LIVRE SEPTIÈME
I. L'administration russe. — Administration médicale. — L'armée — Le procès Skariatine : ses révélations. — L'administration locale. — Ses abus.
IL Les partis politiques : Réactionnaires ; — libéraux ; — révolutionnaires. Les fautes des libéraux et des révolutionnaires. — . Réaction. — L'état-major révolutionnaire. — La jeunesse va dans le peuple. — Procès et persécutions.— Propagande dans l'armée.
III. Le partage noir. —La question agraire. — Les désordres antisémitiques. — Les 'crimes agraires.
IV. La politique libérale. — Leszemstvos. — Avènement du parti libér.ilen 1880. — Loris Melikov. — Lutte des partis libéral et réactionnaire —Attentat du 1/13 Mars. — Avènement d'Alexandre III. — Sa politique. —Associations secrètes. — Ministère du comte Ighnaliev. — Les hommes compétents. — La police. — Ministère du comte Tolstoï. — Influence prépondérante de M. Katkov.
Dans les contes populaires russes on voit figurer souvent un être mythique — la mangeuse de chair humaine, ijciùa iaga-kostiamua noga (vieille sorcière pied en os). L'habitation de cette vieille sorcière est ordinairement représentée comme une petite cabane plantée sur des ergots de poules et si délabrée, que depuis longtemps elle aurait déjà dû tomber et qu'elle reste debout uniquement parce qu'elle ne sait de quel côté tomber. Cette image poétique vient involontairement à l'esprit quand on pense à la constitution politique de la Russie contemporaine. Et effectivement par quoi tient-elle?
Entre la monarchie historique et la masse populaire, il existe une profonde contradiction qu'un malentendu séculaire dissimule seul. La classe instruite est franchement hostile, autant au principe de l'autorité irresponsable et absolue qu'a ses formes policières et bureaucratiques. Lçii classes prépondérantes exigent de la part de la monarchie plus de protection qu'elles ne
peuvent lui en fournir elles-mêmes. Sans nul doute, il y a bien peu de garanties pour la tranquillité politique du pays et la durabilité du régime actuel.
Au premier coup d'œil, il peut sembler qu'un monarque absolu, tenant dans ses mains le pouvoir illimité et soutenu par la confiance sans réserves que lui témoigne le peuple, possède l'entière facilité, s'il en a le moindre désir, d'agir réellement dans l'intérêt de ce peuple, de trancher tous les nœuds gordiens de notre politique intérieure. Il n'a qu'à se ranger du côté dupeuple, à devenirle tzar des paysans et des ouvriers ou, pour mieux dire, leur dictateur, et tout s'arrangera. Les classes supérieures seraient, bon gré, mal gré, obligées de se soumettre et de se contenter del'aumone, quelque piteusequ'elle fût, que lui auraient jetée peuple et tzar pour les indemniser des privilèges dont on les priverait.
Ce rêve a ses croyants en Russie : les uns tremblent devant une telle issue, les autres fondent sur elle toutes leurs espérances. Récemment encore, alors que l'empereur Alexandre lll ne s'était pas encore définitivement engagé dans les voies de la politique réactionnaire, beaucoup de gens espéraient l'entraîner à jouer le rôle de dictateur révolutionnaire du peuple et promettaient à la Russie un développement d'une promptitude inouïe devant lequel le monde étonné reculerait, et a l'empereur une gloire immortelle devant laquelle celle de Pierre le Grand ne serait que poussière.
Seulement en sociologie, comme en biologie, il existe de certaines limites pour la variabilité du type, que l'organisme ne peut franchir. Et dans la monarchie historique russe, le type est très stable, peu plastique. Pour
résoudre les nouveaux problèmes que la vie de l'Etat posait en se compliquant, les tzars russes tâchèrent maintes fois, d'en réformer le mécanisme : toutes ces' modifications, toutes ces améliorations n'apportèrent aucun changement au type, au contraire elles l'accentuèrent de plus en plus. La puissance des bureaux, la centralisation se développent avec une force croissante. Sous ce rapport, la Russie de la période impériale laisse loin derrière elle la Russie moscovite, et la Russie contemporaine toutes les époques précédentes. L'autorité de l'administration et du tchinovnitchestvo (bureaucratie) peut être maintenant plus douce, grâce aux mœurs plus raffinées, maïs elle enveloppe de plus en plus étroitement et profondément la vie du pays. Le tchinovnik devient tout-puissant.
Il est partout.
Il sait tout, il voit tout, Fourre son nez partout.
Et cependant, la machine administrative en est plus complexe, plus vaste; il en devient plus difficile d'exercer sur elle un contrôle qui a pour base l'autorité personnelle de l'empereur qui, entouré lui-même de toute part par ce tchinovnitchestvo, ne voit et n'entend que ce qu'il plaît à cette administration de lui laisser voir et entendre. L'empereur Nicolas disait que la Russie était gouvernée par les Sioloriatchalniks (chefs de bureaux) : le mot est très profond. Le despotisme semble ICI étouffer par pléthore. L'autorité du despote se trouve par le fait limitée de tous les côtés, seulement cette limitation n'est pas établie par le pays : e\\^ l'est par Je
tchinovnitchestvo, qui de la sorte rédige les lois, les exécute et contrôle la régularité de leur exécution.
Inutile d'indiquer quels affreux abus, quel arbitraire résultent d'un tel état des choses. La centralisation bureaucratique se transforme en une oligarchie de tchinovniks. Les divers ressorts du gouvernement deviennent par le fait indépendants; les chefs des administrations agissent souvent arbitrairement de leur propre initiative et indépendamment de leurs chefs respectifs... Souvent la Russie n'a qu'à bénir cet arbitraire, car parfois l'arbitraire des autorités locales adoucit et rend seul supportables les mesures décrétées par le gouvernement. Ainsi, dans une comédie d'Ostrowsky, un préfet, nouvellement nonmié, demande à ses administrés qui sont venus lui souhaiter la bienvenue : « Gomment voulez-vous que j'agisse envers vous?... Selon les lois?... Mais les lois sont nombreuses... ajoute-t-il d'un ton significatif. Holà, montrez-leur les lois. Le secrétaire apporte un tas énorme de volumes; les habitants avec agitation : — Non, non, père, pourquoi donc selon les lois... 11 vaut mieux sans elles *...»
En revenant à la vie réelle, on pourrait citer une grande quantité de faits qui témoignent des bienfaits que procure parfois à la Russie cet arbitraire des institutions et des chefs. Combien trouve- t-on de gens qui, comme le statisticien Arseniev furent conservés a la science russe par l'arbitraire individuel et ravis au sort que leur réservait l'arbitraire général! Chez nous, on peut rencontrer un préfet qui, pendant que la politique