‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 70 sur 103 · Renseignements historiques sur ta censure russe · texte numérisé non relu

Renseignements historiques sur ta censure russe

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à l'émeule?- Infailliblement, Sire, répondit le poète Cette franchise excessive plut u l'empereur, et quand Pouchkine lui pro.uit de ne plus s'occuper de poht.q" , il lui accorda foi entière. Puisqu'il ne^'°<^<=.'^P^!' fj " vement pas de politique, pourquoi ne lui eut-on pas permis d'écrire -.'Quel danger peut présenter un poème rueïconquo-.' L'empereur Nicolas devint le ^o ec eur décidé de Pouchkine et son censeur. Grâce a cette protection le poète put résister a l'action V^'^^'^^'^'^J'^ censure. L'empereur accorda de môme sa protection a Goc-ol. La célèbre comédie le «mW fut interdite par la censure. L'interdiction déplut à l'empereur et il donna Tordre de mettre en scène cette cruelle satire de sa propre administration. Dans un des actes, le préfet lançait au public, qui riait à gorge déployée : « Qu avez vous a rire •' C'est de vous-mêmes, que vous nez. » L empereur'était au nombre de ceux qui riaient, mais non du nombre de ceux qui pouvaient comprendre le sens amer de cette apostrophe. L'Empereur n'était pas seu a agir vis-a-vis de l'Art avec cette méprisante indulgence. L'idée était générale. Les uns s'en amusaient, comme d-un objet de luxe. Les autres le méprisaient tout simplement. In général, supérieur de Lermontov, lui dit un jour • « Est-il vraiment po.^sible que vous fassiez des vers'' Rougissez, jeune homme : vous êtes gentilhomme et officier ! » Le général n'était pas fâché que Lermontov dans ses vers se montrât très révolutionnaire pour son temps et son pays, oh, nullement ! il ne le savait même pas. Tout simplement des occupations si fuUle. lui semblaient indignes d'un gentilhomme et d un officier.

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Cette méprisante inattention crée pour l'art une situation privilégiée. La littérature politique, même la plus modeste, n'était à aucun prix tolérée. Sous lecouvert des bellco-lettres, Gogol écrit ses satires, Hertzen compose .1 rjtti la faute ? et les Mémoires du docteur Kroupov où il met en cause les bases mêmes de la société humaine ; Sier^ueis Aksakov, censeur lui-même, écrit sa Chronique de famille et les Jeunes amiécs du petit-fds de Ba- (jrov ' qui, peut-être à l'insu de leur auteur, prononcent une terrible sentence contre les propriétaires de serfs. La loi n'a aucune notion des droits de l'homme ; tout est humilié et asservi. Lermontov ne se lasse pas d'appeler les hommes à la liberté et place Vhomine au-dessus de toutes les lois conventionnelles. L'idée fondamentale de IWrt pour l'Art était elle-même alors pour la Russie on ne peut plus révolutionnaire. L'homme chez nous était partout un zéro, nul ne se souciait delui. Dans l'Art, cette personnalité humiliée ne reconnaît au dessus d'elle aucune autorité, ni celle du gouvernement ni celle de la société : — « Je ferais ce que je voudrais, déclaret-elle, selon les indications de ma raison, de mon talent et de ma conscience, et personne n'a de pouvoir sur

moi ! »

Cette liberté relative attira vers les belles-lettres une multitude de talents. 11 était rare alors celui qui n'essayait pas d'écrire des vers, des nouvelles, un roman. On s'adonnait à l'Art avec une sorte de piété. Les talents

1. Les romans d'Aksakov (lui, en Russie même, ne sont pas suffisamment apprécié.sdemeurent complètement inconnus à la France. Cependant, c'est le chef-d'œuvre du roman russe au-dessus duciuel nous n'avons que les œuvres de Léon Tolstoï.

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étaient reclierchés, entourés de soins. Découvrir un talent littéraire, c'était pour tout homme de Vintellifjueiilia un acte qui lui faisait honneur, un devoir bien doux. C'est ainsi que fut sauvé pour les lettres le poète petit-russien Chevtchenko , et quand ensuite, après une satire contre le tzar, il fut envoyé au Turkestan comme simple soldat, l'assistance des admirateurs de son talent allégea considérablement le poids de ce terrible châtiment \ Gogol, arrivant a Saint-Pétersbourg de la province, inconnu et sans fortune, ne put ainsi faire son chemin et se livrer sérieusement au développement de son talent que grâce a la protection de Pouchkine et de quelques autres. C'est aussi delà sorte que put se développer le talent de Koltzov, pauvre petit bourgeois de province, qui composa d'admirables chants imprégnés du souffle populaire. Ainsi, et par la force naturelle des choses et par une préméditation voulue une multitude de forces, presque toutes celles dont disposait la Russie intellisrente, étaient attirées indéniablement vers les belles-lettres.

L'école naturalhtc, a la tête de laquelle on place ordinairement Gogol, disciple lui-même de Pouchkine, avait pour principe une stricte fidélité a la vie réelle, et ce principe qui fut peut-être raffermi davantage par l'inlluence de Balzac, s'accordait, on ne peut mieux, avec les

1. Chevtchenko n'écrivait pas en russe, mais exclusivement en petit russien. « Je le puis, mais je no le veux pas »dit-il dans la même saUre. En exil, il lui fut défendu d'écrire et do dessiner, (il était peintre de talent). Ce châtiment valait les travaux forcés sous Nicolas et il était intli^^é très fréquemment. Parmi les plus éminenls auteurs de cotte époque, Bestoujev-Marlïnsky, Poléjaïev, etc., y furent soumis.

tendances à servir la société professées par Yintelligucntia, 11 est naturel que plus l'art se rapproche de la réalité, plus il en reflète les tendances. Ainsi naît le roman social qui, de concert avec la satire, est le fond caractéristique de notre littérature.

Le roman social décrit plutôt la société que l'individu: ce qui est bien plus artistique, car en réalité l'individu ne se développe que dans la société. Puis cela donne à l'art une portée sociale directe : l'artiste se transforme en homme politique, la critique plus ou moins en critique sociale, car tout en analysant les œuvres artistiques, elle s'occupe a proprement parler de la vie réelle, de ses aspirations, de ses complications.

Dans la région delà critique d'art, on doit surtout retenir le nom de VissarionBiélinsky. Tourgueniev comparait son influence sur le développement de la civilisation russe a celle qu'eut Lessing en Allemagne. D'un incomparable instinct artistique, d'une extrême honnêteté, doué d'une intelligence capable des conceptions sociales les plus profondes, Biélinsky fit de la critique d'art une telle chaire d'enseignement humanitaire, que la Russie ne pourra cesser de la regretter, quelles que soient les limites de développement qu'il lui sera donné d'atteindre. Biélinsky fut encore un maître de notre langue russe qui, dans son œuvre, est toujours aussi forte qu'élégante. Comme styliste, Biélinsky ne céda le pas qu'a Granovsky de qui j'ai parlé et dont le style est le dernier mot du perfectionnement qu'a pu atteindre notre langue.

Ainsi Vuitelli(/uentia, ne pouvant directement jouer un rôle social, se fit de l'Art une compensation, un pe-

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tit monde qui lui appartenait sans partage et dans lequel elle jugeait, analysait et créait ses conceptions de l'idéal social. Pour les puissants d'ici-bas, ce petit monde isolé ne semblait étro qu'un jouet. En réalité, c'était la vraie vie russe jugée par lapensée naissante de la classe éclairée. Ce jouet nous apprit à nous connaître nous-mêmes ; il accomplit la plus grande partie de cet immense travail de conscience nationale, qui plus tard obligea Alexandre II à entreprendre les réformes. Durant une période de vingt à trente ans, les belles-lettres et la critique d'art tinrent à la Russie lieu de tout: de philosophie, de sociologie, de littérature politique. C'est par l'art que la Russie fut convaincue de l'imprescriptibilité des droits individuels, de l'absolue nécessité d'émanciper les serfs, de l'irréfutable importance du selfgovcrnment^ etc.

Cette grande œuvre de la littérature artistique fit naître en Russie un profond respect pour l'Art, respect que ne purent détruire les vicissitudes de l'époque suivante qui y produisirent une vraie révolution.

Cette révolution eut lieu au début du règne d'Alexandre H. Les forces accumulées pendant la période précédente manifestèrent enfin leur influence dans la politique, et forcèrent le gouvernement à donner une plus grande liberté à la presse. Jusque-la la littérature d'art avait régné sans partage. Dès lors, elle dut se replier sur elle-même pour faire place à la presse politique. En soi c'est un fait entièrement normal et qu'il serait ridicule de trouver regrettable. Mais la littérature politique ne se contenta pas d'occuper la place qui lui appartenait de droit, elle sortit de ses limites et

envahit même le roman, privant ainsi pour longtemps l'Art de sa liberté morale sans laquelle il lui est impossible de se développer.

Comme tout au monde, cette révolution eut pourtant sescauses fatales. Après la campagnede Crimée, la Russie sembla s'éveiller d'un lourd sommeil. Elle se vit au bord d'un gouffre. La confiance dans la force du gouvernement s'écroula. La patrie était en danger ! Tous se mirent à parler de la nécessité des réfoi-mes. L'activité politique devint soudain le principal besoin du moment et la littérature ne put rester insensible à ce besoin. La presse politique apparaît créée pour ainsi dire de force. Je dis de force, car le gouvernement d'Alexandre II n'était nullement disposé à lolérer son apparition. Mais Vintcllifjuentia se sentait déjà la force d'agir seule. La presse politique impossible en Russie, apparaît à l'étranger... « Maintenant ou jamais, » dit Alexandre Ilertzen à la première nouvelle de la mort de Nicolas, et immédiatement il entreprit à Londres la publication de V Etoile polaire que remplaça ensuite la célèbre Cloche, Vivos voco, cette devise de la Cloche devait être prophétique. Le journal, défendu naturellement en Russie, pénétra pourtant partout, même au Palais d'hiver, et créa à Ilertzen un vrai parti. Dès ce moment, il devenait absurde de défendre complètement en Russie la littérature politique. Le gouvernement se sentit obligé de relâcher les rênes, d'autant plus que, sous la pression des circonstances, il était forcé d'entreprendre des réformes sérieuses, et en vertu de ces réformes d'admettre au ministère et dans les coriimissions gouvernementales ceux qu'il haïssait tant, les roufjes :

Nicolas Milioutine et ses coreligionnaires. Le parti des

réformes, dès qail occupa une certaine place dans le

gouvernement, ne tarda pas à réclamer le concours de

la presse, étant assuré que, si la moindre liberté lui était

donnée, la presse défendrait de toutes ses forces les

réformes. Cette prévision se trouva justifiée avec éclat.

La presse, a laquelle il fut enfin possible de parler, mit

en vue de remarquables talents, parmi lesquels il faut

retenir les noms de Tchernychevsky et Dobrolioubov K

En quelques mois, les réactionnaires furent tellement

refoulés par la presse, qu'ils n'osaient souffler mot, et

s'ils s'y risquaient, — comme le journal de la noblesse,

Yifjst — ce n'était que pour devenir un objet de risée

générale. Bref, la presse posa de telle sorte la question

de l'émancipation des serfs (la première à l'ordre du

jour) que tout pas en arrière devint tout simplement

impossible.

La presse dépassait de beaucoup les limites que les rouf/es du ministère tenaient pour nécessaires. La classe éclairée voyait alors dans ses rêves une révolution générale en Russie, peut-être pacifique, peut-être sanglante, très nuageuse dans ses détails, mais en tous cas "rebâtissant le pays entier, de haut en bas, sur les bases de la liberté et de la justice. La presse lui préparait le terrain, elle s'attaquait a tout fait de violence, d'injustice, d'exploitation, elle s'efforçait d'extirper (ont ce qui est indigne, sauvcujc, méchanl. — La certitude de l'approche de la révolution faisait illusion a tous les esprits et les mettait tous dans un état de

1. Ils écrivaient tous les deux dans le Contemporain, qui devint bientôt l'organe le plus influent de notre presse.

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surexcitation fiévreuse. Tout le monde veillait dans l'attente de grands événements. Le moment semblait exceptionnel et il l'était en réalité. 11 fallait travailler sans perdre une seconde.

Gommant eût pu se dérober à ce travail la littérature d'art qui, depuis longtemps, avait si vaillamment servi la Russie, qui par ses services s'était érigé un monument plus grand qu'une œuvre humaine?... La réponse n'était pas douteuse. La tendance civique emporte la littérature avec une force irrésistible. L'Art, l'éternelle beauté, la création — tout cela est parfait, tout cela l'a été et le sera de nouveau dans son temps. Maintenant il faut lutter. Le roman, la nouvelle, la poésie — tout devient tendantiel. Ils accusent, lancent des proclamations, excitent, peignent le portrait de vertueux citoyens comme on n'en a jamais vu. Chacun cherche a faire progresser une idée quelconque. A la tête de ce roman tendantiel qui a longtemps régné et qui maintenant encore n'a pas entièrement disparu, il faut certainement placer le Que farre? de Tchernychevsky. Ce roman fît en Russie un bruit sans précédent, il fut bientôt interdit et resta pendant de longues années l'évangile de la jeunesse. On en imitait les héros, on formait ses idées à leur école. Au point de vue de l'Art, ce roman est pourtant fort ordinaire. Tchernychevsky est grand comme penseur; comme économiste, il est le premier en Russie, comme publiciste, il a fort peu de rivaux, mais il n'est pas romancier^ Seules, plusieurs scènes de Que faire? peuvent

1. Ilexisteun autre roman de Tchernychevsky, celui-là, inachevé. Le })7^olo(jue du prologue. Certes, il n'est nullement remaniua-

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être considérées comme passables. Elles empoignent le lecteur non par Tait, mais par la pensée. Dans les romans à tendance de Mikhaïlov(Cheller),Kholodov,Ghirse et d'autres, les qualités de Que faire ? ne se retrouvent plus qu'à des doses microscopiques, tandis que ses défauts grandissent dans une proportion toute contraire. La tendance n'existe pas seulement dans le camp des progressistes. Les ouvrages des réactionnaires Stebnitsky et plus tard Avséienko, Boleslas Markévitch, etc., sont, sous ce rapport, encore plus monstrueux. Markévitch ne peut s'imaginer un officier de la gendarmerie qui ne soit « élégant, » et un nihUlsU' qui ne soit {( un être monstrueux, méchant et faible ». Un libéral est toujours chez lui un sot et un lâche ; le gentilhomme conservateur resplendit de beauté physique, d'esprit, de ferme volonté... Les romans peignent toujours les funestes conséquences du nihilisme ^ La tendance nuit même à des talents très remarquables, comme celui de Piesiemsky, oblige un poète de talent Alexis Tolstoï à écrire contre les nihiiisies des vers absolument mauvais. La même tendance civique préjudicie même à Tourgueniev en l'obligeant à faire le portrait des (jénérations. Dans Pères et Enfants, il est déjà forcé de recourir à do fausses généralisations. Dans Terres

ble au point de vue artisli«iuo, iimis il a beaucoup d'intérêt, car il met en scène un grand nombre d'honmies politiques très connus du dernier règne que Tchern ychevsky eut souvent l'occasion d'observer.

1. Mademoiselle Olga SmirnotT, dans son article, traite cet auteur de romancier de talent. Peut-être en était-il doué naturellement, mais ce don fut éjrasé par les tendances politiques; il n'a pas écrit un bon roman.

rîcrgrs, il décrit tout simplement des choses sur lesquelles il n'a aucune notion.

A coup sûr, cette furie de tendance influa bien plus funestement sur les talents jeunes qui n'avaient pas encore mijri. Tels Pomialovsky, Rechetnikov. Sortis des classes inférieures, ces romanciers brûlaient d'indignation. Ils ne se souciaient nullement de l'art. Ils ne brûlaient que d'un seul désir — montrer toute l'étendue du mal. S'ils eussent vécu vingt ans plus tôt, leur talent eût sans nul doute grandi sous d'heureuses influences et qui sait, ils eussent peut-être créé quelque grande œuvre. Il en arriva tout autrement. Les Esquisses de la Bourse (séminaire) de Pomialovsky étaient pleines de promesses. L'auteur mourut bientôt et il ne pouvait pas ne pas mourir. Il menait une vie atTreuse. Brisé par la terrible lutte qu'il eut à soutenir pour sortir de son milieu, plein d'une haine brûlante pour l'ordre établi, il buvait, il buvait sans pitié, il se traînait sans cesse dans d'ignobles bouges au milieu des adeptes du crime et de la débauche, en partie pour sonder la profondeur du mal social, en partie par une sorte de désir maUidif de montrer à la société comme il faut qu'il ne voulait pas rester en sa compagnie, qu'il préférait à ses vertus hypocrites — la société des voleurs et des femmes publiques. La vie de Rechetnikov fut courte également. Les Podlipovtzfj eiOii est-il mieux? malgré l'absence complète de science de l'art, contenaient les germes d'un grand talent. Ce talent ne fut jamais développé. Fils de prolétaire, facteur de son métier, ayant reçu une éducation des plus médiocres, Rechetnikov entra dans la littérature avec le seul désir de montrer combien souffrait

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le paurre ppAiple. Il est même douteux qu'il ressentit un désir quelconque de travailler à se perfectionner dans FArt; puis il ne Taurait même pas pu, écrasé qu'il était par la misère...

La critique d'art était loin de contrecarrer la propagation excessive des tendances civiques; au contraire elle la secondait de toutes ses forces. En réalité, elle s'était elle-même complètement anéantie de sa propre volonté et s'était transformée en critique sociale. Le dernier criliciue littéraire Dobrolioubov consacrait déjà a peu près toutes ses forces a la politique sur le terrain de la critique littéraire. Dobrolioubov comprenait encore les exigences de l'art et il pouvait beaucoup lui donner. Son successeur Pissarev — (Dobrolioubov mourut bientôt) — alla plus loin. Tout simplement il déclara la guerre à l'Art, a l'esthétique. Il dépensa la plus grande partie de son immense talent en de hardis paradoxes et en une sophistique destinée à ruiner le prestige des grands maîtres de l'art, tels que Pouchkine, etc. Le but direct de cette tactique était de détourner les talents de lArt et de les pousser a une activité utile... Cependant chez Pissarev, ainsi que chez une multitude de ses contemporains, outre les calculs utilitaires, il y avait encore quelque chose de plus fort, un sentiment instinctif. C'était le même sentiment qui, chez les premiers chrétiens, poussait à détruire les chefs-d'œuvre de l'art antique. Tout cet art est la création du péché, il est acheté au prix du sang et des larmes du peuple! Combien de gémissements durent retentir dans toute la Russie pour que les régions supérieures de la société pussent entendre l'admirable harmonie de>5 vers de

Pouchkine ou de la musique de Glinka ! Le gentilhomme faisait pénitence de son péché historique envers le peuple, il s'écriait avec Niekrassov:

D'entre les joyeux et les bavards,

qui baig'aeiit leurs mains dans le san<>-, eninièiï3-nioi dans le camp de ceux ((ui périssent

pour la grande cause de l'Amour.

Par un sentiment tout naturel chez un pénitent, il se mettait, comme Pissarev, a haïr toutes ces dulices que le péché lui avait données a lui ou a ses pères. Il ne niait pas que ces délices suprêmes devaient être a la portée des hommes, mais de tous. Que l'Art se développe, mais seulement lorsque tout le peuple sera en état d'en profiter. Et jusqu'à ce temps — a bas toutes les jouissances futiles! Nous avons assez bu le sang du peuple, il est temps de le servir, de ne faire que ce qui lui est utile. Il faut étudier et enseigner, il ne faut pas jouir...

Mais l'Art ne peut-il aussi servir d'enseignement? Le noble repentant successeur de Pouchkine, Biélinsky, savait parfaitement qu'il en était ainsi; il ne voulait pas y penser. Il devint plein de suspicion contre lui-même. Dès qu'il s'agissait de quelque chose qui pouvait lui faire éprouver des jouissances — il s'inquiétait : n'était-il pas amolli par son propre désir de jouissance? Non, décidait-il, il est plus sûr de rejeter cela entièrement. La conscience sera plus tranquille...

Ainsi la vivacité du mouvement réformateur portait des contrecoups très sensibles à l'art. Beaucoup s'en désintéressèrent. Les réformes d'Alexandre II, si restreintes qu'elles fussent, firent tout de même sentir à la

Russie un énorme besoin d'hommes éclairés capables à s'adonner aux affaires sociales — arbitresjugesdepaix, avocats, membres du zemstvo, instituteurs, etc. Cela diminuait certainement en très grande proportion le contingent des forces intellectuelles qui pouvait rester pour la part de la littérature. Enfin, dans la littérature môme, la presse recrutait aussi ses forces parmi ceux qui jusque-la appartenaient à Tart...

Tne telle situation n'aurait pourtant pas eu de conséquences particulièrement nuisibles, si elle n'avait pas été compliquée d'autres circonstances encore. Il ne faut d'ailleurs pas grossir outre mesure le mal causé par la manie de la tendance. Malgré tout, le respect pour Tart indépendant avait poussé de si profondes racines en Russie que nulles tendances politiques ne pouvaient les arracher. Dans le courant des trente dernières années, nous voyons réellement chez nous une série de grands talents qui pourraient rendre fière n'importe quelle époque. Léon Tolstoï, Dostoievsky, Niekrassov, Ghtchédrine (Saltykov), Ostrovsky, Tourgueniev \ Glièb Ouspenky, talent un peu maladif mais colossal; un certain nombre d'écrivains moins puissants mais toujours marquants: Ysévolod Krestovsky (pseudonyme) -, Alexis

1. riontcharov, dont le roman Ohlomov est un des plus j^rands cliefs-d'< ouvre de notre littérature no peut presque pas être considéré connue appartenant à notre époque. Son Ahime ne vaut déjà pas grand'chose et en réalité il a fini sa carrière littéraire avec Oblomov.

2. Outre Vsévolod Krestovsky (pseudonyme), il existe encore un vrai Vsévolod Krestovsky, qui a fait beaucoup de bruit avec ses interminables Repaires de Saint-Pétersbourg, mais qui est un écrivain sans valeur.

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Tolstoï, Kourotchkine, et parmi les tout jeunes, Garchine.-cela n'est déjà pas si pauvre. I^ serait certes difficile de dire que sur aucun de ces écrivains les tendances civiques aient eu une influence irréparable. On peut être sûr que, sans d'autres infiuences nuisibles, notre Art, tout en cédant une certaine partie du terrain à la littérature politique, aurait tout de même continué à se développer avec une force et une plénitude suffisantes. Par malheur, le sort funeste delà Russie continua à lui porter de nouveaux coups, à l'Art autant qu'à la littérature politique, et conduisit enfin de nos jours

toute littérature quelconque à une situation absolument anormale.

La révolution attendue par X intellhjuenlia fit fiasco. Les forces réformatrices et les forces réactionnaires du pays se trouvèrent en proportion telle qu'elles arrivaient tout juste à se paralyser mutuellement et n'aboutissaient qu'a une sorte de piétinement sur place, à une sorte de décomposition. Etpourquoi cela, alors qu'il est évident que les forces réformatrices étaient infiniment plus nombreuses? Parce que les réactionnaires étaient organisés, leurs forces condensées dans les mains d'un gouvernement et la force réformatrice dispersée partout le pays et complètement désorganisée... Le moment où cet état de choses se dessina nettement des deux côtés fut le signal de la réaction gouvernementale, qui avec des repos insignifiants s'est prolongée jusqu'à cette heure. Cette réaction systématique n'a pu encore créer dans le pays aucun appui conservateur dont le gouvernement puisse s'étayer. Le gouvernement est continuellement obligé de se

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tenir sur le pied de guerre. De son côté, Viiitellh/iicn' tia voit aussi que les réformes ne font presque nul progrès, et qu'en tous cas elle ne parvient à rien créer de stable. Naturellement un mouvement révolutionnaire qui dépasse la politique réformatrice et est nettement antigouvernemental et insurrectionnel se produit dans le pays.

La littérature se ti'ouve alors placée dans une situation fort triste.

La presse de la période précédente avait su acquérir une immense influence et créer en Russie des forces énormes. Elle avait atteint ce but par le développement et la propagande des prind/jcs fjénéraiu . Elle parlait de Dieu, ma'S elle n'osait toucher ni au prêtre ni au sacristain. Elle parlait de V autorité el ne faisait aucune mention ni du tzar, ni môme du dernier sergent de ville. Elle parlait dos lois de la production et de la distribution, sans oser efileurcr les plus injustes articles du code. Tout cela était parfait pendant un certain temps, mais il est évident que, lorsque les bases générales de la philosophie sont suffisamment éclaircies, il est enfin indispensable de passer à la pratique, il est indispensable de s'occuper des choses qui se font aujourd'hui, demain ; en un mot, c'est Tavénement delà presse politique au sens étroit du mot. Cet avènement fut pourtant absolument impossible. Les sévérités de la censure grandissaient de plus en plus. Notre presse fut naturellement obligée de se taire^ c'est-à-dire de périr. Les meilleurs écrivains durent renoncer a écrire. Certainement, il y eut chez nous des essais de littérature politique chaque fois que cela fut possible : lois sont, par exem-

ple, les travaux de MM. Golovatchev, Demert, Elisseïev, Gradovsky, etc. Mais ils avaient beau avoir du talent : ils ne pouvaient toucher l^^ questions gouvernementales, c'est-a-dire celles qui sont tout actuellement. Le publiciste le plus typique de ces temps malheureux, c'est M. Mikhaï ovsky'. C'est un grand talent, renforcé par une érudition très remarquable et ayant môme la profondeur de la pensée. W a un seul défaut: c'est de vivre de son temps. A quoi lui servirait son talent à une époque, qui impose a l'écrivain de traiter les questions sociales et politiques — et en même temps ne lui permet pas de souffler un mot sincère et clair sur ces questions? Un cachet de tristesse, de prostration, s'imprime d'abord sur les œuvres de ce publiciste. Puis il quitta la littérature et maintenant il est employé de chemin de fer. C'est un véritable symbole de notre presse entière. Aussi sa réputation pàlit-elle ; le public la traite déjà avec mépris et la raille.

Cette presse émigré en partie, je le sais, au delà de la frontière. Dans la période précédente, nos publicistes de l'intérieur avaient si bien conquis le public que leur influence est devenue plus vaste que celle de Hertzen ou de Bakounine, que l'influence de l'Emigration. Peu à peu la situation change. Les derniers échos de l'influence des publicistes de l'intérieur, c'étaient les ouvrages de M. Flerovsky et surtout les Lettres historiques de M. Piotre Lavrov, livre un peu lourd, mais très profond. L'auteur y étudie les devoirs de l'homme et du citoyen, et il tâche de les établir avec la netteté d'une formule mathématique. 11 y a très peu dé livres qu'on

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