personnalité et par conséquent vivant de impropre vie ; des tendances a l'indépendance apparaissent chez elle. La question féminine naît; depuis longtemps déjà elle mûrissait, elle fit éclat au commencement du règne d'Alexandre II. sou i l'élan passionné d'une multitude de femmes, plus susceptibles pourtant de sentir le besoin de Tindépendanco que de savoir réellement en user. De là une foule do faits bizarres et ridicules, saisis au vol, cela va sans dire, par la raillerie et la calomnie des adversaires du iiihilismr. Certes il n'y eut que trop de ridicules. \a\ femme, dans le? premiers temps, sut seulement sini:ei' l'homme, comme l'homme lui-même, cent ans avant, avait singé l'Europe. La tendance à l'émancipation s'exprimait surtout dans l'extérieur. La femme porta dos lunettes, coupa ses cheveux... Pourquoi ne les auraitelle pas coupés? Est-il vraiment indispensable que, pour le plaisir de l'homme, elle soit obligée de traîner après elle ces lourdes et gênantes nattes? La femme se mit à fumer des cigarettes. . . Pourquoi n'aurait-elle pas fumé, si l'homme fume? On vit apparaître des costumes bizarres. Tout cela est presque toujours ridicule et fort souvent même niais. Mais la conduite du sexe masculin, durant la premièrephase de notre rapprochement avec l'Europe, surabonde de stupidités aussi ridicules. Lui aussi, il s'affublait du costume de marquis du XVI 11° siècle, lui aussi, il se rasait la barbe et se laissait
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pousser une queue de cheveux. Rien de plus naturel que ces enfantillages. Mais dans le mouvement de la femme vers l'émancipation, il y avait autre chose que le coté ridicule; il y avait la, et chez toutes les femmes, quelque chose de tout à fait sérieux. Nos femmes comprirent parfaitement que pour être indépendantes, elles devaient avant tout égaler l'homme sous le rapport de Viiistruction, et de l'aptitude au travail. L'instruction des femmes et le travail féminin sont tout aussitôt les pierres angulaires de notre question féminine, et cela encore pendant la période des cheveux courts, période qui, il n'est pas besoin de le dire, fut de très courte durée.
Les aspirations de la femme à l'instruction et au travail^ indépendant trouvèrent dans notre £ociété un accueil sympathique. C'est la peut-être la plus populaire des questions sociales. Le gouvernement, au contraire, la considérait d'un mauvais œil. Alexandre II n'aimait pas ces fantaisies, et pour les cheveux courts, il engageait parfois la lutte en personne. Je me souviens d'une anecdote qui remonte au temps do mes études universitaires. Alors les nattes coupées, \q?^ robes courtes, Iq^ manchettes intentionnellement' défraîchies, commençaient à passer dans le domaine des souvenirs : c'était déjà le signe d'une certaine étourdcrie. Pourtant j'eus encore l'occasion de voir les photographies de quelques demoiselles de ma connaissance vêtues de costumes masculins et coiffées d'un petit chapeau fantastique en guise de toque polonaise. Un jour, une de ces jeunes filles aux cheveux courts rencontra l'Empereur, danslarue. — C'était à Saint-Petersbourff.
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Elle salua et poursuivit sa route. Le lendemain, elle reçoit une assignation : on la mande à la police. Stupéfaite et effrayée, elle se présente au commissariat et y trouve le commissaire qui, lui aussi, semblait embarrassé. Elle demande pour quelle cause elle a été mandée. L'embarras du commissaire augmente. « Hier vous vous êtes croisée avec Sa Majesté... Sa Majesté est mécontent... Sa Majesté a daigné ordonner... Je dois vous faire signer un acte par lequel vous vous engagerez a ne plus couper vos cheveux dorénavant ». L'Empereur avait remarqué la jeune fille aux cheveux courts, et avait immédiatement ordonné à la police de la trouver et de lui enjoindre de modifier sa tenue. Le commissaire était tout honteux de jouer un pareil rôle et d'avoir a avouer que l'Empereur s'occupait de pareilles billevesées.
Le gouvernement se vit obligé malgré qu'il en eût, à faire quelque chose pour l'instruction secondaire des femmes. Les exigences des parents étaient trop unanimes. Le nombre des gymnases de jeunes filles fut augmenté et maintenant avec les instituts il dépasse 300 ; leur programme est presque entièrement le même que celui des gymnases de garçons. Quant à l'instruction supérieure, les femmes eurent à conquérir chaque pas presque de force. De 18o9à 1861, les femmes affluèrent aux universités sans en avoir aucunement le droit. Durant un certain temps, onle toléra, ensuite onle défendit expressément. Alors les femmes se portèrent à l'étranger, cherchant à s'instruire dans les écoles supérieures françaises et suisses. J'ai eu l'occasion de voir la correspondance officielle du ministère del'intérieurqui montre
combien cette conduite inspirait d'inquiétude au gouvernement; il se doutait bien qu'à l'étranger les étudiantes pouvaient subir l'influence de l'Emigration. Ces considérations obligèrent à faire des concessions et le gouvernement donna l'autorisation de fonder à Saint- Pétersbourg et à Moscou un simulacre d'Universités pour les femmes. L'initiative privée eut l'honneur de cette création faite avec des ressources insignifiantes. Néanmoins ces cours, surtout ceux de Guérie a Moscou et de Bestoujev à Saint-Pétersbourg, rendirent quelques services à Tinstruction de la femme.
En même temps, le gouvernement permit de fonder près l'académie de Saint-Pétersbourg des cours de médecine pour femmes. Cette dernière institution surtout marcha très bien grâce au libéralisme du ministre de la guerre Milioutine, qui céda aux femmes un assez bon local muni de cliniques convenables — l'Hôpital de Nicolas. Ce qui assura plus encore l'existence des cours, ce fut la sympathie des professeurs de médecine qui,' recevant une rémunération infime, sacrifièrent pendant des années leur temps et leurs forces à l'instruction des étudiantes. Les femmes étudièrent avec zèle, et en 1 883, le nombre des étudiantes qui avaient subi rexamen du doctorat était déjà de 221 «. Au début, elles étudiérent sans espérance aucune, ne sachant nullement si le gouvernement voudrait ou non leur donner des droits officiels. La guerre de Turquie aida un peu les femmes. Un grand nombre d'étudiantes en médecine se rendirent sur le théâtrede la guerre et firent preuve
l.SoucHTCHiNSKY la /ewme médecin eîi Russie. Le nombre total des femmes-médecins était en 1883 de 350.
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d'un zèle si infatigable et d'un tel savoir que l'inspecteur médical des hôpitaux militaires adressa au gouvernement un rapport plein d'enthousiasme ', et sollicita pour elles une récompense. Cette récompense fut une médaille instituée pour les femmes-médecins : une couronne de laurier fermée dans sa partie supérieure par un aigle à deux têtes ; en dedans de la couronne les lettres slaves G. V .(femme-médecin). On avait ainsi l'air de reconnaître à demi, que les femmes qui avaient suivi jusqu'au bout les cours de Nicolas, étaient réellement considérées comme médecins. Mais les femmes ne reçurent pas de droits strictement définis, et maintenant, sous Alexandre 111, les cours ont failli être supprimés. On dit qu'ils sont surtout peu aimés de l'impératrice qui veut rendre à la fmnille la femme russe ! En tous cas, le nouveau ministre de la guerre a repris auxcours leur local, ce qui met en danger leur existence. Quant au droit de la femme-médecin à la pratique médicale, il n'est jusqu'à présent toléré qu'a titre d'expérience, A la fin du règne d'Alexandre II, le service des femmes-médecins dans le zemstvo fut même complètement interdit, et maintenant l'occupation de ce
1. « Les étudiantes des cours médicaux féminins envoyées à l'armée dès le début de la campagne, avec un zèle infini et un par fait savoir se sont montrées au-dessus de toute louange. Les secours chirurgicaux et médicaux donnés par elles ont parfaitement justifié dans cette première expérience les espérances des autorités médicales supérieures. Le travail plein d'abnégation des femmes chets d'hôpitaux, au milieu de la contagion typhique, dont plus d'une fut victime, a attiré Tattention générale. Cette première expérience mérite d'être signalée et encouragée. » Recueil de travaux sur la médecine légale, etc., publié par le Département médical 1878, p. 207.
genre de fonction par des femmes dépend du caprice du gouverneur.
Le gouvernementpermit le service des femmes seulement dans les fonctions médicales inférieures — comme aides-chirurgiens. Voilà pourquoi le contingent principal des femmes suit les cours d'aides-chirurgiens, — la Russie en avait un assez grand nombre sous le dernier règne. Là aussi, lafemmea fait preuve de qualités excellentes. « Ayant eu l'occasion d'observer le degré d'instruction et la manière dont les femmes se comportent envers les malades, les zemstvos ne cessent de s'adresser à la communauté de Saint-George et demandent qu'on leur envoie des femmes aides-chirurgiens, )> dit-on dans le rapport officiel du Département médical.
En dehors de la médecine, la femme trouve du travail dans les écoles : on compte chez nous près de oOOO maîtresses d'écoles, outre le nombre assez considérable de femmes qui remplissent les fonctions de dames de classes dans les écoles secondaires. En général, les femmes se jetèrent sur tout travail qui ne leur était pas formellement interdit. Il y eut même des cas où les femmes pratiquèrentlaprofession d'avocat. Mais le gouvernement fait tous ses efforts pour ne pas tolérer le travail féminin, partout où cela dépend de lui. Ainsi, par exemple, les femmes profitant du silence de la loi, occupèrent un certain temps une multitude de places dans le service télégraphique. Elles remplirent leur service irréprochablement : malgré cela, le gouvernement chassa quelques années plus tard toutes les femmes qui occupaient des fonctions dans cette administration. Ainsi les femmes ne trouvent à appliquer leurs forces et leur savoir que dans
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les institutions privées, dans toutes sortes de bureaux, dans l'enseignement privé, etc.
11 est impossible aussi de ne pas mentionner la participation assez marquante des femmes au mouvement littéraire. Je dis marquante au point de vue plutôt de la quantité que de la qualité. Nous avons eu des femmes-auteurs, il y a déjà lon,£;temps, comme la poétesse Rostopchina ou bien madame Kokhanovskaïa. Aujourd'hui c'est presque par centaines qu'il faut compter les femmes-auteurs. Nous avons même une revue spécialement féminine où les collaborateurs du sexe masculin ne sont pas admis. 11 est vrai que cette revue est très faible. C'est sur l'arène de la littérature pédagogique que la femme montre le plus de capacités. Dans les belles-lettres on distingue surtout madame Markevitch (pseudonyme Marko- Vovtchok) et un autre écrivain qui signe du pseudonyme VsévolodKrestovsky. C'est un des talents de premier ordre de notre littérature. Certaines femmes, comme madame Gorbounova se sont fait connaître par d'excellentes études sur la vie populaire. Nous avons aussi des femmes publicistes comme madame Tsebrikova^ 11 en est comme madame lefiménko, dont les travaux jouissent d'une renommée honorable même dans le monde savant : je ne parle pas de travaux purement spéciaux médicaux et pédagogiques, exécutés par nos femmes médecins et pédagogues. Au total pourtant, je le répète, la participation de la femme à la vie intellectuelle du pays est en-
1. Je signalerai parmi elles madame Nikitine de qui, sous le nom de Gendre, on vient de publier à Paris des Études sociales, philosophiques et morales, contenant notamment de brillantes pages sur la Russie révolutionnaire.
core de trop récente date pour qu'elle ait pu produire quelque chose de particulièrement remarquable. Elle mérite d'attirer l'attention plutôt que parle bien (ju'elle a déjà pu faire au pays, parce qu'elle relève la situation morale de la femme en habituant la société et le peuple à voir l'etfort féminin, la pensée féminine sur h même ligne que l'effort et la pensée de l'homme.
La question féminine de l'égalité des droits et de l'indépendance de la femme est loin encore d'être résolue par les efforts déjà accomplis par les femmes avec l'aide des hommes de Yintcllujucntia. Chez nous, comme partout, la domination économique reste aux mains de l'homme. C'est dans ses mains aussi que se trouve concentrée toute la force que donne la supériorité du savoir et de l'instruction. Pourtant le degré d'égalité qu'a atteint la femme russe a suffi pour modifier l'ancien caractère des rapports mutuels de l'homme et de la femme et l'organisation de la famille — non au point de vue légal mais en fait. Ici plus encore qu'ailleurs, la loi semble ignorer les modifications effectives qui se produisent dans la vie sociale de la Russie.
Nous autres Russes, on nous accuse souvent d'être enclins a nous poser en originaux ne ressemblant pas aux autres nations. Ce n'est pas sans hésitation qu'un Russe emploie ce mot originalit ■ en s'adressantau public européen. Et cependant comment l'éviter? Ne doit-il donc pas exister dans les rapports mutuels de l'homme et de la femme de la Russie nouvelle quelque chose de très spécial, puisque l'observateur européen ne peut le comprendre ! Ici je songe encore une fo^s involontairement à M. Leroy-Beauheu. Voyez comme il se repré-
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sente le milieu de ses nihilistes : c'est le rèsne de la dissolution où le principe de Y amour \lihrc a inauguré les mœurs d'une tribu de singes et dans cette tribu bestiale passe parfois une vestale qui s'interdit de jouir par le fait de la liberté qu'elle exige en principe. Quel tableau fantastique ! Il est superflu de dire que M. Leroy-Beaulieu ne le dessine pas d'après son observation propre, mais d'après les racontars de ses amis russes du camp conservateur. Pourquoi n'a-t-il pu du premier coup sentir la fausseté de ces racontars ? C'est ici que, selon moi, réside précisément la plus ardente preuve de V originalité de la famille de notre intcUigncntia. M. Leroy- Beaulieu et nous, nous prononçons les mêmes mots, mais nous y attachons un sens complètement différent. Le libre amour ^ on en parle chez nous il y a déjà bien longtemps. C'est en effet un principe que Yintelliguentia s'efforce depuis bien des années de donner pour base à la famille. L'amour doit être libre, et la oii un sentiment existe, il a le droit de se manifester librement. Mais Yamour dont il s'agit, ce n'est pas la sensualité. Elevant l'amour au niveau d'une sainteté, notre mouvement intellectuel se comporte autrement, envers la sensualité. La sensualité^ c'est un vice indécent chez un homme, déshonorant chez une femme. Quant à l'amour, c'est un sentiment fondé sur le respect et la sympathie réciproques, sur la concordance des propriétés spirituelles et physiques qui font que deux êtres semblent devenir un indispensable supplément l'un a l'autre. Voilà de quel sentiment parle l'homme de Yintelliguentia^ quand il exige la liberté de l'amour et indique l'amour comme fondement du mariage. Par cet amour,
ils anctifie la liaison entre rhomme et la femme, et quand ce 1 ien n'existe pas, le mariage, même s'il est accompagné de la fidélité formelle, est déclaré par luummoral. Les lecteurs qui ont lu la première partie de ce hvre comprennent aisément qu'ici se mamfeste encore a tendance générale de notre mldlujuenm. remp acer les liens fm-mels par des liens moraux, à délrmre le fait nuisible non par la contrainte de l'individu, mais pa son développement, à arranger les choses de man è que l'individu agissant selon sa libre impulsion ne fa» que ce qui est bien, que ce qui n'est pas ^'^jb'e- E 3^e prie le lecteur de retenir quicl jen expose nullemen une théorie, que je ne fais qu'expliquer un fait qu chacun remarquera dès les premières observation, qu il
fera sur notre jeunesse.
En effet - je l'affirme hardiment - les rapport, mutuels des jeunes gens appartenant à notre ^ntelh. gucnlia sont beaucoup plus purs que dans tout aut e pays que je connaisse. C'est aussi à cause de cela qu .1. sontpîus libres. La môrerusse ne craintpas de permettre à sa fille une promenade avec un jeune homme. Elle .ai bien qu'il n'en résultera rien d'inconvenant. Les jeunes gens se réunissent pour étudier ensemble ou simplement pour se divertir : personne ne les surveille. Notre jeune fille a plus de liberté d'allures, elle est moin» tenue que dans les autres pays, moins gênée par la crainte du Qu'en dira-l-on, mais cette liberté, c e»t celle d'une imagination pure. Deux jeunes Russes de ma connaissance étudiaient en Suisse au momen de la guerre néfaste de 1870. L'armée de Bourbaki fut contrainte de passer la frontière suisse. .Cette multitude
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de gens, exténués par les marches forcées ne purent tout d'abord trouver un abri. Une nuit, comme une furieuse tempête soufflait et qu'une froide pluie taml)ourinait sur les toits, plusieurs soldats français frappèrent à la porte de la maison où demeuraient mes compatriotes. Les soldats disaient qu'ils ne pouvaient trouver un abri ; la maîtresse de la maison, une Suissesse, refusa de les laisser entrer, disant que dans la maison il n'y avait pas d'hommes. Le bruit réveille les étudiantes. Elles s'indignent. Comment pour une pareille bêtise les gens doivent-ils rester sous la pluie? Les jeunes filles s'habillent en toute hâte et introduisent les soldats dans leur chambre, sans faire aucune attention à l'effroi de la maîtresse du logis, il va sans dire que ni l'honneur de mes compatriotes ni l'honneur des soldats français n'eut a souffrir de cette hospitalité.
Tout Russe qui vit à l'étranger est très souvent obligé de remarquer cette divergence avec nos mœurs. Ici, par exemple, à Paris, les mères des jeunes filles françaises qui suivent les cours universitaires les accompagnent souvent. En Russie, c'est à un tel point superflu que cela paraîtrait un jieu ridicule. Un étudiant français, ayant entendu dire qu'une jeune fille russe était allée en coupé avec un jeune homme de sa connaissance, en fut excessivement choqué et ne voulut jamais croire que ces promenades n'amenassent pas des aventures d'amour. Je ne veux nullement généraliser, mais cette opinion n'est sans doute pas exclusivement individuelle. Pour un Russe, au contraire, ces soupçons sont le plus souvent étranges. Un homme et une femme nepeuvent- Is se trouver seuls sans qu'immédiatement ils ne suc-
combent à la tentation ? « Alors, c'est que vous. Russes, vous n'avez décidément pas de tempérament ! » s'écria l'étudiant dont j'ai parlé, convaincu enfin par les preuves de son ami. Ce n'est cependant pas manque de tempérament. La femme russe sait aimer sans réserve jusqu'à la tombe. Lisez nos romans. Voyez enfin la statistique qui montre qu'annuellement plus de 2000 femmes s'en vont de leur propre volonté en Sibérie à la suite de leurs maris déportés, les suivent même aux travaux forcés. Voyez quelles poétiques images d'amour évoque la femme dans ce monde de réfractaires de la société, au milieu des forçats. Une d'elles dit à son bien-aimé criminel :
L'univers entier t'a répudié,
Et ténébreuse est ton âme.
L'univers entier t'a répudié.
Mais moi non, moi non, moi non i....
Ce n'est pas manque de tempérament : la vie russe fourmille aussi d'un grand nombre de crimes et de malheurs où leur tempérament entraîne l'homme et la femme. Mais l'être humain est d'autant moins esclave de son tempérament que ses instincts moraux sont plus développés. Notre jeune fille de Vintelligucntia reçoit une éducation sérieuse ; dès l'enfance, elle s'habitue à voir dans la vie des intérêts graves qu'elle est plus ou moins capable de partager. Son imagination n'est pas exclusivement occupée d'amourettes et de prétendants : elle se ferait scrupule de considérer le mariage
1 Iadrintzev. La prison et la déportalio?i.
comme une carrière. Elle a son idéal dans la vie, elle veut vivre de manière à ne pas rester un être inutile, à avoir des raisons de se respecter. Voilà pourquoi notre jeune fille ne cède pas au premier élan de passion. Pour elle, ce serait réellement une chute, à son point de vue. Une jeune fille ne considérera pas comme mauvais d'entrer en liaison avec un homme sans le consentement de ses parents, sans la bénédiction nuptiale, sans aucune formalité légale, si seulement elle Taime sérieusement. Mais elle serait honteuse d'épouser un homme, quoique du plein consentement de ses parents et légalement, si en se mariant elle cédait seulement à Tintéret ou à un élan de sensualité. Cela serait une chute, non pas au sens banal du mot, mais au point de vue de l'idéal, inspiré a la femme par le mouvement intellectuel, une chute au point de vue de la dignité humaine de la femme.
Sous l'influence de cette tendance — l'intrigue amoureuse est infiniment plus rare dans le milieu de VinteUirjuentia que dans tout autre milieu russe et l'amour amène le plus souvent une liaison durable indépendamment de sa légalité ou de son extralégalité. La famille ainsi formée est sans nul doute plus pure et plus durable. La femme et l'homme s'unissent ici pour s'aider mutuellement, vivre leur vie honnêtement et utilement pour Thumanité. Contractant avec circonspection leur liaison, ils se méprennent plus rarement dans leur choix mutuel. La femme plus développée, plus égale à l'homme, devient pour lui un ami avec qui on ne rompt pas sans des raisons particulièrement graves. Le despotisme de l'homme dans la famille qui atteint à la monstruosité chez les marchands et dans
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notre petite bourgeoisie, est un fait extrêmement rare dans la classe éclairée. Le plus souvent c'est l'opposé : une certaine prépondérance de l'influence féminine. Bref la famille de \ mtelUgucntia est réellement parvenue à un état très attrayant qui est un objet d'envie pour les femmes des autres classes. Cette petite association primordiale s'est organisée si bien chez Vinfcllirjuentia que les cris des réactionnaires, qui emplissaient l'air il y a vingt ans et qui disaient que la famille était sapée par le nihilisme, que la classe éclairée était immorale, ont cessé de se faire entendre. Ils sont maintenant répétés par les étrangers seuls. Quant à la Russie, les Katkov mêmes n'y gémissent plus que sur la destruction de la propriété, de l'Etat, etc. : ils ne parlent plus de la destruction de la famille. Fait très caractéristique, mais qui portera peut-être à croire que ni la propriété ni l'ordre social ne seront perdus quand l'influence de la classe éclairée se reflétera sur eux au moins autant qu'elle a pu se refléter jusqu'ici sur la famille !
En Russie comme partout, la littérature et l'école furent les principales armes de l'instruction. Dans certaines contrées, en Bulgarie par exemple, l'école a été l'arme régénératrice. En Russie, le rôle de l'école est beaucoup moins éclatant, beaucoup moins en relief.
Notre Université a cependant une importance énorme pour le pays. Il suffit de dire que dans les six Universi-
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tés ' on compte près de neuf mille étudiants, et que pendant tout le temps de leur existence, elles ont donné probablement l'éducation au moins à 100000 personnes, en entretenant ainsi constamment dans le pays la pensée scientifique si peu développée en Russie. 11 est difficile de s'imaginer l'existence de notre iufrllif/ucntia sans l'niversités.Mais dans cette œuvre civilisatrice, l'Université, ainsi que les écoles supérieures, agissaient pour ainsi dire silencieusement, sans se mettre au premier rang. Elles n'avaient pas l'initiative du mouvement intellectuel, elles le suivaient plutôt. Le rôle de la littérature est au contraire beaucoupplus en vue, beaucoup plus bruyant : son œuvre, qui ne serait peut-être pas possilile sans l'aide de l'Université, se trouve au premier plan du tableau de notre mouvement intellectuel. La cause de cette différence, c'est sans contredit que la littérature, quoique écrasée par la censure, reste néanmoins toujours l'œuvre directe de la société et est par conséquent beaucoup plus indépendante. L'Université, au contraire, fut toujours une institution du gouvernement. Notre Université n'est pas une institution mûrie dans l'indépendance et grandissant pendant des
1. Il y a en tout 9 L'nivorsités clans l'Empire: celles de Saint-Pétoi-bbourfî, de Moscou, de Kazan. deKiev, de Kharkov, d'Odessa, d'IIelsingfors, do Dorpat,de Varsovie. Les trois dernières ne sont pourtant pas russes. Le nombre dos T^niversités russes sera bientôt augmcnlé par la création de celle de Tomsk (en Sibérie). Outre les Universités, nous avons encore à peu près dix-huit écoles supérieures spéciales : des académies ecclésiastiques, militaires, une académie de médecine, des instituts des mines, des forêts, des sciences techniques, etc. Toutes ces écoles, quelquefois très l)ien organisées au point de vue de leur spécialité, ont en général beaucoup moins d'importance pour le développement de l'instruction.
siècles comme une république de la science dont les droits doivent être reconnus par le gouvernement le plus despote. Notre Université n'est qu'une école fondée par le gouvernement, entretenue a ses frais et donnant une éducation supérieure conforme aux besoins
de l'Etat.
A propos des frais, il faut remarquer cependant que les donations de la société pour les écoles supérieures s'élèvent à un total fort considérable ; des écoles supérieures comme les lycées de laroslav et de Niejine sont même fondées principalement avec l'argent des particuliers. Mais tout cela ne modifie guère le t^^pe de Técole supérieure : elle est institution de la couronne comme tout tribunal ou tout poste de police : c'est là la tendance originelle. 11 fut un temps où les étudiants recevaient un traitement du gouvernement, comme si en étudiant ils accomplissaient on ne sait quel service. Le professeur de l'Université est au service de la couronne, c'est un tchinovnik. L'Université est si bien institution de la couronne que le gouvernement lui confiait quelquefois môme la censure; cette coutume subsiste aujourd'hui encore dans le droit qu'ont les Universités de publier leurs recherches scientifiques avec le seul contrôle de leur censure.
Les examens universitaires passés sans aucun contrôle spécial du gouvernement donnaient jusqu'ici aux étudiants le droit de pratiquera médecine, la jurisprudence, etc. Le diplôme entraînait même le droit à un grade civil. Actuellement, par le règlement de 1885, le gouvernement a retiré à l'Université le droit de délivrer les diplômes et créé pour lui suppléer des com-
missions spéciales. Il est caractéristique que ce règlement impose en môme temps aux Universités un contrôle gouvernemental plus sévère. C'est illogique sans doute, mais le règlement de I880 est si bien une résultante de la lutte des partis, qu'il est difficile d'en attendre delà logique. D'ailleurs le caractère fiscal de l'Université est clair jusqu'à l'évidence.
Le gouvernement donnait avant le règlement de 188:> u la corporation des professeurs des droits différents tantôt petits, tantôt grands, absolument comme il le faisait pour toute autre institution d'état. H réglementait les rapports des professeurs avec les étudiants et diminuait ou élargissait d'une manière ou de Tautre le programme des études, en n'écoutant que son caprice. Le gouvernement, si l'envie lui en vient, peut fermer une Université ou la transporter dans une autre ville, comme s'il s'agissait d'un bureau de poste. L'Université n'a aucun*droit si petit qu'on puisse l'imaginer, que le gouvernement ne puisse lui retirer sans violation aucune de la loi. Le gouvernement se croit môme en droit d'exiger que les professeurs fassent leurs cours dans un certain esprit. C'est d'après cette théorie que le ministère actuel change les règlements. La tendance du professeur à enseignera ses auditeurs les données de la science sans égard à la façon dont le gouvernement entend cette science, est toujours envisagée chez nous comme la manifestation d'un certain esprit d'opposition ou même de révolte. Sous Alexandre P% l'Université, à peine instituée, devint l'objet de persécutions impitoyables. Des bruits sur l'esprit libéral qu'on reprochait à l'Université de Kazan,
y firent envoyer comme commissaire-enquêteur un certain Maghnitzky, fameux adversaire de l'instruction qui, après avoir m jacobin et comme tel exilé, s'était repenti et avait tourné casaque. Ce personnage méprisé fit un rapport à l'Empereur où il disait que fUniversité était si imbue d'esprit malsain qu'il ne restait plus qu'à la détruiie pour donner un exemple aux générations futures. Alexandre \'' voulut faire de la générosité: « Pourquoi détruire ce qu'on peut modifier » remarqua-t-il. Et les modifications commencèrent.
Pour donner une idée des exigences du gouvernement d'abors, il suffit de dire que le professeur de mathématiques, en parlant des triangles devait élever les cœurs des étudiants vers le ciel, en leur rappelant le mystère de la Sainte Trinité qui forme une unité comme les trois angles d'un triangle. Un étudiant mis aux arrêts ne pouvait en sortir qu'après avoir reçu l'absolution de ses péchés. Sous l'Empereur Nicolas, le célèbre professeur Gra- Bovsky se plaignait à ses amis qu'on ne lui permît pas, dans son cours d'histoire universelle, de faire mention non seulement de la Révolution française, mais de Luther et de la Réformation. D'ailleurs, Nicolas exposa lui-même très nettement ses idées sur l'éducation, dans le discours qu'il prononça à Kiev en 1839 : « Vous étudiez bien, dit-il aux étudiants, mais ce n'est pas encore assez ; la science seule n'amène pas de bons résultats; j'ai besoin de fils fidèles du trône, j'ai besoin d'un dévouement sansbornes, d'une soumission quine raisonne pas, d'une obéissance absolue » . S'adressant ensuite aux professeurs, l'Empereur les menaça du doigt. « Et vous, dit-il, prenez garde. La science peut suivre son cours, mais si
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VOUS n'avez pas soin de développer les notions de la morale chez les étudiants, si vous n'agissez pas sur leurs convictions politiques, j'aurai raison de vous à ma manière. » Les deux derniers empereurs n'ontjamais visité les universités, mais les hommes d'Etat contemporains sont capables de répéter presque mot pour mot les paroles de Nicolas. Ainsi dans l'Université de Kiev le gouverneur général, Drenteln, il y a deux ans, dit tout net aux professeurs que rUniversité «porte la lourde responsabilité des crimes commis dernièrement en Russie. La racine du mal, continua-t-il, réside dans le goût des professeurs pour la popularité». Bref, le gouvernement s'efforça toujours d'imposer à l'université un certain rôle politique : préparer de bons ichinevniks et fomenter parmi la jeunesse un courant d'idées qui lui soient favorables. L'Université, telle que la rêve le gouvernement, c'est un de ces bureaux du déparlement de l'opinion publique que rêvait Napoléon l'^^
Pourtant l'Université, sous n'importe quel programme et sous n'importe quel contrôle, demeure quand même par le genre de ses occupations une source de science, et la science a besoin d'être libre. Par conséquent, l'Université a une tendance naturelle à se débarrasser de la tutelle administrative, à devenir comme un libre temple de la science libre. Certes, elle n'a jamais pu arriver à ce but, mais il est évident qu'en recevant à quelque dose cette liberté, elle communique involontairement aux étudiants des idées peu capables de développer en eux le dévouc7ncnt sans bornes, la soumission qui ne raisonne pas et iohéissayice absolue. L'Université entre ainsi en lutte avec le gouvernement. Ce
dernier a sans doute en ses mains, outre le contrôle, le choix des professeurs, arme puissante, mais il est bien forcé de choisir ces professeurs dans VinteUiguentia. Grâce à ces complications, le rôle de l'Université pâlit. Si le gouvernement n'a pas la force de la transformer à son goût, l'Université ne peut du moins atteindre le but auquel elle tendait.
Au début de son existence, et même ensuite durant une période de 50 ans environ, la pression du gouvernement sur elle était facilitée par la présence d'un grand nombre d'étrangers parmi les professeurs. Cette période àMrègne des Allemands — ç^'^lài^ni pour la plupart des Allemands d'Allemas^ne ou des provinces de la Baltique, — laissa un souvenir pénible. Certes, la Russie avait trop peu d'hommes de science pour pouvoir se passer de ces étrangers; en tout cas elle leur doit une certaine reconnaissance. Mais les services qu'il lui rendaient lui coûtaient assez cher. La prédominance de l'élément étranger fut si forte qu'il y a GO ans, dans quelques Universités, les cours ne se faisaient jamais en langue russe, mais toujours en allemand ou en latin. Les professeurs qui faisaient les leçons en russe, étaient tenus par le parti allemand pour des libéraux. Du reste, il n'était pas facile alors pour un Russe d'obtenir la place de professeur, puisque le parti allemand faisait tout son possible pour les empêcher d'arriver aux grades. Les hommes du parti allemand, même lorsqu'ils étaient de vrais savants et non de simples employés, avaient en tout cas ce défaut de ne pas connaître la Russie et les Russes et de les mépriser comme un paip sauvage, comme une race inférieure. Ces honmies étaient d'irré-
prochables serviteurs du gouvernement, et jusqu'au moment oîi Use forma dans rUniversitô un certain nombre de savantsrusses d'origine oudecœur, carquelquesôtrangers surent s'attacher à leur nouvelle patrie— l'Université fut condamnée naturellementù jouer un bien faible rôle dans le mouvement des esprits. La science était lom de la vie, qu'elle ne connaissait pas et à laquelle elle ne s'intéressait même pas. Néanmoins, même dans cette première période de l'existence de l'Université, nous avons eu l'exemple d'une ucole supérieure qui créa toute une tradition dans l'éducation russe. Le lycée de Tzarskoïe Sielo, pendant le régne d'Alexandre l^'', grâce ù sa direction libérale, parvint à créer une école. Il produisit toute une série d'hommes de lettres et de pohtiques ([ui périrent très nombreux dans la tentative de coup d'Etal du 14 décembre 1820. Un professeur de ce lycée, Kounitzine, s'est particulièrement illustré dans l'histoire de l'éducation russe; Pouchkine, élève de ce lycée, lui consacra ce toast :
A Kuuiiitziiic, lioiiîiuagc de cœur et de vin !
Il iiuiis a créés, ilalluina notre ilaniiiie, ,
il éleva la [tiei're angulaire,
il alluma la lampe pure de l'autel. »
Une autre période brillante dans l'histoire de notre Université correspond au règne sombre de Nicolas. C'était le temps où l'Université de Moscou formait un certain nombre de savants purement russes qui s'eiforçaient d'établir un Uen entre les sciences et les exigences de la vie russe. Le célèbre Granovski, dont j'ai parlé, se trouvait a la tète de toute une école et jouait
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un rôle unique dans le développement de l'éducation russe. Dans ce cas-ci, comme dans les autres, l'influence des professeurs n'avait aucun caractère politique. A en juger par les cris de nos réactionnaires, on pourrait croire que nos professeurs ne font que de la politique. En réalité, il n'en est rien. L'élite de nos professeurs, ceux contre qui sont précisément dirigés ces cris, se proposent un but tout différent: ils s'efforcent de donner aux étudiants une science vraie et non la science officielle ; ils s'efforcent de faire des étudiants des hommes. C'est un courant purement humanitaire qui peut amener indirectement certains résultats politiques, comme tout ce qui d'une manière ou de l'autre sert a développer l'individu. C'est ce que nous voyons au temps de Granovski et ce qui continue jusqu'à nos jours. Gela suffit déjà pour exciter dans notre gouvernement la plus vive inquiétude. Au temps de Nicolas, nos gouvernants considéraient franchement l'éducation comme un mal inévitable qu'on ne pouvait pas éviter entièrement, mais qu'il fallait restreindre aux proportions strictement nécessaires. Le nombre des étudiants de chaque Université fut réduit à 300. Lorsque la noblesse du gouvernement de Baltique, qui n'était pas habituée à ces doses homéopathiques d'instruction, pria l'empereur d'auamenter le nombre des étudiants, Nicolas déclina la demande, disant que les nobles pouvaient entrer en nombre indéfini dans les corps des cadets et que le service militaire convenait à merveille à la classe noble K
1. Traduction russe de riiistoire de Loreniz avec des appendices de Mai'kov.
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Sous Alexandre II, les restrictions apportées au nombre des étudiants furent abolies, mais en revanche le prix des cours augmenta ; dès lors il fut de oO roubles par an a peu près; les étudiants chez nous ne payaient pas par objet d'enseignement et par examen, mais pour Fenserable de l'enseignement. Actuellement, avec le nouveau règlement, on a élevé le prix des cours ; il est de 158 roubles, en moyenne, quoiqu'il varie beaucoup puisque aujourd'liui il est perçu par objet d'enseignement. Le gouvernement n'a pourtant pas fait preuve de générosité dans les dépenses pour l'éducation nationale. Enl884,lasommetotaledesdépensesd'Etalétait de 800 millions de roubles, tandis que pour l'éducation on dépensait a peine 3 'i millions. Encore cette dépense ne ressort-elle pas exclusivement du ministère deTinstruclion, mais se répartit-elle entre divers départements, puisque chez nous presque chaque ministère a ses écoles spéciales: instituts, séminaires, académies K Le ministère de l'instruction publique n*a qu'un budget de 20 millions de rouiiles (2601)000 roubles pour les Universités). Ainsi la part du ministère de l'instruction pubhque ne revient qu'a 2,5 '\'o de toutes les dépenses de l'Etat.
Agissant avec cette prudence pour la ditfusion de l'éducation, le gouvernement s'efforce de la tenir sous un contrôle vigilant, non pour que les sciences Ileurissent mais pour qu'elles ne deviennent pas la source
1. Outre les Universités et les écoles primaires, le ministère de l'instruction publique a près de 2l0<,'yninases et progymnases comprenant ooOUU élèves et près de 70 écoles m//esavec 15000 élèves. Le clergé (saint synode) entretient près de GO académies et séminaires ayant 15000 élèves. Le ministère de la guerre donne l'éducation à plus de 12000 jeunes gens dans ses écoles de cadets.
des idres perverses. C'est peut-être par cette pression constante qu'on peut expliquer le nMe modeste de l'Université dans le mouvement intellectuel du pays. Il est remarquable, en elîet, que les représentants de l'Université n'y ont pas joué un rôle brillant. Granovski fut sous ce rapport une véritable exception. En nous remémorant toutes les impulsions politiques ou sociales auxquelles a obéi la société russe, nous les voyons toujours émaner des publicistesetnon des professeurs: Bielinsky, Hertzen, Khomiakov, Aksakov, Tchernyschevsky, Dobrolioubov, Pissarev, Bakounine, Lavrov, etc. On en peut dire de même chose des doctrines purement scientifiques qui se répandaient en Russie: ledarvinisme, le positivisme, les théories économiques de Karl Marx, l'utilitarisme, etc. Ce n'étaient pas non plus des professeurs qui importaient ces théories. Et si nous trouvons des professeurs parmi les gens qui ont une influence plus ou moins grande sur l'opinion publique, ce sont toujours d'anciens professeurs qui n'ont pu s'accommoder de l'Université ou qui en ont été chassés. Unepléiade d'hommes de valeur, dans la littérature, dans la vie sociale ou politique du moment, a cette origine : Stassioulevitch, Kostomarov, Kaveline, Spassovitch, Chtchapov, Dragomanov, Engelgard, Chelgounov, Pypine, Ziber, et d'autres. Parmi eux, Dragomanov fut même forcé d'émigrer.Chtchapovfinitses jours en Sibérie. Engelgard et Chelgounov furent internés la moitié de leur vie. La position des professeurs est peu compatible avec un rôle important dans le mouvement intellectuel quelle qu'en soit la direction. Ainsi, par exemple, Sietchenov, ne jouant en fait aucun rôle en politique, mais
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Sous Alexandre II, les restrictions apportées au nombre des étudiants furent abolies, mais en revanche le prix des cours aus^menta ; dès lors il fut de oO roubles par an a peu près; les étudiants chez nous ne payaient pas par objet d'enseignement et par examen, mais pour l'ensemble de rensei2:nement. Actuellement, avec le nouveau règlement, on a élevé le prix des cours ; il est de 158 roubles, en moyenne, quoiqu'il varie beaucoup puisque aujourd'hui il est perçu par objet d'enseignement. Le gouvernement n'a pourtant pas l'ait preuve de générosité dans les dépenses pour l'éducation nationale. En 1884,1a somme totaledesdépensesd'Etalétait de 800 millions de roubles, tandis que pour l'éducation on dépensaita peine 31 millions. Encore cette dépense ne ressort-elle pas exclusivement du ministère de l'instruction, mais se répartit-elle entre divers départements, puisque chez nous presque chaque ministère a ses écoles spéciales: instituts, séminaires, académies K Le ministère de l'instruction publique n'a qu'un budget de 20 millions de roubles (2ii00000 roubles pour les Universités). Ainsi la part du ministère de l'instruction publique ne revient qu'à 2,5 ^*/o de toutes les dépenses de l'Etat.
Agissant avec cette prudence pour la ditfusion de l'éducation, le gouvernement s'efforce de la tenir sous un contrôle vigilant, non pour que les sciences ileurissent mais pour qu'elles ne deviennent pas la source
1. Outre les Universités et les écoles primaires, le mini&tôre de l'instruction publi(iue après de 2l0}:îyninases et progyninases comprenant 55ÛUU élèves et près de 70 écoles rcalesuvac 15UU0 élèves. Le clarté (saint synode) entretient près de GO académies et séminaires ayant loOOO élèves. Le ministère de la guerre donne leJucation à plus de 12000 jeunes gens dans ses écoles de cadets.
des idccs perverses. C'est peut-être par cette pression constante qu'on peut expliquer le rôle modeste de l'Université dans le mouvement intellectuel du pays. 11 est remarquable, en eifet, que les représentants de l'Université n'y ont pas joué un rôle brillant. Granovski fut sous ce rapport une véritable exception. En nous remémorant toutes les impulsions politiques ou sociales auxquelles a obéi la société russe, nous les voyons toujours émaner des publicistesetnon des professeurs: Biehnsky, Hertzen, Khomiakov, Aksakov, Tchernyschevsky, Dobrolioubov, Pissarev, Bakounine, Lavrov, etc. On en peut dire de même chose des doctrines purement scientifiques qui se répandaient en Russie: ledarvinisme, le positivisme, les théories économiques de Karl Marx, l'utilitarisme, etc. Ce n'étaient pas non plus des professeurs qui importaient ces théories. Et si nous trouvons des professeurs parmi les gens qui ont une influence plus ou moins grande sur l'opinion publique, ce sont toujours d'anciens professeurs qui n'ont pu s'accommoder de l'Université ou qui en ont été chassés. Une pléiade d'hommes de valeur, dans la littérature, dans la vie sociale ou politique du moment, a cette origine : Stassioulevitch, Kostomarov, Kaveline, Spassovitch, Chtchapov, Dragomanov, Engelgard, Chelgounov, Pypine, Ziber, et d'autres. Parmi eux, Dragomanov fut même forcé d'émigrer.Chtchapovfinitses jours en Sibérie. Engelgard et Chelgounov furent internés la moitié de leur vie. La position des professeurs est peu compatible avec un rùle important dans le mouvement intellectuel quelle qu'en soit la direction. Ainsi, par exemple, Sietchenov, ne jouant en fait aucun rùle en pohtique, mais
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devenu un représentant du matérialisme, perdit bientôt sa place. C'est par pur patriotisme qu'il n a pas voulu quitter sa patrie alors qu'on lui proposait une chaire dans plusieurs Universités allemandes.
Le professeur s'enferma donc dans les murs de l'Université. Mais dans ces nmrs mêmes, ce n'est pas lui qui domine, ce n'est pas lui qui donne le ton, ce n'esl pas lui quiimprimetelle ou telle direction d'esprit aux étudiants. L'Université, c'est le rêve de la jeunesse de province; c'est pour elle je ne sais" quel sanctuaire, un temple de la science, un endroit où le jeune homme peut résoudre toutes les questions, d'où il peut sortir muni de toutes les armes. Tout tend à l'Université. J'ai vu un jeune séminariste se rendre à pied d'Arkhanghelsk à Moscou (1200 verstes à peu près). Un autre jeune homme de ma connaissance, un Sibérien, pour entrer à l'Université se mit comme laquais au service d'un noble qui venait à Saint-Pétersbourg. 11 n'y a pas de privation que ne supporte notre jeune provincial pour pouvoir se rendre à l'Université. S'il y parvient, il vit généralement dans une grande pauvreté, dans quelque chambre sale, souvent mourant de faim. Nos étudiants des diverses écoles appartiennent le plus souvent à la classe médiocrement aisée, souvent même tout à fait pauvre.
Dans ses rêves, notre jeune homme pense très peu à la personne des professeurs. Leur enseignement répond-ilou nonaux attentesde lajeunesse: cettequestion semble être secondaire pour lui. Si elle est résolue dans le sens négatif, eh bien ! il cherche un maître dans la littératureou dans les livres des savants étrangers. C'est la un fait fort remarquable. Certes, il se trouvera toujours parmi
les professeurs quelques savants appartenant à l'élite de Yintclliguentla, et dès lors toujours prêts à aider la jeunesse dans son désir de connaître la vraie science. Ceux-là nesont pas fortnombreuxetsont bien souventmédiocres. En règle générale, l'influence des professeurs sur le développement de certaines tendances dans notre jeunesse est toujours insignifiante. Les jeunes gens s'instruisent sous des influences qui sont hors de l'Université, qui ne joue ici qu'un rôle machinal ; elle fournit aux étudiants la bibliothèque, les musées, les laboratoires; elle les assemble par centaines, par milliers et leur donne ainsi la possibilité de se développer comme par un enseignement mutuel. Le collège des professeurs vit a part : il est encore heureux s'il ne se trouve pas en antagonisme direct avec les étudiants.
La discipline militaire et policière à laquelle l'Université était soumise sous Nicolas, ne pouvait sans doute pas rehausser, aux yeux des étudiants, l'autorité des professeurs. D'après le règlement de 1863, le collège des professeurs fut plus afl'ranchi de l'arbitraire de l'administration. En revanche, les étudiants, comme corporation, furent décidément mis hors la loi. La loi ne reconnaissait dans l'étudiant qu'un simple particulier et poursuivait rigoureusement chaque manifestation de l'esprit de corps. Comme les étudiants par le simple fait de leur position sont une corporation, le collège des professeurs dirigeant l'Université était dans une position tout à fait fausse. Partout où le professeur a affaire à un étudiant, il se heurte non à un individu, mais à une personnalité collective, les besoins communs, les intérêts communs et les actes communs. On ne pouvait mécon-
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naître la corporation des étudiants qu'en méconnaissant les étudiants en général. Les professeurs agissaient ainsi et ne pouvaient agir autrement sans violer à chaque pas la loi. Ainsi la loide 18G3, tout en rehaussant considérablement les collèges de professeurs, creusa peut-être encore plus profondément l'abîme qui les séparait des étudiants. Actuellement, ce règlement détesté par les réactionnaires, à cause de ses bons cotés, est aboli. La nouvelle loi de 1885 met les professeurs presque autant que les étudiants sous le pouvoir illimité de l'inspection. Peut-être cela les rapprochera-t-il les uns des autres, mais la mesure est trop récente pour qu'en en puisse voiries conséquences.
On peut conclure de ce qui précède combien l'accusation d'après laquelle les professeurs pousseraient les étudiants à la révolte, est peu fondée. Non seulement le professeur ne veut pas, mais il ne 7;^'?^/ pas le faire. Si Ton peut accuser quelquefois les professeurs du mouvement des étudiants, c'est en ce sens que les étudiants ont très peu de confumce en eux. Ainsi les dernières révoltes a l'Université de Kiev, — elles ont fait exclure tous les étudiants, près de deux mille jeunes gens — éclatèrent parce que les étudiants ne croyaient pas un mot de ce que leur disait leur recteur, qui les trompait à chaque minute. Les soulèvements des étudiants proviennent en général de causes que les professeurs, à leur honte, sont parfois en mesure d'accentuer, mais qu'ils ne peuvent jamais écarter. C'est un accident triste de la vierusse que ces désordres, et pourtant il n'est peutêtre pas une génération d'étudiants qui, durant les quatre années de cours, n'ait passé par cette épreuve.
Quelle est la cause de ces événements et quelle est leur signification? Quels sont les désirs des étudiants? Pensent-ils réellement changer quelque chose en Russie par leurs révoltes ? C'est la la question que peut se poser le lecteur, puisqu'il n'entend pas les explications des étudiants et ne trouve jamais dans les journaux russes une description véridique de leurs soulèvements. En fait, il n'y a le plus souvent pas de but ; il n'y a ordinairement que des causrs. îSos étudiants, comme toute la classe éclairée regardent d'un mauvais œil le gouvernement. Il n'est pas rare de trouver parmi eux des gens ayant des idées tout a fait révolutionnaires. Enfin il s'en trouve aussi une petite quantité qui sont révolutionnaires de convictions et de conduite, qui forment déjà des plans d'action révolutionnaire : cène sont pas ceux-là qui sont les principaux acteurs des désordres universitaires. Au contraire, ils font tout leur possible pour prévenir les agitations pendant lesquelles leur propre situation est plus difficile: ne pas soutenir les camarades est impossible; ils y perdraient leur considération et la popularité indispensable à un conspirateur ; participer à l'agitation, cela revient à être presque infailliblement déporté ou tout au moins a se voir placé sous la surveillance de la police, c'est-à-dire à perdre la possibilité de travailler pour la cause révolutionnaire par le complot ou par la propagande. Dans la plupart des cas, l'agitation commence parmi les étudiants qui n'ont rien de commun avec les révolutionnaires. Pourquoi donc s'agitent-ils? Comment ne s'agiteraient-ils pas, si pour l'étudiant tout au monde est défendu, si bien qu'il ne peut bouger sans commet-
■. *li
LE MOUVEMENT DES ESPRITS
tre un crime, et par conséquent sans s'attirer une semonce, un grossier et brutal rappel à Tordre, une punition ? Quelques étudiants s'assemblent-ils pour une simple causarie, — la police soucieuse commence déjà à rôder sous les fenêtres ; dans l'enceinte même de l'Université, — chaque démarche est espionnée par les agents de l'inspection. Le moindre mot subversif, prononcé par un étudiant, est immédiatement suivi de représailles Un livre dîfendu — et c'est ceux-là qu'il est intéressant de lire — sert de prétexte d'arrestation, voire de déportation. Les étudiants s'assemblent-ils sur l'escalier de leur école, l'inspecteur disperse brutalement le groupe. Si l'idée leur vient d'intervenir en faveur de leurs cam^arades maltraités, les étudiants commettent un crime en présentant une pétition collective. Toutes ces chicanes futiles se répétant chaque jour, chaque heure, accumulent enfm peu à peu un méconlentement qu'un rien transforme en une protestation irraisonnée.
En janvier 1882 eut lieu à Kharkov, dans un cercle ou dans un théâtre, une dispute entre plusieurs étudiants et un journaliste réactionnaire qui écrivait des pamphlets contrôla jeunesse. Un étudiant traita ce dernier de lâche ; le journaliste jeta son verre à la figure de l'étudiant... Il semblerait que les autorités universitaires n'avaient rien à voir dans cette dispute survenue hors des locaux universitaires, car selon la loi, les étudiants hors de l'Université sont soumis exclusivement à la police générale. Mais non... Le conseil universitaire se décide à faire preuve de zèle et à exclure les insolents de l'Université. Cette basse complaisance pour la police
indigna les étudiants ; ils tentèrent de défendre leurs camarades; ils tinrent des réunions; ils firent du vacarme. L'arbitraire policier entra en scène. On ferma l'Université. On prononça l'exclusion de o5 étudiants pour cause de désordre.
En octobre 1882, des désordres éclatèrent à l'Université de Saint-Pétersbourg. Un financier fort connu organisa pour les étudiants, à titre de donation, un phalanstère qui pouvait contenir 150 hommes. Cet homme d'argent est loin de jouir en Russie d'une brillante réputation. On raconte que le tzar lui-même avait dit à cette occasion : « 11 est facile de faire des donations avec de l'argent volé ! » Les étudiants se sentirent plutôt blessés que reconnaissants de ce cadeau ; il s'en trouva cependant une centaine qui se rendirent au festin solennel organisé à l'occasion de l'inauguration et offrirent au donateur au nom des étudiants une flatteuse adresse de remercîment. Les étudiants furent indignés. Quel droit avait-on de parler en leur nom, et de dire des choses qui, selon eux, portaient préjudice à leur honneur ? lis rédigèrent une déclaration collective dans laquelle ils constataient que l'adresse était l'acte personnel de ceux qui l'avaient signée. Qu'arrive-t-il? Leur conduite est déclarée illégale. Commentont-ils osé se réunir ? Comment ont-ils osé rédiger une déclaration collective? Les autorités universitaires s'adressent en toute hâte à la police et lui demandent des secours. Voilà les désordres!
Dans les derniers désordres de Kiev (1884), c'est la même histoire. L'Université se préparait à fêter son jubilé. Or, il faut le dire tout de suite, l'Université de Kiev jouitpar toute la Russie d'une triste renommée. Nombre
de ses professeurs se sont trouvés mêlés à des abus commis par la municipalité. Certains professeurs sont connus comme délateurs au point d'être méprisés par la police : « Chez nous, ce ne sont pas les gendarmes et les mouchards qui sont à redouter, disait récemment un membre marquant de la société de Kiev : ce sont les professeurs de l'Université. » On comprend qu'entre les étudiants et un pareil collège professoral les rapports ne sont pas très cordiaux. Sachant cela, le recteur de T Université ayant peur que, pendant le jubilé, le mécontentement des étudiants ne se manifestât sous une forme quelconque, se mitpour l'éviter a les courtiser et les invita même à participera l'organisation de la solennité. L'entente ne dura pourtant pas bien longtemps. Les étudiants ne pensaient nullement à faire du désordre; ils voulaient organiser leur solennité pour qu'elle soit réellement une fête de la science, une fête intellectuelle. Etant donnée la persécution actuelle contre tout ce qui est lumière et intelligence, ce plan prenait involontairement le caractère d'une manifestation toute d'opposition. Soudain le recteur change de ton, il déclara grossièrement qu'il était seul maître de la fête et qu'il organiserait tout, comme il lui plairait. Les étudiants s'agitèrent. Pourquoi les avait-on donc invités? N'était-ce que pour les blesser plus douloureusement et leur rappeler que selon la loi ils n'étaient rien? Le recteur, voyant grandir le mécontentement, décida que, pour prévenir les désordres possibles, les étudiants ne seraient pas admis au jubilé ! Cette mesure absurde, inattendue, porta tout aussitôt ses fruits. Les étudiants que l'on n'avait pas admis à leur
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propre fête, que l'on avait irrités et blessés comme à plaisir, quelques heures seulement avant la solennité, se rassemblèrent dans la rue devant lUmversité, sifflèrent le recteur et divers représentants marquants de la réaction, comme par exemple M. Pobiédonostsev, lancèrent même des pierres contre leurs voitures. Dans la soirée, ils firentau recteur un charivari et avec des pierres brisèrent les vitres de sa maison. C'est ainsi que l'Université fêta son jubilé. Plusieurs jours après, tous lesétudiants, même ceux qui, au su de tout le monde, n'avaient nullement participé à la manifestation, furent en masse exclus de l'Université. M. Katkov eut assez d'impudence pour défendre Véquilr de ce châtiment. « Les étudia n/s qui n ont pas pris part à la manifestation , déclarat-ildans la Gazette de Moscou, sont responsables de n'avoir pas su la prévenir. » Voilà la logique réactionnaire ! On ne reconnaît pas les étudiants comme corporation ; on leur défend toute réunion, toute organisation; en même temps on admet le principe de la responsabilité
corporative !
L'immense majorité des désordres universitaires a précisément ce caractère : ce n'est pas un fait prémédité, c'est une protestation toute réllective, exchéeparun des innombrables prétextes que fournit l'absence de tous droits chez l'étudiant. L'arbitraire et l'émeute sont toujours les deuxcotés d'une seule et mêmemédaille, mais assurément dans un miUeu de gens jeunes qui s'enflamment plus facilement, l'arbitraire fomente plus souvent l'émeute que dans un autre milieu. Nos désordres universitaires, qui ont pour résultat la perte de tant de centaines de jeunes gens, constituent à ce titre un malheur
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inévitable jusqu'au jour où la Russie possédera enfin des lois fortes qui consacreront les droits de l'individu et de toute corporation formée naturellement.
Le rôle de la littérature est bien autrement en vue.
Pendant une période de cent cinquante ans, c'est-àdire u partir de sa naissance ', la littérature a été dans les mains de Vinteirujucnlia le principal moteur du développement politique et social de la Uussie. Elle fut pend;mt cette période la création la plus mar([umte du génie national. Elle est donc profondément intéressante a étudier et il serait désirable que le public français en possédât enfin un bon aperçu. Intéressante par elle-même, par ses couleurs originales, par sa hardiesse
1. Xutrc langue écrit? existe depuis presque dix siècles. La Paissie ancienne et la Russie (l.s tzars moscovites possédaient déjà certains !:;ernies de littérature «[ui produisirent quel(iui fois des œuvres d'une grande valeur, la Clironique de Nestor, le Citant de la lêijion d'ffjor ou la comédie moscovite Frol SkoOeiej. Considérée en général néanmoins, cette littérature est scolastique et sans portée. Seule, la littérature non écrite, la littérature populaire, — chansons, ballades et contes — était un vrai trésor de poésie. La littérature écrite ne se dévelop[)a (lu'après Pierre le Grand ; c'est sous son règne (pie l'alphabet actuel tut créé. L'inlluence européenne, sous laquelle naquit notre littérature, agit aus>i sur la langue ([ui, au xvinc siècle, était corrompue au point de nous paraître aujourd'hui ridicule. On peut considérer l-époipio de Pouchkine et de Ciogol comme le moment où notre langue o'alTranchit et où notre littérature prit un caractère vrai ment naliona!.
de formes et parfois d'idées, elle est plus intéressante encore comme refiet fidèle de la, vie russe. Malgré les sévérités de notre censure, notre littérature, considérée en bloc, peut être caractérisée par son extrême honnêteté, sa tendance aiguë à la vérité artistique.
Malgré les nombreuses traductions que l'on a publiées en France pendant ces dernières années, notre littérature y est encore très insuffisamment connue *. A mon grand regret, je ne puis ici lui consacrer l'étude dont je sens la nécessité et qui demanderait, lié!as ! beaucoup trop de place, j'insisterai donc de prélorence bien plus sur le cùto social de la question, que sur le cùté purement littéraire.
Dans le chapitre que j'ai consacré ix définir la classe éclairée, j'ai été constamment obligé de parler de la littérature. Notre littérature est en effet sa création favorite : elle reflète tous ses traits caractéristiques. Les tendances générales de Y'nileU'Hjuentta ont imposé leur empreinte à la littérature, en lui communiquant du coup un caractère sérieux. Je n'emploie pas ici le mot sérieux dans le sens (ïennufjeux, j'entends dire seulement que notre littérature, par ses convictions, par ses idées, n'est pas une littérature amusante et même
1. L'admission d'articles, comme celui que mademoiselle Olga Smirnoir y a publié récemment, dans une revue aussi sérieuse que la Aouoclle Revue me parait concluant à ce point do vue. Mademoiselle Smirnofï y parle des mérites littéraires de divers archevêques (Philarôte et Innocent) et en mémo temps elle accorde une indulgente mention (!) à Chtchédrine (Saltykov). Ce n'est même pas une appréciation fausse. Je vois d'ici le sourire de madame Adam si elle avait pu lire elle-même les lourds ouvrages de nos Bossuets russes et avec son goût littéraire si délie en compaier les auteurs au talent plein d'éclat et de puissance de Chtchédrine.
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ne se propose pas pour but la création d'œuvres indifféremment belles ou spirituelles. A plus forte raison encore, elle n'est, le ciel nous en préserve, ni un état, ni un gagne-pain. Elle se considèr(3 comme une grande œuvre sociale, une grande arme de progrès, un grand moyen dedévelupper la pensée nationale. Pour un écrivain russe honnête, il n'est rien de plus pénible et de plus liumiliant que d'être obligé de se prêter aux goûts du public ou de ne travailler que par lucre. Pour un journaliste, il n'y a pas d'accusation plus blessante que celle de songer surtout au nombre des exemplaires vendus.
Ouand M. Souvorine \ rédacteur en clief du Nouveau Temps, déclara qu'il était temps que la littérature descendît de son piédestal et comprît qu'elle était un état conmie un autre, qu'elle était soumise aux mêmes lois de l'otfre et de la demande, et qu'il n'y avait la rien d'humiliant, l'article fut accueilli comme la manifestation de la plus éhontée, de la plus dégoûtante prostitution littéraire.
Jusqu'ici tout écrivain de quelque valeur, de quelque honnêteté, a sur lui-même et sur sa profession de tout autres idées. 11 est un travailleur de la cause sociale, il doit faire non pas ce que désire le public, mais ce qu'il juge lui-même juste et utile. Une pareille conception de la littérature, toute naturelle étant donné le caractère de VintcUiguentia, fut particulièrementfortifiée
1 . II so peut (|uo cet arlielo ne fut pas de M. Souvorine, mais de son collaborateur le i)lus intime, M. lîourénine, cela revient au même, car ils travaillent ensemble et peuvent être mis sur la mênielijJîne pour les éléments intellectuels et moraux qu'ils apportent dans notre littérature.
LE MOUVEMENT DES ESPRITS
par 1 école de l'Art pour l'Art, par Pouchkineet d'autres. Plus tard cette école a souvent été accusée d'indifTérence pour la vie, reproche complètement dénué de fondement chez nous. Certainement Pouchkine déclare nautamementau public :
-Mlez-voijs-en, quel l.osoin
le poète paisible a-t-il île vous !
Certainement, il s'écrie:
Poète, ne donne aucun prix à l'amour du peuple.
Selon l'admirable expression de Ivan Tourgueniev il a laissé un magnifique testament à l'écrivain russe :
Par un clicmin lilire,
va où le conduil ton lihre esprit.
Il est pourtant ridicule de voir là de l'indifférence pour la vie. Ce n'est qu'une manifestation contre la soumission de l'écrivain au joug de la nie et du momcnl. Servir honntHement la société, l'histoire, c'est une autre affaire. Pouchkine ne voulait pas être l'esclave de la rue et du moment, justement parce qu'il voulait servir la société et l'histoire. Quand il déclare avec le même orgueil : « Je me suis érùjé un monument plus grand qu'une u-uvre humaine, » il explique tout de suite lui-même pourquoi ce monument est grand, parce que le poète (ni utile aux /wt}î)}ies, fit appel à la miséricorde pour les misérables, etc. L'art et la pensée doivent être libres, mais il tombe de soi sous le sens, que cet art et cette science libres
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sont de la plus ,^rande utilité pour les hommes en les élevant, en élargissant leur horizon, en leur dévoilant les mystères delà vie. La tendance a servir l'humanité est si forte, que deux fuis déjà deux des plus vi^^^oureux talents de notre littérature furent poussés par elle a des actes voisins de la folie. Gogol abandonna ses Aines mortes pour pubru'r une absurde Correspondance avec (les ennis, dès que son esprit malade s'imagina ([ue ce/a serait plus utile. Aujourd'hui Léon Tolstoï abandonne l'art avec mépris, dès qu'il a acquis la convicti(»n (ju'il avait ensei(/né les honwics sans savoir luimême ce (/n'il euseu/nait...
Notre école naturaliste est injprégnée de cette tendance
à servir l'humanité. L'école naturaliste qui, on peut Taf firmer, a créé la littérature russe, est elle-même venue au monde au temps de la plus cruelle réaction, sous Nicolas I*-''". L'intcUajucntia voyait trop l'impossibilité al>solue d'une lutte directe; l'élite des forces du pays que n'avaient pas exterminées les représailles qui suivirent l'émeute du 14 décembre, s'appliquèrent a préparer un meilleur avenir par le développement intellectuel du pays. Ce développeinent devint pour elle un objet d'adoration. Cette même réaction qui persécutait la science, asservissait l'école, ne tolérait aucune activité politique et sociale, rendait cependant fort difficile la tache de ces pionniers. Quelle voie suivre, quels moyens employer? Tout était écrasé, mais tout n'était pas écrasé au même degré. En entrant dans la région de l'art, l'homme éclairé sentait tout de suite qu'ici il pouvait faire quelque chose, alors que dans toute autre région il ne pouvait rien.
LE MOUVEMENT DES ESPRITS
En réalité, ici aussi, la censure ne chômait certainement pas... Nos censeurs défendaient par exemple un poème par cette seule raison qu'il parlait d'amour, ce ([ui en temps de carême cstinconvenaiit. L'auteur écrivait-il :
Oli ! combien je voudrais dans te silence des pays désL-rfs, Ignoré de tous, m'iiabitiier près de toi à la félicité.
Le censeur interdisait et ajoutait l'annotation suivante: <( Cela signi/ie (jue l'auteur ne désire pas continiu r son service à l empereur., a /in d'être toujours avec sa inaîtresse ; au surplus, on ne peut sliabi tuer à la félicité quaupjrès de tEva)ifjile et non auprès des femmesK » Le corps de garde où on enfermait les jeunes écrivains comme des écoliers, dès quela fantaisie en venaità l'administration, étaittoujours plein. NéanmoinsTartétaitconsidéré comme une chose si insignifiante qu'on ne le redoutait pas... L'empereur Nicolas n'était pas poltr n: il n'avait pas peur de ce qui, selon lui, n'avait pas une force vraiment sérieuse. Et quelle force peut avoir l'art? Un esprit élevé au milieu des baïonnettes, des canons, des sabres de gendarmes ne pouvait s'imaginer la force que sous des formes grossières. Assurément une proclamation séditieuse ou bien la criti([ue des actes gouvernementaux, toute intervention directe de la littérature dans les affaires politiques — c'est dangereux. Mais l'art î Quelle idée ! — Après avoir fait revenir de l'exil Pouchkine, l'empereur Nicolas lui posa cette question : — Dis-moi franchement, Pouchkine, si le 14 décembre tu avais été à Saint-Pétersbourg, aurais-tu pris part