Je cite de mémoire
gouvernementale tend à détruire la commune agraire, dira à ses amis dans une causerie intime : « Ne pensez pas que j'ai accepté cette place par ambition. Je suis devenu préfet uniquement pour soutenir et développer le mir. )> Les lecteurs comprendront que je ne puis citer de noms, mais le fait est patent. Si le beau pays de l'Amour ne nous est pas enlevé et si un jour il devient la base du bien-être de la Sibérie et la clef de la puissance russe sur l'océan Pacifique, la postérité reconnaissante dira que la Russie est redevable de la possession de ce pays à l'arbitraire du comte Mouraviev et regrettera que cet arbitraire ait été cependant limité sous beaucoup de rapports par le gouvernement. Il est presque superflu de dire que ce même arbitraire est une source innombrable d'abus et livre les habitants au régime le plus tyrannique. Notre triste époque est tout particulièrement riche en faits semblables. Le scandaleux procès du docteur en médecine Bouche (1883) a montré l'influence presque incroyable qu'exerce le potde-vin dans le Département médical. Son chef, le docteur Bouche, ayant sans nul doute besoin de beaucoup d'argent et pour cause, — il avait deux familles, celle de sa femme et celle de sa maîtresse -- institua un impôt régulier prélevé sur tous les médecins en quête de places. Les pots-de-vins se payaient ouvertement, selon une taxe fixée. Ce système dura bien des années. Ce n'est pas tout. Dans le cours de ce même procès, il fut constaté que dans les autres Départements les mêmes faits se produisaient. Le gouvernement craignil de soulever davantage le rideau et n'intenta aucunes poursuites. Les abus commis dans l'intendance militaire sont
connus de tout le monde et ont été constatés par un grand nombre de procès. Pendant la dernière guerre avec la Turquie, l'armée russe se trouvait, comme on disait alors, entre deux feux : elle avait devant elle les Turcs et derrière l'intendance. En 1878, je rencontrai à Vladikavkaz un commissaire, qui était par extraordinaire un honnête homme. Un jour ce commissaire arrive plein d'indignation chez un de mes amis, chez lequel j'avais justement fait sa connaissance : là, il raconte la filouterie d'un entrepreneur qui lui avait livré une fourniture d'avoine si avariée que sa puanteur rendait pénible l'abord du magasin... ((— Ehbienî jeune homme, dit-il en s'adressant à moi, vous ne faites que rêver toutes sortes de constitutions, vous feriez vraiment mieux d'accepter une fonction pour diminuer au moins le nombre de ces impudentes filouteries. Voyez, un cheval peut-il manger une si abominable nourriture? » Le commissaire entr'ouvrit son mouchoir qui renfermait un petit échantillon de cette avoine. C'était réellement quelque chose d'inimaginable, de vraies ordures: une certaine quantité de grains d'avoine qui s'y trouvaient mêlés, avaient déjà poussé des germes, les autres étaient entièrement pourris. — « Mais est-il possible que vous acceptiez une telle cochonnerie? — Certes non! Mais ces filous tâchent toujours de profiter de la moindre négligence pour fournir des provisions qui ne valent rien. J'ai déjà télégraphié à Tiflis. » Tiflis, c'était la capitale du Namiestnik ' (lieutenant) frère du tzar, et le centre administratif russe du Cau-