‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 76 sur 103 · il n'y a plus aujourd'hui de lieutenance · texte numérisé non relu

il n'y a plus aujourd'hui de lieutenance

case. Plusieurs jours plus tard, j'appris, que pour toute réponse, le commissaire avait reçu de son chef cet ordre laconique. — « Acceptez immédiatement l'avoine. » Je ne sais pas si après cela il modifia son opinion sur les rêves de constitution dont je me berçais. Je ne le revis plus. Il est douteux qu'on puisse expliquer uniquement par la perversité de l'administration legrand nombre de faits pareils qui se rencontrent en Russie à chaque pas. Je pense au contraire, que placée dans les mêmes conditions, c'est-à-dire ayant pleine possibilité de faire ce que bon lui semble, l'administration de tout autre pays ne se montrerait pas meilleure. Souvent sans nul doute, elle serait pire, et dans la plupart des cas elle ne se montrerait pas aussi humanitaire. La cause du mal ne se trouve pas dans les personnes, mais dans une organisation défectueuse, dans un pouvoir immodéré, dans l'absence de contnMe. Partoutles hommes se ressemblent plus ou moins, mais limpuissance des institutions qui sont censées diriger les affaires et l'impossibilité de créer un contrôle efficace font peser sur les populations de la Russie une sorte de joug féodal, tantôt risible et tantôt criminel. Je prends dans les journaux russes les faits relatifs à cette tyrannie administrative qui me tombent les premiers sous les yeux. Le préfet du gouvernement de Perm meurt. Le maître de police de la ville de Perm se croit le droit d'imposer à cetle occasion le deuil à la population. 11 supprime une fête qui devait avoir lieu dans le jardin public, défend une soirée du cercle des marchands, sans égards pour les protestations du public qui, ayant payé ses cartes d'entrée, ne fut même pas remboursé.

Ce fait est ridicule. En voici un qui est loin de prêter au rire. Pendant le cours de l'année 1880-1881, les vols commis a la gare de Kharkov devinrent de plus en plus nombreux et prirent enfin un caractère épid-^mique. On eut bientôt la conviction qu'ils étaient le fait d'une bande régulièrement organisée et à la tête de laquelle se trouvait.... la police. L'affaire vint devant les tribunaux, et au cours du procès il fut constaté que le commissaire de police Filipov prenait une part directe aux vols et prélevait sur le produit une taxe fixe (15 ^y'c). En revanche, il entourait l'association d'une faveur toute spéciale ; ni les gendarmes, ni la police n'arrêtaient jamais les voleurs, ou bien, quand il était impossible de ne pas le faire, on les relâchait immédiatement; les gendarmes recevaient aussi un "/o fi^e ; en outre la police s'efforçait d'obtenir la destitution de tous les conducteurs de trains qui pouvaient être un obstacle pour les voleurs, et facilitait la besogne de ces derniers, afin qu'ils puissent plus à leur aise dévaliser les voyageurs. Bref, l'intimité des rapports était complète. « Pourquoi donc, camarades, montrez-vous si peu de zèle? » disait aux voleurs d'un ton de reproche le sergent Rossolovsky , quand ceux-ci lui apportaient un maigre butin. Cette bande de policiers et de voleurs avait une organisation si forte qu'au début de l'instruction de Taffaire, le juge d'instruction fut longtemps dans l'impossibilité de rien découvrir. Les vols se commettaient sous ses yeux et les auteurs demeuraient invisibles. Le juge d'instruction ne parvint à saisir les voleurs qu'après avoir organisé à l'insu de la police officielle, sa propre police, composée d'employés préposés aux bagages.

Une fois, ayant l'intention de prendre les voleurs sur le fait, le juge d'instruction informé que ceux-ci avaient rendez-vous à la gare, s'adressa directement et sans témoins au maître de police Korovine, en le priant de n'en parler à aucun de ses subordonnés... Les filous furent tout de même prévenus. Je ne veux aucunement inculper M. Korovine, mais le simple fait que cet étrange incident est demeuré smis éclaircissement et que M. Korovine resta tranquillement maître de police de la ville de Kh irkov, caract M'ise fort bien l'administration russe. Notons encore un point important : M. Kossolovsky qui personnellement faisait partie de la bande

(cela futprouvéparl'enquêtejudiciaire), mais qui, s'étant brouillé avec Filipov, dénonça ce dernier, échappa a toute poursuite et même fut récompensé par une promotion à un grade supérieur. Cependant, par pur égard pour les convenances, il dut subir un déplacement et fut nommé à Koursk adjoint au commissaire.

On le voit, il est assez difficile pour un citoyen russe de se sentir tranquille pour la sûreté de sa personne et de sa propriété, placé qu'il est sous la sauvegarde de pareils protecteurs !

Voici encore un petit tableau de mœurs qui, lui aussi, a été dévoilé par une enquête judiciaire. 11 existe en Russie une petite ville nommée Vohchansk. La — il y a deux ans de cela — le poste à'ispravnik était occupé par un certain Zograf. Les dépositions des témoins le peignent comme un homme sans méchanceté, mais le rôle de roitelet, ayant plein pouvoir de commettre toutes sortes d'infamies, est plus dangereux que tous les défauts personnels. Dans cette même ville de Voltchansk

habitait un certain Ponomarev qui possédait un restaurant. Sa femme Ouliana, fort jolie, plut à Yisprainik et ne se montra pas trop cruelle. Pendant quelque temps les deux tourtereaux se contentèrent de rendez vous chez une tante. Plus tard, ils désirèrent être plus libres et rispravnik résolut de se débarrasser du mari. « Maintenant la Russie a de telles lois, disait Zo^-raf à Ouliana, qu'il n'y a personne qu'on ne pu'sse déporter. » Ouliana abandonna son mari. L'ispravnik envoya des agents pour enlever ce qui appartenait à la femme, ïls s'emparèrent sans cérémonies de tout ce qu'on leur avait indiqué, en y ajoutant encore une partie de ce qui appartenait en propre à Ponomarev. Quant a ce dernier, l'ispravnik, pour plus de sûreté, le fit arrêter et mettre en prison. Le juge de paix indigné par cet abus de pouvoir , intervint ; le malencontreux époux fut remis en liberté. L'ispravnik dirigea l'attaque d'un autre côté. Il persuada plusieurs individus de lui dénoncer Ponomarev comme malbWnitionné et, se fondant sur cette dénonciation, il voulut le déporter. Sur ces entrefaites, Ouliana qui, sans doute, eut enfin pitié de son mari, abandonna l'ispravnik et se réconcilia avec Ponomarev. Zograf, désespéré, ne se possédant pas de fureur, assembla la police, assiégea la boutique, arrêta les époux et les interna pour cette fois tous deux ensemble dans le district de Starobielsk. Naturellement les Ponomarev furent complètement ruinés. Leur commerce ne put se relever et tout ce qu'ils possédaient fut partie égaré, partie volé. Ouliana paya cher son petit roman!

Passons maintenant à l'armée, objet principal de la sollicitude du gouvernement.

Le 3 mai 1882, le médecin militaire Skarîatine reçut I ordre de se rendre a Bobrouïsk pour occuper le po^te de médecm de l'hôpital militaire de celte ville 11 ne partit pas, et accompagna son refus d'un rapport où il étaU d.t que lui, Skarîatine, renonçait au ser4e parce que dans les circonstances actuelles, la situation de médecin dans le Département du ministère delà c^uerre était incompatible avec les exigences de l'honn'eur et du serment prêté. Skariatine fut cité en justice pour une aussi flagrante désobéissance. Son procès, qui eut heu le H mars 1883, dévoila tant d'horreurs qu'il fut défendu d en publier le compte-rendu. Dans notre presse judiciaire il ne parut que de légères insinualions sur ce sujet. Cependant, j'ai entre \e, mains copie du compte-rendu des séances du tribunal. Le docteur Skarîatine n'est pas un révolutionnaire. C'est simplement.un honnête homme. Il avait depuis lon^rtemps déjà connaissance des ignominies de la Russie gouvernementale. Pendant la guerre turco russe, le gouvernement, en face de la nécessité qu'il y avait ^de lutter contre l'épidémie de typhus qui décimait notre armée fit appel aux étudiants des facultés de médecine. Skarîatine , encore étudiant de l'Académie de Médecine de Saint-Pétersbourg, fut au nombre de la généreuse jeunesse qui se rendit à cet appel. C'est alors qu'il eut pour la première fois l'occasion d'apprécier la situation du soldat russe, et il fut frappé de ce qu'il vit II vit, selon ses propres paroles, un si profond mépris pour la vie et la personnalité de l'homme', un tel vol qu'il n'avait même jamais pensé que cela fût possible! A Odessa, il assista à l'embarquement des soldats. La

mer était fortement houleuse et la barque qui transportait les soldats était presque plate et sans garde-fou. Skariatine, de concert avec un de ses camarades, s adre^sa au commandant do port et le pria de ne pas entasser les soldats si près des bords, car ils pourraient avec le roulis, tomber a l'eau. » Grand malheur s ils y roulent! répondit le commandant, de celte marchandise nous en avons assez. Ce ne sont pas des chevaux dont

il faut rendre compte!! »

Ce que le jeune médecin observa dans les hôpitaux

était bien pire. La, les soldats étaient littéralement pillés comme chez les bandits. Le règlement "W'?e les malades a déposer leur argent entre les mains de 1 administration du lazaret, le plus souvent les soldats ne parvenaient pas a se le faire rembourser. Alors aucunes protestations n'aboutissaient. Un jour, Skariatme essaya d'intervenir en faveur d'un soldat qui. devant l'impossibilité de se faire rembourser ses derniers sept roubles, ne pouvait retenir ses larmes. « Ce n est pas votre affaire, » lui cria-t-on. En passant d'un lazaret a 1 autre Skariatine put se convaincre (luecet ordre de choses était une régie srénérale. Les soldats tâchent donc de trouver des gens entre les mains desquels leur argent soit en sûreté contre les voleurs, mais ces derniers ne cèdentpas facilement leur proie. Ainsi, par exemple, les soldats témoignaient une confiance particulière a une sœur de charit •, madame Féodorov. L'inspecteur du lazaret ayant appris un jour qu'un des soldats lui avait confié son argent, ne crut même pas nécessaire de dissimuler son mécontentement et apostropha en termes déballes la sœur de charité. On volait ouvertement, sans

se cacher. Un des témoins, l'officier Sytchevsky avait aussi présenté un rapport au sujet de deu.v de s^s soldats qu on avait volés, mais le rapport, après avoir voyagé par toutes les instances, demîLa 1.^':^:!^ tine toi*, bkanaline se plaignit à M. l'rissieikov l'inspecteur en chef du service sanitaire, qui jouit' d'une parfaite réputation d'honnête homme. Celui-ci, sous 1 empire de la première impulsion, saisit un crayon pour prendre note du nom de la personne coupable de vol mais dès qu'il eut entendu le nom, le crayon lui tomba des mains. « Malinine /Ah! celui-ci est connu... Ave un homme de sa taille, on ne peut rien faire... E>u, vous ne poicvez les /^rendre les mams dans le sae !... >, Oue veut dire cette phrase ? Je ne le comprends pas clairement. Sans doute Malinine avait des aLis puissants

Il eslsuperllu de dire que les vols au fisc s'opéraient plus ouvertement encore. ,< Je pensais alors, remarque bkanatine pendant le procès, que dans notre armée de Turquie la lie de notre société était réunie tout entière • je me disais : ce qui est possible en Turquie, est impos -. sibleen Russie.... Voila pourquoi, sans égards pour mon amère expérience, j'entrai de nouveau (c'est-a-dire après quileut terminé ses études] au service du ministère de la guerre, me proposant d'être dans la mesure de mes fo.ces, utile aux soldats. Pourtant je me trompais cruellement. Cette même lie que j'avais vue manœuvrer en lurqme, manœuvrait impunément ici. ..

Skariatine entra au service comme médecin en second dans le neuvième régiment de Lhlani ' et se mit

1. Mainten.int que lo.s rôgimonls de Uhians onl été licenciés il porte le nom de 26' Dragons de Bougue. l'cences, .1

énergiquement au travail. Une série de dépositions de témoins est la pour nous convaincre que le jeune médecin se donna sans réserve a ses nouveaux devoirs. 11 ne fréquentait personne, ne se permettait aucune distraction, restait toute la journée et même jusqua une heure avancée de la nuit dans le lazaret, achetait de son propre ar^^rent les médicaments nécessaires aux malades... Il montrait la môme sollicitude pour les malades de la ville, si bien que les représentants de Loubny lui offrirent en signe de reconnaissance un album en argent avec l'inscription : An médecin et à rhommc. —- Ce'iiendant, à chaque pas, la réalité montrait à Skariatine qu'être utile au\ soldats était très difficile. Dans les hôpitaux, il voyait des spéculations effrontées sur la vie humaine. Le lazaret comprend deux sections; le lazaret proprement dit, destiné aux maladies graves, et l'ambulance pour les maladies de peu d'importance, où la plupart ne faisaient que passer à la visite. La comptabilité régulière n'existe que pour le lazaret ; quant à l'ambulance, il n'y a aucune sorte de comptabilité pour les malades qu' y viennent seulement subir la visite médicale. C'est de cette circonstance que profite Tadministration hiilitaire de concert avec les médecins. Les chefs du régiment savent que les comptes-rendus portent le nombre mininum des malades : c'est une preuve du bon entretien des soldats. Alors, pour ne pas abîmer les comptes-rendus (expression technique), on renvoie à l'ambulance comme atteints d'affections légères, les hommes souffrant des maladies les plus graves. En août 1881, quand le typhus gastrique commençai S3vir dans le régiment, 30 hommes étaient enlarsés

dans l'ambulance, en proie au délire, souffrant de la diarrhée — et cependant l'ambulance ne disposait, selon le règlement, d'aucune autre nourriture que la ration habituelle du soldat et ne pouvait procurer aux malades aucune des conditions de confort qui leur sont indispensables. Pendant ce temps, au lazaret la moitié des lits restaient disponibles. Tout cela pour la beauté des comptes-rendus. Skariatine, profitant de l'absence du modecin en chef, transporta au lazaret les malades gravement atteints. Il reçut une réprimande pour le chiffre inouï des malades.

^ Si les médecins agissent ainsi, l'administration militaire fait^ encore moins de cérémonies avec les soldats. Ainsi, par exemple, pendant une revue du régiment faite par le généralde brigade, le soldat Pietrenko était malade à l'ambulance a tel point qu'on dut ensuite le transférer au lazaret et qu'il fut libéré du service à titre d'invalide. Le commandant de l'escadron injuria ce malheureux parce qu'il osait rester couché à Tambulance, (a l'ambulance un malade ne doit pas oser être gravement malade ! ) Il lui intima l'ordre de se présenter à l'escadron pour subir une punition, et quelle punition ! Seule la résistance opposée par le médecin empêcha de châtier un homme malade. Gela se passait presque sous les yeux du gén h-al de brigade, qui pendant ce temps était occupé a recueillir les plaintes. Telle est .a sollicitude des chefs pour la santé des soldats!

Pendant les deux années que Skariatine passa au service, la pharmacie du régiment n'avait pas de médicaments à sa disposition. En exigeant des médicaments, on risquait d'exciter un mécontentement du dé-

LA KU^SIE POLITIQUE ET SOCIALE

pôt général (où les mômes vols ont lieu), et le médecin en chef, pour éviter des désagréments, aimait mieux se taire. Alors on n'employait pour Tachât des médicaments que les sommes atfectées au lazaret par la caisse du régiment. Et le commandant du régiment ne permettait de prendre a cette caisse que cent roubles par an, somme qui devait suffire u la nourriture des malades (vingt-quatre lits !), aux médicaments, aux réparations du lazaret... Une telle parcimonie s'explique par la pauvreté du régiment; or la pauvreté du régiment provient de ce que toutes les économies (soixante-dix a quatrevingt mille roubles) en avaient été volées par les chefs. Convaincu qu'il est impossible de traiter des malades dans ces conditions, Skariatine consacra toute son attention a l'hygiène préventive. « Et c'est ici, a-t-il dit au tribunal, que je me suis heurté aux agissements du Ministère de la guerre. »

Les collisions de Skariatine avec la haute administration eurent pour cause première les coups implacablement infligés aux soldats. Les peines corporelles étaient depuis longtemps abolies par la loi ; néanmoins les cas de maladies, résultant de coups reçus, étaient fréquents dans le régiment. Ce fait est prouvé au procès par la déposition de nombreux témoins. Le trompette Temvrioukov, pour châtier ses progrès trop lents en musique, fut assommé par le chef d'orchestre de coups de trompette portés au nez et aux dents. Le soldat ensanglanté se rend d l'hôpital où le docteur le garde pendant trois jours. Nouveau crime. Comment a-t-il osé aller a l'hôpital! Dès qu'il sort du lazaret, le colonel lui inflige une peine disciplinaire : une garde de dix jours. Un autre trompette

larko paya encore plus cher, et, à ce qu'il paraît, sans aucune faute de sa part. Le chef de musique de mauvaise humeur frappa si rudement l'oreille d'iarko de

sa trompette que le sang jaillit de l'oreille opposée. Le soldatfut forcé de rester a l'hôpital pendant un mois entier. Un jeune soldat, Gostinsky , fut si meurtri de coups dans le museau par un sous-offlcier, qu'on le sauva difficilement d'une inflammation cérébrale. Longtemps après encore, il souffrait d'une atorrhée. Après avoir passé plusieurs mois a l'hôpital, Gostinsky fut renvoyé dans ses foyers comme incapable de service. Le soldat Zakhartchenko, pour avoir présenté ses armes à quatre pas de distance, (et non a vingt), reçut un coup analogue. Le soldat Lioubezko, par suite de coups au museau et à l'oreille, était sans connaissance a l'hôpital ; les docteurs craignaient une rupture du tympan ; le malade resta sourd d'une oreille. Le soldat Korneienko fut battu par l'officier Goriaysky jusqu'à ce que le sang jaillît de sa bouche. Cela n'apaisa pas la colère de l'oificier et il força le soldat a courir devant lui avec son fusil ; le soldat courut en avalant son sang pendant deux heures jusqu'au moment où il tomba. Plusieurs personnes ont vu a l'hôpital un verre rempli du sang de Korneienko qui échappa à la mort, et fut réformé. Le soldat Krakh fut battu par le colonel, parce qu'il ne savait pas guérir un cheval. « Il le battit pendant cinq jours, (déposition de l'officier Jikharevj et plusieurs fois par jour : il allait se reposer dans sa tente, puis il revenait et le battait de nouveau. » Assez d'exemples, et cependant combien j'en omets ! Le colonel menaça même l'aide-chirurgien S vert-

chevsky, ex-éludiant en médecine, de lui donner cinq

cents coups de bâton.

Ces infamies provoiiuaient quelquefois les protestalions de personnesôlrungèresa l'urmue. Ainsi, une fois la foule enleva un soldat des mains du cornette Arakine qui le battait cruellement. Une autre fois, l'mdignation dupubllc s'éleva contre le major Filimonov qui donnait des coups de cravache aux recrues pendant les

exercices.

Ces châtiments cruels sont encouragés par les autorités et même érigés en je ne sais quel principe. Le chef du régiment déclare tout haut « qu'on ne peut pas ne pas battre un soldat russe, quU faut ùatlre le soldai il faut ledéU'ulre (expression authentique confirmée par'des témuinsj. » Tiajelnikov, ce chef de brigade venu pour recueillir les plaintes, déclara devant les troupes assemblées que les «peines disciplinaires ne sont bonnes que pour les sots, mais que pour un bon soldat il faut le poing.» Le poing ! excellent mo) en vraiment de soutenir dans^'armée la discipline, Thonneur militaire, le courage, l'art musical, l'art vétérinaire, etc.

MM. les généraux ne peuvent ^appliquer ce talisman magique aux officiers. Mais le principe du m.-pris de l'homme se reflète aussi sur la vie de ceux-ci. On bâties soldats et on a peu d'égards pour les olficiers. L'officier a le droit d'aplatir le museau des soldats, mais a son tour il est obligé de supporter toutes les mjustices possibles de la part de ses supérieurs. Les plaintes n'aboutissent souvent u rien, même dans les cas les

plus criants.

Les infamies qui distinguaient surtout le premier es-

cadron du régiment doBougue, étaient le fait du chef d'escadron Mat voienko de la part duquel l'enquête a découvert une quantité d'illégalités. Ainsi, par exemple, l'escadron souffrait de la faim, parce que son chef s'appropriait la nourriture des soldats et l'envoyait a ses nombreux parents. Aux dragons on ne pavait pas leur solde ; ils

nerecevaientmémepasl'argentqueleurenvoyaientleurs parents. Lejeune ;'^//;2/67/Y'Sytchevsky ne put voir froidement ces abus ; il protesta plusieurs fois, mais en vain, les dragons eux-mêmes, à bout de patience, se décidèrent a porter plainte au général de brigade' Korevo,lorsd'une revue des troupes. Les maréchaux des logis [mhmlstrcs) menacèrent vainement à voix basse les soldats de \qs fourrer sous terre, en leur disant que le général était avec eux aujourd'hui, que demain ce serait u eux qu'ils auraient affaire. La plainte fut exposée : Sytchevsky mandé par le général confirma la justice des réclamations de l'escadron. Comment finit toute cette affaire? Sytchevsky, félicité personnellement durant la revue par le général de brigade, fut niis aux arrêts sous prétexte qu'il ignorait le" service. L'officier Kopatch, contre lequel étaient principalement dirigées les réclamations des soldats, fut six jours après proposé pour une gratification. Matveienko, malgré cette affaire, reçut un régiment.

^ Revenons cependant a Skariitine. Indigné des châtiments corporels qui accablaient les soldats, il voulut de prime abord faire protester son chef, le premier docteur. Celui-ci préféra ne pas se mêler d'histoires désagréables. Alors Skariatine s'adressa au colonel. Aucun résultat ou plutôt un résultat inattendu. Le colonel ne

voulant pas que les protestations du jeune enthousiaste pussent se renouveler, donna tout simplement l'ordrede ne plus mettre a l'hùpita) les soldats qui avaient reçu des coups. Les peines corporelles continuaient u être inflisées, seulement les soldats ne recevaient plus aucun secours médical. Skariatine, révolté, disait ouvertement qu'il n'abandonnerait pas celle alîaire sans protestation. C'est alors qu'on voit se former tout un complot contre lui Le colonel demande au chef de la division la révocation de Skariatine, bien qu'il ne puisse lui imputerque les fautes suivantes: il présente négligemment les armes et fume dans des endroits où cela est interdit. Le chef de la division trouva ces considérants insuffisants ; cependant pour maintenir la discipline, il ordonna de mettre Skariatine aux arrêts pour un mois. Âpres les arrêts, Skariatine adressa de nouveau au docteur de la division un rapport sur les abus. Le docteur se nnl en cotre « Pourquoi vous faites-vous tant de bile, mon cher. Nous voyons bien tout cela, mais nous nous taisons ; sommes-nous plus bêtes que vous ?.. Pour ébranler la réputation de Skariatine, afin de diminuer 1 importance de ses protestations, le docteur de la division ordonna une inspection de l'hôpital avec le parti pris d'y trouver quelque désordre. Ce fut impossible, mais on accusa Skariatine de négligence dans ses devoirs et on envoya en secret un rapport où on le traitait d'ignorant en médecine ! Cette accusation fut portée a la sourdine, parce que, si elle avait été connue au ré-iment, elle eût provoqué une trop grande indignation En même temps, on répandit le bruit que Skariatine était fou. Le jeune docteur ne se déconcertait pas.

Au sujet de l'affaire de Korneienko, il demanda une enquête médicale, et, comme la délégation ne voulut pas reconnaître le fait évident de la mutilation, il qualifia dans un rapport officiel un des médecins à indu/ne de s a profession.CQ rapport le fit traduire pour la première fois devant le tribunal et ici commence la seconde phase de sa lutte avec l'adminislration. ^ Un juge d'instruction, chargé de faire l'enquête sur l'affaire de Skariatine, vint au régiment de Bougue pour contrôler ses déclarations. Dans ce but il interrogea naturellement les officiers. Quelques uns, Savenkov, Jikharev, Danilevsky, obéirent aux exigences de l'honneur et du devoir et témoignèrent sur les infamies que leur étaient connues. C'était un coup terrible, on lecomprend, pour le parti des abus. Le chef de la division vint au régiment sous prétexte d'y passer une revue. Après la revue, il assembla autour de lui tous les officiers. 11 commença par leur dire qu'il y avait au régiment on ne sait quel intrus, Skariatine, qui s'appliquait a brouiller toutle monde et que certains officiers avaient eu l'audace de soutenir. « Selonmoi, conclut le chef, il faudrait exclure cesofficiersdurégimentcommeon chasse une brebis galeuse hors du troupeau. . 11 est inutile de dire que l'allusion visait les officiers qui avaient déposé devant le juge d'instruction. Savenkov, qui se trouvait parmi les officiers, le comprit ainsi. 11 s'adressa au général et demanda la permission de s'expliquer. Le général répond qu'il n'acceptait aucune explication et- que l'officier pouvait s'adresser au colonel du régiment. Savenkov agit en conséquence. Le colonel refusa aussi de l'entendre, en disant qu'il partageait complètement l'opi-

n^on do son divisionnaire, et qu'il pensait qu il est pivjudiciable pour un officier de i-épondre au. ques- Uunsd'un juge d'inslrucl^on. Savenkov, atteint dans »on honneur, ex-gea alors le jugement do ses pairs. De= tenons norabieuxurfmnent qu'un tribunal d'officiei.regu-

lièrcnient constitué l'aurait acquitté. Le colonel lecomprenait bien; c'est pour cela qu'il se décida à aga- autrement. l.etribunaUles officiers, sanctionne en pareil ca, parla loi, est entouré de formalités telles que a pression Lr les officiers devient fort difficile. Le chef du régiment convoqua donc une simple assemblée des officier.,

"„ s'abouclint auparavant avec les chefs d'^cadron pour faire condamner Savenkov. La pression sur 1 assemblée était facile. L'adjudant-major Boneké, homme méprisé au régiment, se mêla au débat avec une pers vérancc effrontée, en répétant toutliaut : « Nous, (lu. et le colonel) chasserons du régiment to"^/^*,^;^^."^°Ya, les Jikharevs. .- Les autres amis du colonel disaient tou haut que ceux qui voteraient pour Savenkov seraient exclus tôtou lard du régiment.. \près ces avertissement., le chef exigea un scrutin ouvert. Savenkov fut condamné...Voila comment on agit chez nous avec une assembléederôgiment. Savenkov n'avait qu aquitterleie-

.iment. Bientôt après, Jikharev, sur .la réquisition du colonel, duts'enallerasontour.DanilevskyetSytchevsky

furent exclus de même. Encore un incident curieux. Lorsaue Savenkov porta plainte contre ce tribunal iniaue car ilne voulït pas subir son sort sans tenter une protestation, le colonel qui l'appelait seulementjusqueîà un officier insubordonné, avertit alors les autorités que Savenkov appartenait au parti socialiste. Cette accu-

sation est fréquente en Russie et entraîne des conséquences épouvantables, si peu fondée qu'elle soit.

Entre temps, Skariatine continuait ses protestations, mais le président du tribunal ne pormctlait pas à l'accusé de s'appesantir sur certains détails de l'airaii-e. Néanmoins le procès découvrit beaucoup de clioses. Skariatine s'adressa trois fois au ministre de la guerre : il alla lui-même à Saint-Pétersbourg. Surmontant des difficultés presque insurmontables, il parvint à mettre son rapport sous les yeux du ministre. X quoi aboutit-i'l ? On lui proposa tout d'abord de le délivrer du service obligatoire ' s'il rétractait son rapport. « Mais ce n'est pas pour cela que je l'ai présenté ! » répondit-il et il refusa d'une façon catégorique de se prêter à cet arrangement. Alors Son Excellence donna ordre d'exclure immédiatement Skariatine du régiment et de le transférer dans un hôpital quelconque. Cette issue d'une affaire aussi juste, portée presque au pied du trône, frappa paraît-il, horriblement Skariatine. Il tomba malade; immédiatement aprèssaguôrison,il présenlason audacieux rapport avec le refus de continuer le service, ce qui servit de prétexte pour le mettre une seconde fois en jugement. Voilà ce qu'on peut faire dans notre armée. Ce serait cependant une grande erreur que de tirer de ces faits une conclusion défavorable contre tous nos officiers. Né dans uneforteresse.jeconnais bien notre classe militaire parmi laquelle j'ai passé ma jeunesse. Cette classe se distingue par les traits les plus sympathiques. Le sentiment de l'honneur est développé chez l'officier

1. Skariatine avait fait ses études à l'Académie de médociue, et comme boursier il était au service.

ai

russe sous sa forme la plus noble. Son sentiment du devoir est indescriptible. Mais on trouve partout des hommes capables d'abus et la déplorable administration de l'armée permet à ces hommes de faire tout ce qu ils veulent ; voila la source du mal qui excite tant d'indignation chez nos officiers. C'est là aussi que se trouve la cause du succès parmi eux de la propagande révolutionnaire, dont je parlerai un peu plus loin.

Le désordre du gouvernement central qui se reflète par des abus d'arbitraire dans toutes les branches de l'administration, ne pèse sur personne aussi lourdement que sur les paysans. On exerce sur eux une tyrannie si incroyable, que le dicton russe : « les paysans libérés des/.ow/er/;/(/<//..sdevinrenllesseifsderadminislration..

est loin d'être une exagération. On n'a qu'a glaner au hasard dans un numéro quelconque de nos journaux pour trouver des exemples révoltants de violence. Les concussions et les extorsions de toute sorte de l'administration écrasent le paysan. 11 s'est formé dans le peuple toute une littérature de chansons, de proverbes qui signalent ces agissements. « Ne crains pas le tzar, mais crains le piqueur, » - « le tzar n'est pas redoutable, les serviteurs du tzar le sont, » disent les paysans, et une chanson apprécie en ces termes le stanovoï :

■ Dans un clinnip large, \jeiit le stanovoï pour une allaiie grave, pour un eailavre, et avec lui le pillard son secrétaire aussi.

Pour le souper du stanovoï

il faut trouver des vivres frais et pour nettoyer sa gueule deux bouteilles d'eau-do-vic.

La chanson finit par dire de lui que le stanovo'i s'en va OT«s- rien voir, après avoir dévoré tous les vivres. Les ouriadniks surtout (sorte de police à cheval instituée pendant les dernières années du règne d'.\lexandre II) devinrent célèbres dans les villages. Ceshommes, -ori en compte plus do oOOO recrutés parmi la canaille de la pire espèce, sont de vrais aventuriers en uniforme. Leur pouvoir est énorme ; ils en profitent pour commettre des abus inimaginables. Voici par exemple des faits empruntés au hasard aux journaux. Le tribunal d'arrondissement d'Odessa a examiné l'affaire de l'ouriadnik Datzenko. Cet ouriadnik, en faisant sa tournée, rencontra un juif qui lui parut suspect, on ne sait pourquoi. 11 le fit marcher devant lui et, tout en le suivant ù cheval il s'amusa pendant le trajet a lui donner des cou{)s "de fouet. C'est ainsi 'ju'ils arrivèrent au lo?is du chef de la volost qui certifia l'identité de Trantz. Dalzenko n'ajouta aucune fol aux paroles du syndic, qu'il injuria, et se mit à battre de nouveau Trantz. On eut encore a jugera Odessa l'affaire d'un autre ouriadnik, qui viola, après l'avoir dévalisée, une femme qu'il rencontra dans les champs. Dans laprovincedeKanev, l'ouriadnik Tcherniavsky ayant reçu en cadeau quatre chariots de paille, ordonna aux paysans de les transporter chez lui. Les pavsans refusèrent de le faire gratuitement... ,, Comment, leur cria l'ouriadnik, vous demandez de l'argent pour le transport de la paille du gouvernement. Chapeaux

bas î » Et il fit tomber leurs chapeaux ù la force du poignet. Les paysans s'indignèrent et lui crièrent que sa conduUe autorisait de le chasser du village. L'ouriadnik prit alors note de leurs noms et donna ordre austarosta de les faire venir chez lui pour dresser un procès-verbal de cet outrage ù la police dans l'exercice de ses fonc-

lijns.

Dans le village de Balatzkoïé (gouvernement de Kherson), un incendie éclata. Les ouvriers du pomiechtchik Rogatchev accoururent et travaillèrent à éteindre le feu. Tout à coup l'ouriadnik arriva avec des cris furieux et bouscula en grondant les ouvriers. Le pomiechtchik lui fit remarquer que les ouvriers étaient venus de leur propre gré et qu3 par conséquent il n'avait pas le droit de leur donner des ordres. Devant un tel crime de lèsemajesté, Touriadnik s'emporta, frappa les ouvriers de son fouet. A ce moment arrivaient les ouvriers du village de Khristoforovka. L'ouriadnik excité tomba sur eux aussi, leur porta des coups et mit tout le monde en fuite ; deux paysans sont horriblement meurtris par des coups de naghaïka (fouet) à la suite de cette scène.

A Kakhodca (gouvernement de la Tauride), un gendarme,—ceci n'est plus l'ouriadnik, -—en faisant saronde,

entre chez un paysan dont la femme était jolie. Avant tout, il exigea qu'on lui fasse faire bombance. Ensuite ivre, il ordonna au mari de s'en aller ; les intentions du gendarme étaient si claires, que le paysan refusa d'obéir. Le gendarme s'emporta et,tirantson revolver, tua

le paysan.

A Chadrinsk, le secrétaire, se trouvant à une fête villageoise, fut frappé de la beauté de deux jeunes filles...

Il se retira dans le bureau d'administration communale et ordonna au sotsky (gardien) d'arrêter ces filles, sous prétexte qu'elles troublaient l'ordre; ce qui fut fait Alors le misérable les viola toutes les deux...

Le lecteur croit peut-être que je lui raconte l'histoire de la Bulgarie envahie par les* bachi-bouzouks "> Non par malheur, je parle de la Russie, et encore ces faits,' quoique si horribles et révoltants qu'ils soient, ne sont nullement exceptionnels. Avec les journaux que j'ai en ce moment sous les yeux, je pourrais remplir des pages entières du récit de forfaits aussi révoltants. Je pourrais raconter également de sanglantes vengeances des paysans contre les ouriadniks, qu'on déteste par toute la Russie plus que qui que ce soit.

Le gouvernement môme a constaté plus d'une fois ces abominations. Voici par exemple un extrait du rapport du sénateur Polovtzev sur l'inspection du gouvernement de Kiev ^ « L'impunité des chefs de la police érigée en système, écrit le^-énateur, et l'absence de tout moyen de défense pour la population contre l'arbitraire de la police, sont une source de corruption de l'esprit politique delà population. La population ne croit plus à lapossibilité de se garantir contre les abus par les voies légales : la la conscience de son impuissance devant l'arbitraire de police pénètre dans toutes les classes de la société, de sorte que si le paysan ignorant porte au policier ce qu'il a acquis par le travail, les hommes instruits et haut placés paient aussi leur tribut à la police. » Ainsi le gouvernement lui-même connaît le mal.

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