Monographies, t. I, p
frères asservis se prépare à aller chez le tzar pour sabir un interrogatoire. Il médite d'avance ses réponses pour ne pas trahir ses camarades et pour se placer à une telle hauteur que le tzar lui-même, en l'envoyant à la potence, soit obligé de dire : « Honneur à toi, brave garçon, fils de paysan ! »
Cette force intérieure s'énonce bien plus faiblement dans les chansons des Petits Russiens. Mais en général le Petit Russien est plus poète. Ses chansons n'ont pas de rivales pour la beauté de la forme, la finesse du sentiment et le charme de la mélodie. Le Petit Russien sent très vivement ses droits et sa dignité individuels. C'est pour cela que par nature il est toujours prêt a protester contre tout despotisme. Les révoltes de l'Ukraine ébranlèrent, je l'ai dit, la puissance de la Pologne. Les Petits Russiens protestèrent aussi contre la tendance de leur storshina (chefs de l'armée des Cosaques) [à la formationd'unearistocratie. Actuellement enfin, les mouvements révolutionnaires populaires se manifestent davantage au sud, en Petite Russie.
Le Petit Russien est un profond démocrate, un champion de l'égalité — ce qui ne l'empêche pas d'être en même temps un peu individualiste et de prendre soin surtout qu'un autre ne possède pas plus que lui. Le Grand Russien n'est pas moins démocrate, mais c'est un homme sociablejusqu'a la moelle des os. Il ne peut se représenter une vie en dehors de sa société, en dehors du mir. Le Petit Russien dit quelquefois : Ce qui est à tous est au diable. Le Grand Russien dit : Le Mir est un r/rand homme. Je ne suis pas déserteur du Mir. La Mort même est belle en communauté,, etc. Trahir la
commune, c'est le plus grand péché possible, le seul impardonnable '. Les idées de salut public, de volonté du peuple, pénètrent l'être entier du Grand Russien et prennent chez lui l'austère aspect du devoir. Le Grand Russien proteste moins contre le despotisme que contre rinjustice. De l'idée du bien public, il déduit l'idée de ses droits. Le Petit Russien arrive, au contraire, à l'idée du bien public en prenant pour point de départ les exigences de son droit individuel. Le Grand Russien est homme de discipline, excellent organisateur — qualités qui font défaut au Petit Russien a qui il est très pénible de se départir de son indépendance individuelle, même quand ce sacrifice est indispensable au bien public.
L'esprit du Petit Russien est apte aux combinaisons, mais trop paresseux pour scruter l'avenir, il confond facilement les choses qu'il désire avec celles qui doivent arriver : « Ne regardons pas le jeu, dit-il, laissons venir les atouts. » L'esprit pratique du Grand Russien a acquis, au contraire, une réputation méritée. Il distingue promptement le possible de l'impossible et aime a agir d'après un plan entièrement combiné d'avance. Le Grand Russien est rusé, mais il aime à prendre un masque de bonhomie. Le Petit Russien est d'un caractère très franc, mais il aime à prendre un air rusé. Ce trait de son caractère est relevé avec finesse par un récit populaire composé, il n'y a pas de doute, par des Grands Russiens.
1. Le célèbre Niekrassov, Grand Russien de naissance, exposa admirablement celte idée dans une de ses meilleures pièces.
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Une fois, un khokhol ' villageois vint à la ville. Tout ébahi, il contempla les maisons, les églises... Son attention fut attirée par un spectacle qu'il avait souvent vu dans son village : une nuée de corbeaux perchés sur un clocher. Par désœuvrement il se met aies compter. Soudain retentit le cri sévère d'un soldat :
— Que fais -tu la, khokhol?
— Je compte les corbeaux.
— Et comment oses-tu compter les corbeaux du gouvernement ?
Le soldat se mit à crier. Le khokhol s'effraya, fit des excuses. Le soldat lui notifia catégoriquement que pour chaque corbeau compté on était obligé de payer JO
kopecks.
Combien de corbeaux as -tu comptés?
— Mais à peu près dix !...
— Eh bien, tire ta bourse, donne un rouble.
Le khokhol donna l'argent demandé, et le soldat, tout fier de son triomphe, se rendit au cabaret pour se payer à boire avec l'argent du naïf paysan. Quant au khokhol, très content de lui-même, ilsourit et murmura en voyant le soldat s'éloigner :
— Te voilà bien joué, Moscal (moscovite), j'ai compté au moins 100 corbeaux et je n'ai payé que pour 10 !
Cliacune des nationalités a un grand nombre d'anecdotes de ce genre concernant l'autre nationalité, mais
1. Khokhol si^Miitie littéralement mèche de cheveux. Les Grands Russiens appellent ainsi les Petits Ilussiens en souvenir de la grande mèche que les (^.osaques laissaient sur leurs crânes rasés. Les Petits Russiens qui ne portent pas de barbe répondent à quolibet par (luolibet. Ils appellent à cause de leurs longues barbes les Grands Russiens Khatsap (semblable à un bouc).
on n'en doit pas conclure qu'il existe une inimitié sérieuse entre les Grands et les Petits Russiens. En général ils s'entendent parfaitement. Dans le sud de la Russie, il y a d'énormes territoires peuplés pcle-méle par ces deux nationalités, et il ne se produit jamais entre elles de collisions. Dans certains endroits, le mélange est même très accentué. Parfois on ne peut même pas entendre une chanson en pure langue grande russienne ou petite russienne. On peut aisément reconnaître par son idiome original, composé d'un mélange de sons, d'accents, de tournures de phrases empruntées aux deux langues, les naturels des bords de la mer d'Azov, de Stavropol ou de la Crimée. De même on remarque au sud le mélange des mœurs et des coutumes qui appartiennent aux deux nationalités.
En ce qui concerne la langue, il est indispensal)le de remarquer que la différence n'est pas telle que les Grands Russiens, les Petits Russiens et les Biélo-Russes ne se puissent comprendre les uns les autres. Seulement chacune de ces langues a des sons, des mots et des tournures des phrases qui lui sont propres ; cela suffit pour créer des quiproquos. Les Petits Russiens racontent par exemple une anecdote sur la position risible du soldat grand russien logé chez un Petit Russien. Il avait fort apprécié un plat servi par l'hôtesse et appelé Vare?iniki : il demanda à l'hôtesse le nom du mets. La femme, fâchée de la présence d'un convive imposé, se borna à grommeler entre ses'dents : jri movtchki (mange et ta's-toi) K Quelque temps après, le soldat, devenu l'ami
1. La traduction littérale en grand russien serait une tournure exclusivement littéraire.
de ses hôtes, demandait en vain à l'hôlesse de lui préparer encore des jrimovtcli/âs. Quoique désireuse de le satisfaire, elle ne pouvait deviner ce qu'il voulait.
Il va de soi qu'un calembour ne démontre rien. Le plus souvent, Grand et Petit Russien peuvent se comprendre (juoiqu'il leur so't impossible de soutenir une conversation rapide.
La langue grande russienne se divise en quatre dialectes : l'un d'eux ne ditfère presque pas de la langue biélo-russe, un autre est très voisin de la langue petite russienne. Nos savants admettent généralement que le grand russien était autrefois une branche de la langue biélo russe ce qui explique encore mieux la facilité avec laquelle Grand Russien et Blanc Russien se comprennent. D'ailleurs, en étudiant les types russes, il ne faut pas oublier que leurs différences ne sont que des différences de famille. Dans la physionomie de trois frères aussi, vous remarquez toujours beaucoup de traits dissemblants, mais si vous comparez ces frères à des personnes étrangères, les traits de famille ressortiront vivement ù vos yeux. Comparé à un Allemand — le Grand Russien semble aussi plein d'élan et facile à entraîner que le Petit Russien ; comparé à un Finnois, le Biélo- Russe ne paraîtra pas mou.
Un type autre, je l'ai dit, se détache plus originalement dans la famille russe. C'est le Cosaque.
Les Cosaques ne sont pas une nationalité. Il y a des Cosaques Grands Russiens et des Cosaques Petits Russiens. Les Cosaques de Sibérie présentent même un étrange mélange de Grands Russiens, de Polonais, de Petits Russiens et de Tartares. Les Cosaques sont una classe semi militaire, semi civile. Tous, ils sont tenus au service militaire et fournissent des régiments d'infanterie et de cavalerie. Mais pendant le temps que leur service n'occupe pas, ils s'adonnent a l'agriculture, à l'industrie et au commerce.
Au total, hommes et femmes, la population des Cosaques est maintenant de 2,267,676 âmes réparties en dix régions ou armées *. Certaines de ces armées se sont formées d'elles-mêmes ; les autres sont d'organisation gouvernementale.
Cosaque est un mot tartare qui signifie au sens propre cavalier^ brave.
Il y a trois cents ans, au plus fort de la lutte entre es nationalités russes et les tribus nomades des Tarîtares, le gouvernement avait ses Cosaques de service sur les frontières du pays. Mais le mouvement de colonisation créa, outre les Cosaques réguliers, obligés au service militaire, un nombre beaucoup plus grand de Cosaques indépendants, irréguliers, larrons (loroy^/ivV). La population russe fuyant l'oppression des voyévodes du tzar et de la noblesse polonaise ou tout simplement cherchant une vie libre, quelquefois aussi par désir de se livrer au brigandage, s'avançait bravement au cœur des contrées occupées par les Tartares. La Russie trouvait en elle une défense toute naturelle. Ces