Ianson. Statistûjue, t. I, p
2 Toute la zone médiane, située entre les forêts du ^ord et les steppes du Sud, possède un magnifique tchermoziom (terre noire) qui peut donner, sans engrais aucun, des récoltes magnifiques.
sur un espace considérable, sans franchir les bornes du territoire où les conditions physiques sont homogènes. Ce gage d'unité fut encore renforcé par les circonstances historiques.
En se ûxant sur le Volga, sur la Dvina, sur le Don ou rObi, les Russes se mêlaient aux. aborigènes et les soumettaient a leur domination. Mais les aborigènes étaient a un tel degré inférieurs aux Russes, même comme race, que ces derniers se pénétraient involontairement de la conscience de leur supériorité nationale, — sentiment qui est toujours la meilleure garantie de l'unité d'un peuple.
l'n événement grave poussa encore les Russes à l'union, par pur calcul cette fois. Leur marche vers l'Est se heurtait à un courant en sens contraire : la marche vers l'Ouest des nomades d'Asie. La collision qui en résulta se prolongea a peu près neuf cents ans. La nécessité absolue d'une lutte et d'une défense en commun développa chez le peuple la tendance à l'unité et au groupement. Enfin, dernière circonstance très grave : les Russes étaient et sont encore, a un certain point di vue, une population excessivement mobile. Ils ne demeurent pas longtemps dans un seul et même endroit, i.es habitants des différentes provinces se confondaient continuellement, et en conséquence ne parvenaient jamais à former des tyj-es et des idiomes provinciaux fortement accentués. Ainsi toutes les conditions physiques et historiques contribuaient au développement de l'unité nationale et à la création d'un type uniforme.
Cependant, dans une période de mille années, le
peuple russe ne pouvait pas ne point créer quelques types provinciaux, dont les différences proviennent, ici de la diversité des races, là des conditions sociales.
Ainsi les habitants du Nord, surtout les pomors (habitants des bords de la mer) — qui descendaient des citoyens de la république de Novgorod, qui ne connurent jamais le servage et que leur profession devait aguerrir aux dangers de l'océan Arctique, créèrent fatalement un type spécial qui se distingue par sa bravoure et son indépendance. A Viatka, qui fut autrefois colonie de Novgorod, mais dont la popuhUion est considérablement mêlée d'éléments finnois, on remarque aussi certaines caractéristiques dans les mœurs et même dans le langage. Les ouvriers des mines de rOural se distinguent nettement, on le comprend, des laboureurs du steppe. Ils sont beaucoup plus développés et plus alertes '. Le Sibériak (habitant de la Sibérie), qui a toujours joué et joue aujourd'hui encore un rôle de pionnier et de colon, qui n'a jamais souffert du servage, est plus barbare qu'un Russe d'Europe, mais en revanche plus indépendant.
Je ne m'arrêterai pas à dépeindre ces distinctions des types provinciaux : cette description exigerai^trop de place et ne serait que d'une mince utilité, puisque, comme je l'ai dit, elles ne sont pas assez accentuées pour avoir une importance politique.
1. On peut juger de ce développement relativement supérieur d'après les chifires que voici. Dans un village agricole, la bibliothèque populaire de zemstvo prête pour 233 volumes traitant de matières religieuses 374 volumes de science ou de littérature. La Bibliothèque des mines communique contre 252 livres de piété 1460 volumes traitant des sujets scientifiques ou littéraires.
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Les types caractéristiques russes nous arrêteront davantage.
Considérés au point de vue des races, ces types sont les Grands Russiens (Veliko-Russes), les Petits Russiens (Malo-Uusscs) et les Russes Bhncs (Bielo-Busscs), Au point de vue de la vie sociale, il faut classera part les Cosaques.
La race des Blancs-Russiens est la plus ancienne des trois races russes : la race des Grands Russiens est la plus jeune. Mais les Grands Russiens jouent dans 1 histoire le rôle ordinaire des frères cadets dans les contes russes : le frère cadet est toujours représenté comme le plus énergique des trois frères, capable de faire tout ce qui est au-dessus des forces de ses aînés. Cette race occupa la plus grande partie de la Russie actuelle et eut la prédominance dans la formation de notre unité nationale. Peu à peu aussi, elle est devenue la plus nombreuse. Les Grands Russiens sont aujourd'hui 48 millions à peu près ; les Petits Russiens plus de 15 millions ; la plus ancienne branche, comme desséchée, s'est arrêtée dans sa croissance. Elle n'a pas accru d'une semelle son ancien territoire et compte aujourd'hui seulement 4 millions d'âmes. On dirait que les cruelles vicissitudes de son histoire sont parvenues à l'écraser.
La domination de la Lithuanie et de la Pologne, la prédominance de l'aristocratie pesèrent d'un tel poids sur le peuple biélo-russe que l'opposition semblait impossible : « Nos ancêtres sont devenus esclaves. — Tout le monde dit que nous sommes des serfs — et chacun est notre maître, » gémit un de leurs poètes. En effet,, la Russie Blanche n'a jamais opposé de résistance a ses oppresseurs.
Et pourtant, on ne peut dire que ce peuple n'est capable de rien. Au fond de son âme, il est loin d'être esclave. En lisant la poésie des Biélo-Russes, on est étonné d'y rencontrer une beauté, un amour poétique de la nature et de l'humanité, enfin, ce qu'il y a de plus étonnant, une intelligence nette de la dignité humaine.
Malgré des siècles d'esclavage, le Biélo-Russe ne reconnaît guère la supériorité de son maître. Quelquefois même, il se moque de lui.
Une chanson raconte les aventures d'un chliakhtitch (noble polonais), il est dépourvu de toutes les vertus militaires et s'occupe de son ménage.
Un Uachek (un petit Polonais) en carolte Montait un cheval en betterave.
Ce Polona'S avait aussi des balles de pomme de terre qui furent mangées un jour par les cochons, si bien qu'il ne lui resta rien pour se défendre.
Un conte compare spirituellement les idées d'un Russe-Blanc à celles d'un noble. Un Pafie (noble) rencontre un paysan et lui fait cette question : —A qui estu ? ce qui voulait dire : quel est ton rnatlre? Le paysan
feint de ne pas comprendre. Il répond : - A mon père et à ma mère. Le Pane, ne se doutant pas que la réponse est ironique, explique de nouveau son idée : - Je te demande qui est le plus grand dans votre village. Le pavsan répond : - Chez nous c'est le com.père Avdei qui a la plus grande taille. Le Pane se fâche, il trouve que le paysan est stupide et il se dôcide à changer encore la forme de sa question : — De qui avez-vous peur?- Notre pope a un chien fort méchant, répond le paysan. Tout le monde chez nous a peur de ce chien, et on prend des bâtons quand on doit
passer prés de lui. »
Tout en ne reconnaissant pas au fond de son âme la supériorité des nobles, le Biélo-Russe ne leur oppose aucune résistance ouverte ; on ne sait quelle humanité débonnaire Tempéche de recourir à la violence, même pour se défendre. Les chansons de la vie domestique sont pleines chez eux de plaintes du mari contre sa femme et de la femme contre son mari, mais tout ce mécontentement va rarement au delà de la plainte et n'atteint jamais la violence. Voici comment il se manifeste par exemple : tantôt c'est la bru qui se réjouit de ce que sa belle mère est tombée dans les orties, tantôt c'est le mari qui prie la pluie de bien tremper sa femme. Mais avec cette malicieuse bonhomie, le Russe-Blanc se distingue par je ne sais quelle conscience de son impuissance, par la conviction que la prédominance du mal est la loi inéluctable de la vie.
Les chansons des Grands Russiens expriment souvent l'angoisse : cette angoisse est provoquée d'ordinaire par un fait isolé qui pouvait et même devait ne pas exister.
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Le chagrin est pour le Grand Russien le malheureux hasard. Les peines du Biélo-Russe sont moins aiguës, mais elles sont sans espoir. Le Biélo-Russe n'est pas terrassé par son chagrin, uniquement par suite de la conviction que ce malheur est inévitable. Aussi s'abstient-il de toute protestation. Quelquefois seulement il se décide à invoquer l'aide du ciel :
Sainte Vierge, mère du pivs russe, — ton pouvoir est grand ici et en haut, — de tes mains tu sauves le pécheur d'un châtiment sévère. Ne me laisse pas périr.
Mais le Biélo-Russe ne peut même trouver de consolation dans la religion.
Un conte poétique desGrands-Russiens meten scène le combat de l'Injustice et de la Justice, combat dans lequel la victoire reste, il est vrai, à l'Injustice, qui dès lors règne sur la terre, mais où la Justice ne périt cependant pas. Elle passe seulement de la terre dans le ciel. Il y a aussi chez eux un beau conte sur le Malheur qui poursuit incessamment l'homme, quoique celui-ci trouve le repos au couvent : « Le Malheur s'arrête au seuil des portes saintes. »
Les Biélo-Russes, au contraire, ne peuvent avoir beaucoup d'espoir même dans le pouvoir d'En haut. Leur Dieu anthropomorphique n'est souvent pas plus juste qu'un stanovoï (commissaire de police rural).
Voyez un peu quelle justice, quelle humanité les malheureux mortels trouvent dans le ciel !
Un soldat mourut un jour, raconte une histoire populaire. Ce soldat avait si bien servi pendant sa vie que 1 e tzar le connaissait et en avait souvent fait son planton .
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Lorsque ce soldat se présenta dans l'autre monde, Dieu lui donna aussi le rôle de planton et lui ordonna d'annoncer les visiteurs.
Un jour, la Mort vint chercher les ordres de Dieu.
Par l'intermédiaire du soldat, Dieu lui ordonna de tuer pendant trois ans les hommes d'Age moyen. Le soldat eut pitié de ces infortunés et se décida à un mensonge. Il dit à la Mort que Dieu lui ordonnait de ronger durant trois ans les chênes d'âge moyen. La Mort, malgré son étonnement, n'osa pas désobéir auK ordres du Très-Haut. Elle détruisit assidûment durant trois ans les forêts de chênes et, au bout de ce terme, se présenta de nouveau devant Dieu. Le soldat ne la laissa pasparvenir jusqu'à Dieu, et lui demanda ce dont elle avait besoin. « Prie Dieu, lui répondit la Mort, de vouloir bien me charger d'une besogne moins pônible, car cet ouvrage-ci m'a littéralement harassée. » Le soldat transmit le message à Dieu, sans lui dire toutefois que la Mort rongeait les chênes.
— Bon, répondit Dieu, qu'elle redescende sur la terre pour faire mourir durant trois ans les petits enfants, et ([u'elle tâche de les faire bien mourir, pas comme ces dernières années oii elle n'a rien fait. Il paraît qu'elle devient paresseuse, la Mort !
Le soldat transmit cet ordre de la manière suivante : — Dieu se fâche. Tu as mal rongé lesdiênes. Il te pardonne seulement a cause de ta vieillesse. Ronge maintenant pendant trois années les jeunes chênes.
La Mort partit et se mit de nouveau à la besogne.
Au bout de trois ans, elle revint tout à fait épuisée. Elle n'avait plus de confiance dans le soldat et voulut
absolument voir Dieu. Elle fit un tel bruit qu3 Dieu se précipita dans le vestibule. Le soldat vit qu'il était perdu. En apercevant la Mort, Dieu se mit à la gronder. Il lui disait que, grâce à sa paresse, il n'y avait pas eu un décès sur la terre durant les six dernières années. Tout s'expliqua et la colère de Dieu se tourna contre le soldat. Le Maître de l'Univers irrité lui infligea une rude punition. Pour châtier son excès d'humanité, le soldat dut porter la Mort à travers la terre sur ses épaules. La résistance était inutile : il fallait se résignera ce triste sort. Pourtant le cœur du soldat souffrait encore et il cherchait toujours le moyen de venir en aide aux hommes. Le hasard lui en fournit bientôt l'occasion. Il avait l'habitude de priser. La Mort lui demanda un jour pourquoi il le faisait. Le soldat répondit que le tabac le fortifiait et qu'autrement porter la Mort eût dépassé ses forces. La Mort parut fort contente de connaître ce réconfortant : elle prie le soldat de lui donner une prise.
— Gela me fera peut- ^.tre du bien, disait-elle, j'ai ù peine le souffle.
— Il est vrai, repartit le soldat, que cela te fera beaucoup de bien, mais si tu prises comme moi tu devras attendre trop longtemps le résultat. Tu feras mieux de te plonger tout droit dans ma tabatièreet d'y rester un certain temps ; dans trois jours tu seras tout à fait bien portante.
La Mort suivit son conseil. Le soldat l'enferma dans sa tabatière et la porta avec lui pendant les trois ans pour ne pas transgresser l'ordre de Dieu. Ainsi les hommes furent encore une fois sauvés...
Que de fois les laquais biélo-russes, qui avaient un
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bon cœur, devaient recourir a de pareilles ruses pour sauver leurs frères — les paysans — de la colère aveugle de leurs maîtres !
La bonhomie des Biélo-Russes qui semble ne pouvoir jamais se changer en indignation et en colère, est un Irait du caractère russe en général, poussé seulement 'Chez eux à l'extrême. LesfirandsRussiens ainsi que les Petits Russiens sont très peu vindicatifs et tout aussi doux. Notre peuple, au point de vue de l'humanité, de l'intérêt qu'il porte aux malheurs d'autrui, pourrait servir d'exemple à beaucoup de philanthropes. Il donne à tous les criminels le nom de ncstcJiastncnk'ie (pauvres malheureux), et ce n'est pas là une simple phrase. Les meilleurs observateurs de la vie du peuple, les meilleurs artistes russes ont remarqué ce trait du caractère national. Mais il y a sous ce rapport une grande différence entre le Grand et le Petit Russien : le Petit Russien est quelque peu sentimental, le Grand Russien nullement. Il agit plutôt par conviction que d'après l'impulsion de ses sentiments. Le Grand Russien ne dit jamais rien de sentimental s'il n'éprouve aucune émotion réelle; le Petit Russien,ftrès souvent. Mais en revanche, si le Grand Russien est irrité, désespéré, s'il s'emporte, il est capable d'une cruauté froide, inconcevable pour le Petit Russien. Il est curieux de comparer, par exemple, comment les chansons des deux races racontent un même fait — l'empoisonnement d'un amant infidèle par une jeune fille.
La Petite Russienne Maroussia empoisonne son amant Gritz, mais elle l'aime toujours, elle le nomme même Gritzenko (diminutif caressant). Elle raconte en détail
tous les apprêts de cette terrible action ; elle raconte aussi tout ce qui se passe après la mort de Gritz, mais elle ne dit rien du fait même, rien que ces mots : Gritz est mort. Il est évident qu'il lui est trop pénible de se rappeler les détails de cette mort.
La jeune fille de la chanson de la Grande Russie, au contraire, s'arrête surtout sur toutes les tortures qu'éprouve son amant empoisonné: elle a même la cruauté de lui demander au milieu de ses souffrances: <( A présent, mon chéri, dis-moi ce que tu as sur le cœur? » Il .<îemble qu'elle ne puisse assouvir sa méchanceté et qu'elle trouve un plaisir douloureux à s'arrêter sur chaque détail de sa vengeance. Pareille cruauté, il est vrai, est rare dans les chansons des Grands Russiens, mais dans celles des Petits Russiens, mon souvenir n'en trouve pas d'exemple.
Le Petit Russien est plus doux, il conserve davantage des traits caractéristiques du Méridional. Il est énergique, mais son énergie est saccadée et volontiers l'inaction contemplative du lazzaroni lui succède. L'énergie du Grand Russien est persévérante. Dans les chansons des Grands Russiens, dit notre célèbre historien Kostomarcv, « la force de la volonté revêt un caractère hautement poétique... Les meilleures chansons grandes russiennes sont celles qui disent les mouvements d'une âme rassemblant toutes ses forces, celles qui en représentent le triomphe ou l'échec qui n'en écrase point la puissance intérieure K » Telle est la magnifique chanson de bandit La forêt de chênes verts. Un brave « fils de paysan » qui a vengé peut-être l'outrage de ses