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3. Blagoviestchensky, Bajine, Dubrolioubov, Joukovsky (Julian), Zassodimsky, Zlatovratsky. Mirtov Mikhaïlov (Scheller), Mikhaïlovsky, Pissarev, Pomialovsky, Priklonsky, Flerovsky.
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instruits qu'ils ne savent même pas ce que contiennent les livres qu'ils défendent. Plus loin, c'est le tour des œuvres d'Agassiz, de Quetelet, de la Géographie d'Elisée Reclus, des œuvres de Spencer et même de celles d'Adam Smith ! Il est vrai qu'Adam Smith a été réhabilité plus tard. Je n'insiste pas. On voit ce qu'est la position de notre littérature sous ce despotisme éclairé, comme on appelle quelquefois en Europe notre monarchie.
Jusqu'à un certain point, la littérature d'art tient lieu, comme auparavant, de littérature politique. Je remarquerai ici que c'est la Satire qui résiste le mieux à la crise.
C'estunecirconstance bien caractéristique. LaSatireexiste chez nous depuis les temps le plus reculés, et elle est devenue chez nous la forme d'œuvres d'art plus nationales peut-être que le roman social. Les premières œuvres importantes de notre littérature revêtaient un caractère satirique: satires de Kantemir, comédies de Von-Vizine, écrits de Krylov. Derjavine lui-même tendait parfois à la satire ; Griboïedov {Trop d'esprit porte ?nal/ieur), Gogol viennent ensuite. De nos jours, ce sont Niekrassov (poésies), Ostrowski (comédies), Chtchédrine (Saltykov), sans compter une dizaine de talents moins grands bien que toujours très appréciables, comme Kourotchkine, Dobrolioubov, Minaïev, etc. Sitôt que l'existence est possible pour la presse, des journaux satiriques surgissent immédiatement, et ordinairement ils sont rédigés avec talent. Tels avaient été les journaux de Novikov et de Krylov. Sous Alexandre II, ce fut le Svistok {Sifflet) de Dobrolioubov, étincelant d'esprit, la terreur des réactionnaires; puis VIskra (Etincelle) de Kou-
rolclikine, le meilleur de nos journaux à caricatures. Au début du règne d'Alexandre 111, quand le gouvernement n'était pas encore de force à serrer de trop prés la presse, le meilleur journal politique d'alors {Téléfjrapho de Mosro?t) publia une partie satirique dont les articles très spirituels furent attribués à Minaïev. Du reste , les suppléments satiriques abondèrent chez nous après le Sristo/,'. L'avènement de la satire indique une époque où la discordance entre les conceptions idéales de la société et la réalité éclate en plein jour. Un certain degré d'idéal'sme est indispensable à la satire, puisque c'est par comparaison avec l'idéal que la vie actuelle peut paraître ridicule ou v'.ciée. La multiplicité et la profondeur de la satire russe est un indice du vaste idéal de YinU'Uirjucntia. Notre satire cite devant son tribunal Tordre social tout entier. Si Gogol et Griboïédov se tiennent dans le domaine de la bureaucratie et de la noblesse, les satires de nos contemporains pénètrent plus profondément dans la vie de notre pays.
Ostrovsky, le représentant le plus considérable, après Gogol, de notre drame, a sa note à lui; il écrit des comédies de la vie de notre bourgeoisie. Plusieurs ty pes cré^'spar lui sont aussi immortels que ceux de Griboïédov et Gogol. Mais les chefs-d'œuvre de la satire, c'est à Chtchédrine (Saltykov) que la Russie les doit. Ecrivain extraordinairement fécond et universel, il peint dans ses satires toutes les faces de la vie actuelle. Son ingéniosité est étonnante. C'esi une source intarissable de plaisanteries et de railleries, tantôt gaies, tantôt accablantes. Il a su vaincre par son talent ceux mêmes qu'il châtie. La censure elle-même ne lève pas quel-
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quefois le doigt sur Chtchédrine, et aux moments où la presse est muselée, il sait toucher au point le plus épineux de l'actualité. 11 traîna sur la scène les créateurs de la Ligue sainte, châtia l'espionnage, dit toute la vulgarité de la réaction gouvernementale, etc. Rien entendu, un grand nombre de ses écrits sont défendus, mais il sait éluder les difficultés ; il a même créé son langage à lui, un langage de serfs, comme il l'appelle lui-même, un langage excessivement flexible qui taille comme un rasoir sans donner à l'adversaire l'occasion de lui chercher noise sur quoi que ce soit. Abstraction faite de ce langage qui est tout russe, le public français pourrait se faire une idée de Chtchédrine par Paul-Louis Courier. 11 y a bien des traits communs dans leur façon d'écrire. Si Paul-Louis, comme styliste, est bien au-dessus de Chtchédrine, en revanche il lui est inférieur comme artiste. Chtchédrine est artiste de premier ordre. Il a créé des dizaines de types et les a ciselés avec une profondeur et une netteté étonnantes. Je citerai les types de notre bourgeoisie naissante CKoloupaëv, etc.) plusieurs types de notre bureaucratie, puis loudouchka du roman Les Messicws Go/ovlev. C'est un avare tout à fait particulier qui augmente d'un nouveau type la collection d'avares créés par Molière, Balzac, Gogol, etc.
En étudiant la satire russe, on ne peut se dispenser d'indiquer son ton général de confiance en elle-même. Elle s'en tient de préférence au sarcasme indigné et ne se laisse que très rarement entraîner vers les anathèmes de désespoir. La satire du célèbre Niekrassov est la plus sombre. Son talent, développé dans les der-
nières années du servage, en garda à jamais une empreinte de tristesse qui, si elle n'est pas désespérée, n'en est pas moins désolée.
Tiiis-toi, Musc de vengeance et de douleur ! Je ne veux plus troubler le sommeil d'autrui ; nous avons assez maudit,
s'écrie le poète, et il ajoute :
A quoi bon parler, à quoi bon écrire ?
Tu ne réduiras pas le nombre des sots en Russie,
et lu attristeras le sau^e.
Niekrassov, noble d'origine , est par excellence le poète des douleurs populaires. Il a écrit bien des tableaux poignants de la vie populaire, il a créé plusieurs types coulés en bronze; le plus beau est le Koulak repentant Vlas, les bourlaks (haleurs), etc. Mais il ne donne presque point de tableaux sereins. Cependant le poète les voyait. Les Eufanfs des peu/sans sont une scène ravissante, pleine de lumière. On trouve encore chez lui une scène de la vie heureuse des paysans, une idylle sereine dont le charme est difficile a interpréter, si ce n'est dans une version littérale. Savez-vous où se passe cette scène ? Elle se passe en rêve. C'est le rêve d'une veuve de paysan qui gèle dans la forêt ^ où elle s'était rendue pour fendre du bois afin de chauffer ses orphelins affamés et transis. Tout Niekrassov est dans ce poème. Cependant l'anathème est l'excep-
1. L'homme qui meurt de froid s'endort et a, dit-on, des rêves heureux.
tion. Notre satirique est toujours comme étonné qu'un mal si absurde puisse exister, il ne peut croire que ce mal n'ait pas disparu... De nos jours, c'est-a-dire sous Alexandre III , Chtchédrine pousse un cri désespéré... C'est une superbe satire. Le cochon triomphant. J'étais habitué jusqu'à présent, dit le satirique, à endurer tous les maux avec l'assurance étourdie que « si Dieu ne le permet, le cochon ne nous dévorera pas » (proverbe russe). A présent pour la première fois le satirique est effrayé. Il s'écrie : « Le cochon nous dévorera, il nous dévorera ! » N'exagérez pas pourtant cette frayeur î Regardez cet homme épeuré malmener ce cochon, — la réaction triomphante, — et vous vous convaincrez qu'il est bien loin du vrai désespoir.
Il y a dix-huit mois, une photographie circula en Russie où elle était, bien entendu, interdite. On peut la considérer comme l'emblème de notre satire. C'est une forêt sombre et impraticable envahie par les ténèbres de la nuit. Un homme effrayé glisse entre les arbres, un livre à la main : c'est Chtchédrine. La figure, sa pose sont admirablement saisies. Il semble attristé, épeuré. Des monstres fourmillent autour de lui, un serpent essaie de le mordre , le cochon triomphant qui vient d'être malmené par le satirique, le menace de ses défenses et est en train de le saisir par la jambe, traînant toujours un grand sabre de gendarme bouclé par une ceinture à son ventre. Des feux follets brillent entre les arbres, ce sont les yeux des espions qui remplissent le pays. Au fond, dans le brouillard de la nuit , on aperçoit l'ombre d'un gendarme aux
LA RUSSIE POLITIQUE ET SOCL\LE
yeuxétincelants. Le satirique glisse limidement entre ces monstres, mais où va-t-il? Oh! il voit une issue. Cette forêt avec ses monstres a beau d'être effrayante, la lumière s'y fait voir par la clairière et elle brille sur une plaine éloignée ; le premier rayon du soleil levant éclaire la silhouette d'un paysan. C'est vers ce soleil brillant de l'avenir qui va disperser les ténèbres et les horreurs de la nuit, que le satirique s'achemine. Le tableau porte l'inscription :
La voie est pénible, mais raiirore est prochaine !
Est-elle prochaine, cette aurore? En attendant, la voie de la littérature est horriblement pénible. Elle Test tellement que la littérature politique épuisée ne marche plus, elle s'y traîne. La satire tient encore, mais c'est toujours en la personne de Chtchédrine presque seul. Le roman social a souffert davantage. J'ai déjà dit plus haut que la situation présente de la littérature d'art est infiniment plus menaçante pour elle que les entraînements polit'ques de 1860. Ce qui écrase la presse écrase aussi la littérature d'art.
La censure en Russie a presque toujours été excessivement sévère et stupide. Mais jamais elle n'a exercé une influence aussi écrasante sur la littérature d'art que de nos jours. Les privilèges de l'Art ont été abolis. On a cessé de le dédaigner, on commença à le craindre. Il a presque moins de liberté que la presse. Cependant, grâce au développement du mouvement révolutionnaire, l'écrivain qui veut représenter la vie actuelle touche de plus en plus souvent, et bien malgré lui, aux
questions épineuses. Une œuvre, poème ou roman, n'est grande que si elle reproduit le Ujpe social. Par le temps qui court, l'importance du type révolutionnaire est telle en Russie qu'on ne saurait peindre notre société sans toucher, d'une manière ou d'une autre, aux révolutionnaires. Or, avec la censure c'est absolument impossible. La poésie et le roman sont ainsi fauchés à la racine. On ne peut affirmer que le talent créateur soit exterminé chez nous, toutefois, si nous trouvons quelque part des tentatives poétiques, c'est dans \q^ publications révolutionnaires. Telles sont par exemple les Dernières confessions dans le numéro l de la Volonté du Peuple. C'est une scène vraiment belle et très puissamment conçue. L'aufeur met en scène deux hommes de philosophies opposées : l'un, prêtre honnête, intelligent, convaincu ; l'autre, révolutionnaire condamné à mort, pour tentative d'assassinat. « Tu es venu entendre ma confession, dit-il au pope, je ne crois pas en ton Dieu : mais si tu en as le désir, écoute :
Dieu, pardonne-moi d'avoir aimé chaleureusement, comme frères, les pauvres et les allâmes ;
parJonne-moi de n'avoir pas Lrailé le bien éternel comme un conte irréalisable ;
pardonne-moi d'avoir servi ce bien, non seulement par la lan^rue mielleuse,
mais par mon être entier : par mon esprit, par mon cœur, [)ar mes mains...
pardonne-moi, d'avoir exécuté les assassins pour leurs meurtres ;
pardonne-moi, étant né comme un esclave parmi les esclaves, de mourir à présent parmi les esclaves comme un homme libre.
LA RUSSIE POLITIQUE ET SOCLXLE
Le rapprochement de ces deux types par un homme de talent, qui écrit en vrai russe, aurait pu être le sujet d'un grand poème.
C'est comme un ^rand talent qui se manifeste dans les C/inats de In jcmœ tjénération récemment publiés dans le Mrssnf/er de la volonté du Peuple. On y voit encore une t'ois des germes qui auraient pu éclore dans des conditions favorables, en un grand poème. Mais a vrai dire, les journaux révolutionnaires sont-ils un asile favorable pour l'art? Us ont leur but, leurs fms, celles du parti, qui pèsent sur le poète comme une autre censure. Quant a la littérature légale, le poète n'y peut (lue se taire. Et voila pourquoi nous avons actuellement plusieurs jeunes talents coirme Minsky, Martov, lakoubovitch, etc., et pas de poésie. Les derniers Mohikam de la poésie du passé, comme A. Tolstoï, Maïkov, Polonsky, etc. s'éteignirent ou s'éteignent loin de la vie actuelle qu'ils ne comprennent pas et qui ne leur donne plus d'inspiration.
La Muse répond a leur appel :
Ne m'appelle pas Muse, non î
au déclin du jour pénible,
je ne puis pas (îliauler, je suis lasse, poète.
J'ai to'ut oublié, je ne sais [)!us
de quoi s'entrolient la rose avec la source bruyante
ce que cliante le rossii,'nol à la rose!
Je ne sais même pas s'il lui cliante.
Cette perplexité en face de la vie accable peut-être l'art plus que ne le fait la censure. Le roman s'affaisse sous le poids de ce même joug des circonstances.
Il est devenu presque impossible. « Pourquoi n'écrivez-vous pas un grand roman? demandait-on une fois à un de nos artistes. — « Parce que dans la Russie contemporaine , un roman sans révolutionnaires serait un mensonge », répondit-il. Et c'est vrai. Il ne s'agit certes pas ici uniquement des révolutionnaires mais des complications politiques en général. Le roman est un tableau complet de la vie : en conséquence s'il reste fidèle à la réalité, il ne manquera pas de se heurtera ces complications... Le seul moyen d'éviter ces collisions sans fausser la réalité, c'est de se borner aux esquisses, aux croquis, aux faits isolés. Notre roman est ainsi remplacé par la nouvelle Les dimensions moyennes des œuvres d'art se rétrécirent extrêmement. La dimension mo^^enne d'une nouvelle d'Ouspensky est de 30 pages. Dans le petit volume des œuvres de Garchine, que j'ai sous mes yeux, sur 207 pages de texte il y a huit nouvelles. Et, à dire vrai, lorsque on apprend depuis les dernières années la publication d'un grand roman quelconque, on peut supposer d'avance qu'il s'agit d'une médiocrité. Les écrivains se sentent parfois même blessés de ce qu'on leur propose d'écrire un roman. « Attendez un peu, disait l'un d'eux, avec un amer sourire, jusqu'à ce que mes enfants aient grandi. 11 me faudra beaucoup d'argent pour leur éducation. Eh bien ! je vous écrirai un roman... Un roman, ajouta-t-il caustiquement, un roman en trois parties! Pour le moment, Dieu m.erci, je n'en suis pas réduit la ! » A ces difficultés s'ajoutent celles qui résultent de notre vie sociale. Pour fleurir, en partie même pour exister, le roman exige que les conditions générales
(le la vie sociale soient distinctement précisées, qu'il y existe par conséquent des types sociaux nettement formés. Dans la Russie contemporaine, où que vous regardiez, la lutte, la fei*mentation se propagent, et cette lutte n'est pas toujours bien définie. Ce n'est pas celle que l'organisme soutient contre la fièvre ardente, contre le ty[)hus ou contre toute autre maladie bien caractérisée. Ça ressemble souvent plutôt à un >latus febrilis quelconque, durant lequel le médecin mémele plushabile ne sait que redouter : simple fièvre ou typhus. L'artiste est dans la môme perplexité devant les phénomènes de notre vie. Oi^i est le vrai type qui résume tel ou tel fait social toujours formidablement compliqué, embrouillé, confus? Notre artiste demeure le plus souvent interdit. Il se voit obligé de commencer une étude détaillée, minutieuse de la vie. Plus il se familiarise avec elle, plus la complexité lui en paraît évidente. Il s'agite, il est aux prises avec la même inquiétude fébrile qui agite la vie. Il sent qu'il ne peut saisir le pivot de la vie et commence à s'effrayer. Ce sentiment d'ébahissement en face de la complexité de la vie le ramène parfois directement au mysticisme, comme c'est le cas pour Dostoïevsky et Tolstoï. Cet état mystique des âmes perce d'ailleurs distinctement à travers la littérature. L'écrivain est convaincu qu'il ne comprend pas la vie, que quelque chose d'inconnu et de très grand y joue le rôle prédominant et qu'il ne peut saisir ce grand inconnu. A celui-ci, ce je ne sais quoi se présente sous des formes surnaturelles ; pour tel autre, c'est la révolution; pour un troisième — c'est une réaction quelconque, inconcevable, du peuple... En présence de ce grand inconnu,
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l'école réaliste contemporaine s'est décidée presque consciemment à ne pas entreprendre la représentation de la vie dans son ensemble, dans sa totalité. Elle se résigne à l'étudier et à ne donner que des études, et toujours des études, sans composer un seul grand tableau. Dans cette voie, toute une série d'artistes travaille rOuspensky, Zlatovratsky, Ertel, Naoumov, et surtout les jeunes: Karonine, Korolenko, Garchine, etc. Leur attention est surtout dirigée vers l'étude du peuple.* Glieb Ouspenky tient le premier rang dans cette école du naturalisme moderne. Garchine ne lui appartient presque pas. Garchine est absolument original dans nos lettres. Encore très jeune, atteint déjà à'^plusieurs reprises d'aliénation mentale, écrivain d'un talent énorme et de nerfs impressionnables jusqu'à en être maladif, il est comme écrasé par la vie contemporaine. De toute son âme il lutte pour je ne sais quel idéal du beau et du bien, mais il est plein de désespoir.
L'un de ses meilleurs contes est Attaîea princcps (c'est le nom d'une famille de palmiers). Un arbre des Tropiques, transporté dans une orangerie à Saint-Pétersbourg, cherche le ciel clair et le soleil brûlant de son pays natal. Il est résolu de les revoir quand même. Il commence à croître pour briser le toit de l'orangerie et regagner sa liberté... Enfin le moment désiré est venu. Les carreaux du plafond craquentsous la pression du tronc flexible, le palmier jusque-là courbé se redresse dans l'air libre. Quoi donc? C'est leciel gris de Saint-Pétersbourg; le soleil se cache dans les nuages, le vent froid souffle sur la neige mouillée, glace le pau-
vre enfant du Midi. — Est-ce pour regarder ce ciel gris, cette neige, qu'il a tant lutté?... Mais voici le propriétaire de Torangerie qui ordonne d'abattre l'arbre...
Garchine est tout entier dans ce conte. Pour tout ce qui estbeauetserein,ilne voit d'autre issuesur la terre. Une cherche à rien obtenir de la vie. Il écrit tout simplement parce qu'il ne peut s'en abstenir, parce qu'il doit peindre des tableaux... Mais ce n'est pas là un but... Il se peut que Garchine, s'il ne devient pas tout à fait fou et s'il ne suit pas Tolstoï dans quelque secte pour y chercher un repos mystique pour son âme malade, il se peut que Garchine crée quelque chose de grand... Mais' dans ses dispositions actuelles, il est fatalement réduit à créer de petites scènes passagères, comme l'est la beauté que l'auteur a su trouver dans la vie.
L'école naturaliste, qu'on appelait vers 18G0 école réaliste, et qui môme alors compta des talents notables comme Rechetnikov et Pomialovsky, n'a pas réussi, je l'ai dit, jusqu'à présent à se rendre maîtresse de la vie russe : elle l'étudié toujours. Sous ce rapport, les œuvres de Glièb Ouspenky resteront à tout jamais le monument historique le plus précieux. Ecrivain extraordinairement doué et fécond, Ouspensky n'a pas écrit moins de dix à douze volumes français; ce sont toujours des esquisses, des scènes. Leur fidélité de rendu, leur justesse sont parfois étonnantes. Un autre écrivain, avec cette masse énorme d'observations, aurait déjà fait depuis longtemps plusieurs romans. Ouspensky est plus exigeant envers lui-même et envers l'art. W continue toujours les esquisses... C'est le procédé de notre célèbre peintre Ivanov pour son Avènement du
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Christ : il fit ce tableau pendant vingt années. Peutêtre Ouspensky produira-t-il un jour une grande œuvre ! Peut-être aussi ne sera-t-il jamais de force à passer de l'étude à la création ! Ses études resteront toutefois les œuvres les plus parfaites de notre littérature contemporaine. Ce sont des esquisses qui valent pour un amateur plus que les grands tableaux des autres écrivains.
Telle est la situation actuelle de notre littérature, et elle n'en sortira que lorsque la fermentation sociale aura abouti à un mouvement décisif de la vie dans un sens ou dans un autre.