‹ La Russie politique & sociale [microform]Chapitre 78 sur 103 · Contre le courant, dialogue de deux amis · texte numérisé non relu

Contre le courant, dialogue de deux amis

gré, tel ou tel acte, telle ou telle opinion d'un parti et ne soutient systématiquement aucun d'eux. C'est la que réside la plus grande faiblesse de nos partis, c'est là le plus grand obstacle a la réforme pacifique et graduelle de notre ordre social.

Ordinairement, on divise nos partis en trois groupes principaux : 1^ les rcactiomialres ou conservateurs ; 2° les libéraux] 3^ les rrvolutioiinaires, ou comme on les nomme ordinairement, les socialistes. A cette nomenclature on peut ajouter encore un quatrième groupe, les sldvop/iilcsy quoique maintenant il n'existe vraiment pas numériquement et un cinquième, les nationalistes que les étrangers appellent quelquefois parti russe. Ce dernier ne mérite même pas le nom de parti, puisqu'il a des idées aussi peu nettes que celles qui régnent dans le public. Dans notre littérature les organes analogues au Nouveau Temps Novoïe Vreniia, qui oublient aujourd'hui ce qu'ils ont dit hier et ignorent ce qu'ils diront demain, appartiennent aux idées nationalistes. Ce sont les vrais représentants de la majorité, mais non ses guides. Ils ne font que suivre la direction du vent, sans savoir eux-mêmes où ils vont. Ce n'est pas une tendance, c'est l'absence de toute tendance qui, en littérature, sert de tremplin aux gens qui se soucient uniquement de la vente. Leur influence sur le sort de la Russie se limite à fournir leur appoint de forces aux tendances dominantes.

Ainsi nous avons trois partis seulement à examiner, comme forces plus ou moins indépendantes et sérieuses. La supériorité numérique est sans nul doute du côté des libéraux. Pourtant mes lecteurs commettraient une

■SriTitniiiltiiÉmniii ilitriii

forte erreur, s'ils se faisaient une idée de nos libéraux et de nos socialistes en se basant sur les tendances des partis qu'en Europe on désigne sous ces dénominations. Les libéraux, dans le vrai sens du mot, existent fort peu chez nous, à part quelques personnalités complètement isolées. Nos libéraux considérés en masse, se rapprochent des radicaux français, et leurs opinions contiennent une part notable de socialisme. L'organe le plus caractéristique de nos libéraux, Le Messager de rEuropea, par exemple, publié récemment un article de M. Slonimsky, où l'auteur démontre la nécessité de la nationalisation du sol et l'absurdité de l'idée môme de la propriété agraire. Publié dans cette revue, l'article est assez étonnant. Le Messager de r Europe est très nettement libéral. Mais, si nous nous adressons à la masse des libéraux, nous y trouverons beaucoup de socialistes parfaitement convaincus. Parmi eux, il y a surtout un nombre considérable de partisans de Karl Marx et du socialisme de la chaire allemande. Nos libéraux ont pour programme politique la liberté de la parole et de la presse, le selfgovernment local, la représentation populaire, en un mot, le régime constitutionnel. En général, les libéraux, issus de ce même mouvement intellectuel, dont j'ai parlé plus haut, sont imbus de toutes les idées qu'il a lancées dans la circulation. Leur idéal, c'est une société organisée sur les bases de la liberté et du self-government, formée de personnalités développées, libres, égales dans leurs droits, ayant une position matérielle garantie par une organisation économique régulière. Si, après cela, nous examinons les programmes du parti

socialiste, il nous sera très difficile de tracer une limite nette entre les idées de ce parti et celles du parti libéral. La difficulté augmentera encore si nous faisons plus d'attention à ce qui se dit entre socialistes qu'aux programmes publiés. Ordinairement, dans leur jargon familier, les socialistes se donnent le nom de radicaux et par leurs idées ils se rapprochent réellement beaucoup des radicaux. Je citerai comme exemple le programme du parti de la Volonté du Peuple {Narodnaia Volia) publié en 1879. Voici les huit paragraphes dont il se compose :

1) Une représentation populaire élue par le suffrage universel et possédant l'autorité suprême dans toutes les questions d'intérêt général ; ^ 2) Une large autonomie locale et la nomination élective à toutes les fonctions ;

3) L'indépendance du m?>, comme unité économique et administrative;

4) La nationalisation du sol ;

3) Un système de mesures tendant à remettre entre les mains des travailleurs toutes les fabriques;

6) La liberté de conscience, de la parole, de la presse, des réunions, des associations et de l'agitation électorale ;

7) Le suffrage universel sans restriction aucune;

8) Le remplacement de l'armée; permanente par l'armée territoriale.

Une énorme majorité de nos libéraux n'aurait qu'une observation à faire sur ce programme : il ne peut être

réalisé d'un coup, et en conséquence, il est superflu de mettre en avant toutes ces exigences.

Les socialistes, qui ont publié ce programme, ont d'ailleurs déclaré qu'ils ne feraient que le proposer au peuple. Quanta exiger, ils n'exigent du gouvernement qu'une seule chose : la convocation d'une Assemblée constituante. La, ils tâcheront de faire accepter leur programme, quoiqu'ils déclarent d'avance se soumettre aux décisions de l'Assemblée. Certainement les autres fractions du socialisme russe ont énoncé, et sans nul doute, énonceront encore des programmes, quelquefois même diamétralement opposés à celui-ci ; cela ne change en rien la situation. Cela prouve seulement qu'entre nos socialistes, il peut y avoir plus de divergences qu'entre certains de nos socialistes et certains de nos libéraux. D'ailleurs, la Volonté du peuple n'est pas un groupe sans lendemains II fait preuve d'une force que n'ont possédée aucun autre groupe ni aucune autre fraction. Pendant deux à trois ans, ce fut sans nul doute le parti politique le plus fort en Russie ; donc même sans vouloir aucunement préjuger de son avenir, le programme cité est de lui seul un fait très important. En y réfléchissant, il est impossible de ne pas arriver à cette conclusion que la raison effective des divergences entre les socialistes et les libéraux réside moins dans les programmes et dans le but, que dans cette circonstance que les uns sont et les autres ne sont pas révolutionnaires. Les divergences résultent plutôt des qualités personnelles, du tempérament, du désintéressement. Un homme énergique, susceptible d'entraînement, livré sans réserve aux intérêts publics, ne devien-

dra Chez nous presque jamais un libéral; il devient sacmhste et révolutionnaire. Un homme plus circonspect plus modéré, non de convictions mais de caractère' adhère aux libéraux. Ainsi, sans nier la différence des programmes, il est néanmoins impossible de ne pas constater que la divergence essentielle entre les deux partis consiste en ce que les uns sont décidés à une lutte active et désespérée contre le gouvernement lutte dans laquelle une énorme majorité des combattants doit inévitablement périr après tout au plus un an d efforts; en ce que les autres, au contraire, préfèrent agir par des moyens pacifiques, on ne peut plus légaux, et qui, en tous cas, ne présentent pas grand danger. Voila pourquoi le parti libéral se recrute principalement parmi les gens aisés pères de famille, occupant une position sociale, enfin parmi les révolutionnaires découragés. Voilà pourquoi il est plus nombreux • et en même temps, voila pourquoi n^algré son évidente supériorité en ressources matérielles, il agit avec une mollesse, une indécision extrême et est battu à plate couture a chaque attaque d'un petit groupe de réactionnaires résolus. Le parti révolutionnaire se recrute de

préférenceparmil'élémentjeuncparticulièrementparmi le prolétariat éclairé, ou bien parmi les gens les plus énergiques du premier groupe. Possédant des ressources insuffisantes, il choisit les plans les plus désespérés et ne recule pas devant le but le plus difficile à atteindre. Sous ce rapport, nos révolutionnaires peuvent être considérés comme l'incarnation la plus caractéristique de resprit de la classe éclairée. C'est là leur principale force. Involontairement ils disent ce que Iqs autres osent

seulement penser. Ils font aujourd'hui ce que les autres ne feront que demain. Cette connexitô des deux partis est si bien ressentie par eux, que beaucoup de libéraux prêtent souvent largement leur appui aux révolutionnaires et à leurs entreprises. Mais assez de théorie!

Voila une petite scène beaucoup plus caractéristique : Une descente domiciliaire a lieu. Au nombre des locataires de l'appartement se trouve Mirsky, qui plus tard devait commettre un attentat à la vie du chef de la gendarmerie, Drenteln, et alors venait de sortir de la prison à laquelle il avait été condamné pour un fait de peu d'importance. Après avoir bouleversé l'appartement de ses patients, l'officier de police s'adresse à Mirsky : « Ah ! jeune homme, pourquoi consommez-vous vous-même votre perte? Vous feriez mieux de rester tranquille. Admettons que dans cinquante ans on vous érige un monument.... Mais, pour vous quel profit? vous aurez déjà pourri en la prison!... » Un officier de police admet qu'avec le temps on devra ériger des monuments aux révolutionnaires ! En i82:i, un petit groupe appartenant à la classe éclairée de la Russie tenta un coup d'Etat militaire. L'insurrection fut écrasée, et le long règne de Nicolas est une réponse négative et systématique au programme des Décembristes!... En 1856, au plus fort de la malheureuse guerre de Crimée, la société russe tout entière vit qu'il n'y avait de salut pour la Russie hors du programme des Décembristes. La mémoire des Décembristes devint sacrée, les restes peu nombreux de cette génération héroïque, rappelés de la déportation par l'empereur furent reçus comme des triomphateurs. Les représentants de la tradition révolutionnaire qui

n avaient pas trahi leur drapeau pendant le règne de Nicolas, devinrent les oracles de la société. Hertzen à Londres est un phénomène inouï en Russie. Ce prosent, cet éditeur d'un journal interdit, Kolohol, (la Uoche) devient un centre vers lequel affluent des milliers de Russes. Des hommes d'Etat prennent conseil de lui; tout Russe venant à l'étranger tient à se prôsenter tout d'abord à lui. Le Kolokol est remis par ordre officiel a la commission qui étudie les bases de l'émancipation des paysans. Ce fut le moment où tous les éléments de l'opposition russe se rallièrent autour du programme des Décembristes, afin d'exercer sur le gouvernement une pression irrésistible. Le gouvernement fut placé dans une situation sans issue. Les réformateurs l'entourèrent de tous côtés. Alexandre II disait de Nicolas Milioutine que c'était un révolutionnaire un homme à surveiller, et il fut obligé de le placer 'à la tête de l'œuvre de l'émancipation des paysans. L'empereur ressentait une telle aversion pour le r volutionnaire que même en le nommant adjoint du ministre il ne le fit qu'à titre provisoire, mais les circonstances furent plus fortes que la volonté du tzar et l'adjoint provisoire du ministre demeura « provisoirement permanent » comme disaient en plaisantant ses ennemis. Quel était donc le programme des Décembristes? C'était 1 émancipation des paysans, c'était la confirmation des droits individuels par des lois stables, l'établissement dune justice équitable... C'était enfin la reprosenlation du peuple dans le gouvernement. L'empereur Alexandre II, alors qu'il était héritier du trône, n'avait guère une réputation de libéralisme. Dans les commis-

' il

sions secrètes, instituées sous Nicolas pour délibérer sur la question des serfs, l'héritier du trône se prononçait contre l'émancipation des paysans. Imnnédiatement après son avènement au trône, Alexandre II déclara par une circulaire du ministre de l'intérieur, qu'il était décidé a « sauvegarder inébranlablement les droits octroyés par ses aUL^ustes ancêtres à la noblesse. » La pression de l'opinion publique fut pourtant plus forte. Toutes les forces de l'opposition se rallièrent contre le 5/^^?^ qtio, elles pouvaient même être soutenues par un mouvement populaire : partout en effet les paysans se soulevaient contre le servage... Alors l'empereur entreprend une série de réformes. En 1803, Alexandre il déclara même que le moment favorable venu, il appellerait les représentants de la population à participer aux affaires de l'Etat. En convoquant, dans le courant de la même année, la Diète de Finlande, il parla avec sym pathie des « institutions libres placées entre les mains

d'un peuple sage '. »

Par cette politique, l'empereur Alexandre II parvint très adroitement à rompre la coalition des forces de l'opposition, qui elle-même avait commis pendant ce temps une série de fautes qui montrent combien le développement politique des Russe? était encore peu avancé. La vraie politique, la politique du bon sens exigeait que la coalition insistât absolument et avant tout sur la convocation des représentants du peuple, en même temps que sur Témancipation des paysans. Au lieu de cela, les libéraux modérés, quoique sans illusions sur la sincérité du tzar, consentirent à renoncer à la consti-

!. La Parole libre, n» 56.

tution et a suivre le tzar, afin de parvenir, ne fût-ce que graduellement et avec toute sorte de restrictions et Se reserves, à réaliser les réformes indispensables la Russie. Les révolutionnaires ne sont pas exempts de cette norme faute. Bakounine lui-même écrivait encore en 1862 . « Qu, suivrons-nous? Romanov. Poueatchev ou bien Pestel (un des héros du U décembre t82:i) Z un nouveau Peslel apparaît? Disons franchement • Ls volonucn nous suivrions Romanov, si Romanov J. vau et voulau se transformer d empereur pétersbourgco^s en tzar populaire. ,. Il est vrai que, parmi les révolutionnaires russes, ceux qui n'appartenaient pas u l'émigralion, un petit groupe sentait qu'il était ridicule de supposer un Romanov tzar populaire. Mais ce groupe é au sans influence. Vu surplus, les révolutionnait eurent 1 imprudence de commettre une autre faute immense, celle de se perdre de réputation en se ralliant à 1 insurrection polonaise de 1863.

Cette insurrection fut également funeste à la Pologne et a la Russie. Le gouvernement d'Alexandre il nrit outes les mesures capables delà provoquer; ce fut réellement une bonne amorce par laquelle les révolutionnaires polonais se laissèrent jouer ainsi que les révolutionnaires russes. La Russie fait peser sur ces derniers un reproche capital. Les revendications nationales des Polonais étaient tout à fait justes, je Fai dit, tant qu'elles concernaient la Pologne proprement dite, mais leurs prétentions sur la Russie Blanche et surtout sur l'Lkraine étaient inadmissibles pour tous les Russes ; les révolutionnaires polonais avec lesquels s'allièrent nos révolutionnaires consentirent à déclarer, il est vrai, qu'ils n'exi-

geaienl la réunion de l'Ukrane à la Pologne que si a population elle-même n'y faisait pas d'objection Ln Ru*se surtout un révolutionnaire, pouvait-il, avait-il le droit de se satisfaire de cette réserve? Pas plus certainement que s'il s'agissait du gouvernement de Moscou. L'Ukraine n'avait-elle pas prouvé par un siècle entier d'insurrections continues qu'elle ne voulait pas être polonaise' Leshelmans de TOukrainen'assemblèrent-ils pas contre la Pologne des armées de volontaires beaucoup plu^ considérables que celles que les Polonais pouvaient rassembler chez eux contre la Russie? De telles négociations du fait d'un Russe sont étranges et une entente avec les Polonais, quand ceux-ci énoncent une prétention quelconque sur ces contrées ne peut être permise a personne. Jene parle même pas de l'inopportunité d'une alliance pareille, au moment où les révolutionnaires russes ne jouissaient auprès du peuple d'aucune faveur et étaient obligés de lui parler des restiictums qu il lailait apporter à l'autorité du tzar, discours que le peuple ne peut écouter sans les prendre en suspicion, que de la part de gens, en qui il a pleine confiance et de la part desquels il ne peut craindre une trame iioble ou polonaise. Le gouvernement profita adroitement de cette faute; le parti réactionnaire releva alors pour la première fois la tête. Katkov proclama la perfidie, la « iraliison des nihilistes vis-à-vis de la Russie »...

La cause était perdue. Le moment favorable ù la restriction du pouvoir absolu fut manqué. Leslibérauxetles révolutionnaires rompirent entre eux. Les réformesémanant du tzar s'opérèrent extrêmement mal, avec une absence complète de sincérité. Mais les libéraux se con-

tentaient de bouder, de gémir et espéraient dans l'avenir. Les révolutionnaires restés seuls, n'ayant aucun soutien m en haut, ni en bas, dépensaient trop souvent infructueusement leurs forces en conspirations en faveur de la cause polonaise, et au surplus sans le moindre profit pour la Pologne. Le gouvernement sentit enfin que ses mains étaient déliées. Pendant les six premières années du règne, il n'osa montrer ses griffes. C'est seulement en 1 861 qu'il fit deux procès politiques. Dès le commencement des troubles de Pologne, il se livra sans crainte à des représailles en Russie. De 1863 a 1867, il intenta des procès politiques à 160 personnes ; 8 d'entre elles furent même exécutées. Je ne coinptepas les châtiments infligés par mesures administratives qui, chaque année, prirent une extension déplus en plus grande. Je ne comptei.as non plus les procès polonais. En Pologne, il périt alors des milhers d'hommes. Profitant de l'inaction des libéraux et voyant que l'appui du peuple faisait défaut aux révolutionnaires, legouvernementrenonçaavec une hardiesse croissante à l'idée de larges réformes, se comporta sans ménagement aucun vis-a-vis de la presse, interdit les organes mdépendants... Ces poursuites, cette politique aigrirent de plus en plus les révolutionnaires. En 18GG le mécontentement accumulé éclata par l'attentat de Karakozov à la vie de l'empereur. Le gouvernement mit sur pied la police, investit d'une vraie dictature le célèbre Mouraviev le Pcndeia; qui venait d'achever sa sanglante besogne en Pologne. Une véritable terreur commença et dans la société une violente réaction s'accentua. Katkov avait raison de s'écrier : « Le coup tiré par Karakozov a purifié l'air ».

L\ RUSSIE POLITIQUE ET SOCULE

L-année 1866 fut effectivement une année de crise définitive dans la politique gouvernementale^ On acheva encore les réformes ^oinn.encées auparav nt. ma . en restreignant le plan au dernier pomt. En lb/0 fut pro r^d.5e la dernière d'entre elles : le service militaire "buîatoire pourtous. Les forces révolutionnaires para>s^ sent si affaiblies que, durant cette -^-^P--^,«^^f. .f„', à 18-0 il n-y eut en Russie qu'un seul procè, politique tn tenté'u une seule personne. Pourtant le mouvemen tlùtionnairen avait pas disparu -^^^^ nir une ieunesse tellement vcrfe qu elle n était capable Knt:;Jendre contre le gouvernement -une «e sérieuse Netcliaïev,liomme d'une énergie indomptable X du peuple, d'une instruction médioci-e d^po ne choisissant pas les n.oyens, mais fanatique de U re volut^,on,homme capable déjouer dans un ^^'^^ momen un erand rôle historique, tenta de recruter dan, le» ranÏÏ de cette jeunesse une société secrète Le gouvernemntpovta encore un coup. En 1871, le gros prorde:8'8 adeptes de Netcha.ev, des cenU i- J d^e^^^^^ tations rognèrent de nouveau les f^^l^ l^^f £ ';, des révolutionnaires. Les années l»/; "'^ °™; une des époques les plus assoupies de llu^tone ru«e. Te Kouvernement. définitivement hors d'inquiétude ^ u mit avec une négligence, un méoris du peup e et delà société une absence de toute grande idée et enfin un 1 cence qui rappellent les plus mauvais jours de îv -me y- déjà dit sous quelles sombres couleurs Kociel ;• peint a décadence des hautes sphères gouvertm nt'ales du temps. Combien ces i-pressions du veu. Slavophile se rapprochent des mienne., celle.

d un jeune étudiant qui venait d'arriver à la capitale du fond d une province éloignée! Combien tout ce' tÏ voyais et entendais dans la capitale me sem Id ut , '

et quel mepns pour le gouvernement ce spectacle faiSl croître en moi ! Fcoiatie iai»ait

Je me souviens d'un épisode qui se produisit alors pourams. d„.e sous mes yeux. Un commerçln Hche

m Xst 7rr" "''"' ^"' -Jourslbitemfn mandé a Sa.nt-Petersbourg. A son retour, il raconta avec etonnement ce qu'il avait vu a la cour. Voici Si e un des membres de la famille impériale avidelsiné un uniforme bleu, le plus joli qu'on puisse lacC L héritier du trône, maintenant empereur, se pn'1?„:

lu.er d .on fils, mais le ministre de la guerre futeifravé devant cette fantaisie, qui rendait inutifes tout s ef pT visions de draps faites pour l'armée et entraîna tdC menses dépenses C'est pour a.nener le tzara relc ^a

expert. Dans une conversation a huis clos, le ministre conjura le fabricant de trouver quelque chose qui p onvamcre 1 héritier du trône et lui faire abandonneJsa ntaisie Le lendemain, le fabricant se rendit au pala et y fut témoin d'une scène qui ne s'harmonisait nu ement avec l'idée qu'il avait de la gravité des occupations des tzars. L'immense salle était encombrée d'écban- Wons de draps de gravures, de patrons. L'héritier du trône, très agité, rouge, se démenait sur le parauet rampant sur le drap, prenant des mesures et disposant

Je. échanlillonspour juger quelles couleurs se mariaient mieux aux autres. Surle parquetrampaient avec lui quel-

Lw^<iS!.-:9ÊSi

ques officiers : quehiues autres se tenaient debout out autour et montraient le plus vif intérêt pour lu question qui préoccupait n.^ritier du trône. Le commerçant fu reçu a bras ouverts. Il était de leur bord, n'est-ce pa..' le drap n'est-il pas excellent et beaucoup plus avantageux que l'ancien? Que faire? Le commerçant, se tenant a quatre pour rester grave, fit semblant de discuter sérieusement l'affaire, examina attentivement le drap. En realité, il avait déjà préparé son rôle; en venant, son plan était fait: il devait découvrir que le drap déteignait facilement. Il le démontra a riiérilier du trône. Le m ci en ,ut très peiné, mais il dut céder a l'évidence, te n est Le de celte façon que le trésor put éviter une dépense inutile de plusieurs n.iUions de roubles. Voila ce qu on entendait raconter sur le compte du gouvernement et ce n'était pas la le pire. On pariait de pols-de-v^m reçus par des membres de la famille impénale. On parlait d'orgies de palais. Les gens de bien étaient déport '^s ou bien se livraient au désœuvrement, plong s dans le désespoir. L'administration écrasait systématiquement le self-government. Les hommes du zemstvo croisaient les bras. La presse s'avdissail...

Les remontrances des hommes les plus sérieux, les réclamations faites au nom des intérêts de la Russie étaient reçues avec un mépris brutal. En 1870, la noblesse de Moscou envoya au tzar une adresse a 1 occasion de la promulgation du décret du service obligatoire dans la(iuelle, en témoignant sa gratitude pour cette nouvelle mesure, elle exprimait l'espérance que l'empereur couronnerait l'édifice des réformes, en octroyant aux représentants du peuple, la participation au

de Moscou avait eu lieu l'échange de dépêches Con ques que voici : Tu as lu l'adresse / - Je ■ j "" - Imbécile! L'Empereur était furieux que le : u"'

av:;tS:rx::trr;r^iS:'-'

contentait blendes gens dans lepZÏr^^^^^ s événements ne montraient que^rop clai^Ci Imipuissance du parti liber.], et même l'im u ^ „'" de la société en général. L'a.ten.ion do tou I 1 énergique cherchant des moyens d'action, se r n "i nialgre lui sur le peuple dans l'espéranc i'yZlt

cratique» de la classe intelligente étaient absolument favorables a cette conduite. En outre, les idées sc^h lis es se propageaient de plus en plus en Russie On ^ uger de l'intérêt que les Russes prenaient au dé e oppement du socialisme par ce fait que la premlre traducuon du Capù.^ de Karl Marx parut en ZZl russe. Enfin, la foi dans le peuple reçut une vi expulsion des grands mouvements populaires de I Europe le développement de l'Internationale qui, du fond de la'

?aThT. f ""' ''''' gi.--'esque, la Commune de Hari», la Révolution espagnole. Toutes ces influences

IfCT TT •'^''"''"' P'"^ ^' ^'''' ^"'- "^'re jeunesse qu unefouledejeunes gens des deux sexes, en présence

des diffiiï^ll^u'on leur opposait dans nos écoles supérieur se rendaieul u Tétranger et y subissaient 1 nfluence de FEmigration. Celle-ci comptait dans s l'n'rBakouuine, Lavrov et enfin Tl.atchev, quoique ce diierno put être comparé au. deux premier» m par -P' rmicités ni par son inQuence.

MuS a r.ukou„ine, homme d'une valeur énorme, ora ur loquent, agitateur infatigable, conspirateur ; do npu^'^le a depuis longtemps acqu,s un renom ntmi les révolutionnaires de l'Europe. En 848, il .e TaUa it déia sur les barricades de Dresde et fut pendant au lue tin PS dictateur. On raconte que la nouvel e

S rLneurV-on lui Taisait f ^'^^ ^-^^t ^p ê ^'- 1 . Tîon^ flit-il chez moi il elait bimpitj Ueutenai : chez les .Ulemands, il est devenu d.ctaeu, î n brave gaillard ! » Malgré cet enthousiasme r nd Bakouni^e. arrêté par les Autrichiens, fu lin-é u autorités russes, l'Empereur l'enferma dans a forto^esse de Pierre et Paul, où il passa neuf ans, chaige de catnes et endurant des privations que son organ sme athlétique lui permit seul de supp-l- B ^

kounine fut ensuite 'i«P°^-^^ ^" ^■^''"■'•^- ^^'Jro; il s'enfuit en Amérique; de là .1 passa en Euiope pendant un certain temps aida Uertzen dan» se» ta ;u.depublic.te,prit ensuite une part active a insurrection polonaise, et enfin devmt le rivalde Ka 1 ïaiv dans nnlernationale et le leader des anarchistes, à l'apparition desquels il aida même beaucoup.

ptlre Lavrov est un homme de tout autre genr. Jadis professeur de mathématiques à l'Académie d armti' il acquit en Russie une grande renommée par

son immense et rare érudition, par l'étendue et la diversité de ses connaissances. Interné dans le gouvernement de Vologda, il s'évada et se rendit a l'étranger où il continua ses travau.\ scientifiques. Socialiste convaincu, ses théories ne sont pas hi conséquence de son tempérament, mais le résultat d'une conviction approfondie incessamment renforcée par une multitude de faits que le savaht écrivain puise avec un succès égal dans l'histoire, l'anthropologie, la psychologie et l'économie politique. Lavrov est bientôt un des fondateurs principaux du socialisme russe. Les Let/rcs Iiistoriques et U Elément gouvernemental dans la société falure, seront toujours des œuvres capitales dans notre littérature. La première de ces œuvres eut, en Russie surtout, une influence particuUère.

Tous les deux, Bakounine et Lavrov, tiennent pour uniquement équitable le régime socialiste ; tous les deux supposent qu'il existe dans le peuple russe, dans ses coutumes communales, des tendances plus ou moins nettes vers ce régime. De même, tous deux sont d'accord pour admettre qu'un révolutionnaire doit agir non seulement pour le peuple, mais aussi par le peuple. Mais il y a entre eux une différence. Lavrov a surtout foi dans les instincts socialistes du peuple. Il croit indispensable la création dans le peuple d'une minorité de socialistes conscients, qui ensuite pourraient former le noyau du parti révolutionnaire. A celui-ci incomberait le soin de mener à terme en Russie la révolution sociale. Ainsi Lavrov met en première ligne la propagande armée de toute la force de la science. Bakounine avait surtout foi dans les tendances ré-

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volutionnaires du peuple et il faisait appel directement à l'émeute immédiate : il faut soulever le peuple et ensuite tout ira de soi-même. Cette divergence dans le point de départ d ^pend encore en partie de la différence de vue sur l'organisation de la société. Bakounine est anarchiste ; Lavrov, socialiste de l'école de Marx, admet l'importance de Yélvment fjouvcmepicntal, La question de l'organisation de la sociétré future semble à Bakounine une chose de peu d'importance ; pour Lavrov c'est une question d'importance capitale.

Tkatchev entra en actionna peu plus tard et n'exerça qu'une influence insignifiante compar.^e à celle de Lavrov et de Bakounine. Ses idées sont celles d'un pur Jacobin. Renonçant a l'action sur le peuple, les révolutionnaires doivent faire un coup d'Etat et se saisir delà dictature. C'était répHer les idées de Netchaïev que celuici avait compromises par sa propre conduite. L'affreux despotisme de Netchaïev et le sans-gène dont il faisait preuve dans l'application du principe : le but justifie les moyens, avait pour longtemps laissé dans la classe intelligente russe une sorte d'aversion pour le jacobinisme. En outre, la vénération pour le peuple, pour la sainteté de sa volonté, allait contre lui. Pourtant il faut dire que, malgré le nombre considérable de talents sous l'influence desquels se développa le mouvement révolutionnaire de Vintellirjuentia il est douteux que cette dernière eût trouvé chez eux sa formule et le vrai sens de son rôle historique. Lisez les maîtres : vous ne voyez pas dans leur œuvre l'explication des actes des élèves, de cette multitude qui est souvent plus fortement gouvernée par son instinct de foule que par les

formules logiques. Quelle théorie sociologique nous expliquera cette croisade entreprise en 1873 par des milliers de jeunes gens qui allaient d'ins le peuple ! Ce fut une véritable croisade. La jeunesse, — car, pour la plupart, c'étaient des jeunes gens, — abandonnait les Universités, abandonnait ses parents : des jeunes fihes renonçaient a une brillante vie mondaine. Personne ne pensait à soi, a sa propre existence. La grande Cause accapare toutes les pensées. La tension nerveuse est telle que les gens supportent sans tomber malades, les privations \Qi plus affreuse.^ auxquelles ils sont le moins habitués. Et tout cela sans le moindre calcul d'intérêt personnel, en opposition avec \ç^s> avantages personnels, avec les habitudes acquises, avec les affections enracinées ! Ces gens reniaient tout le passé, lis n'avaient plus de propriété. Si quelqu'un hésitait à donner sa fortune, pour la Cause, il excitait aussitôt une commisération pleine de mépris. Ils brisaient leur avenir. Comme les premiers chrétiens, ils se disaient : «Je renie Satan et tout ce qui vient de lui, et tout son orgueil: je souffle et crache sur lui... » Souvent on rencontrait parmi eux des gens occupant une très bonne position sociale. Voïnaralsky, à 40 ans environ élu juge de paix de son village, s'adonne à la propagande, après avoir donné pour la Cause toute sa fortune :

40 milleroubles. Ko valik,présidentdel'assemblée desjuges de paix du gouvernement de Tchernigov, propriétaire

foncier,hommedecapacités remarquables, agit de même. Le prince Krapotkine, déjà connu comme géologue, chargé de missions spéciales près du Gouverneur général de la Sibérie orientale, maître d'une fortune indépen-

dante, devient simple ouvrier peintre. Des jeunes filles appartenant à de bonnes familles, richeshéritières, vont travailler aux fabriques comme simples ouvrières : Batiouchkova, les Soubbotines, Fighner, Lioubatovitch, Bardina... Souvent c'étaient des beautés qui faisaient fureur dans les bals aristocratiques. Elles abandonnent tout pour aller dam le peuple. Pourquoi ! Pour le soulever? Pour l'instruire?

Cela pouvait être formulé de manière ou d'autre par Bakounine ou par Lavrov. Cela pouvait être expliqué dans un sens ou dans un autre par ceux mêmes qui allaient dans le peuple, mais en réalité, cela avait pour base quelque chose de plus fortque les raisonnements et que toutes les intentions. C'était un sentiment semblable à celui qui entraîne le proscrit vers sa patrie. Le peuple, — c'était justement la patrie qui réclamait l'ame de la classe éclairée. Retourner la-bas dans cette patrie, à laquelle vous ont ravi les conditions sociales, les accidents de la naissance, de Féducation, des occupations. Plus forte que tous les vaisonnements et toutes les intentions retentissait la voix de l'intime parenté spirituelle qui existait entre Vintelliguentia et le peuple. Vivre avec lepeuple, partager son existence, vivre de ses malheurs, de ses joies, spirituellement ne faire qu'un avec lui, agir comme fils du peuple:

Devenir spirituellement et fils et père de son peuple,

voilà une vie digne qu'on y travaille, voilàun travail digne

de la vie.

Ces Strophes du poète polonais, chaque Russe pouvait les répéter. C'est alors justement que se forme le mot

"nifi 1 '^^"■'':'^P^"P'^^)' -ot qui littéralement

sigmfie démocrate, mais qui caractérise un homme qui agit non seulement pour le peuple, mais aussi selon le pnt du peuple. Si, en Russie, la vie politique Z éto un peu libre, cette émigrationdanslepeupleaurait sans nul doute, livré dans les campagnes toutes les places

dema ,resd-écoles,d'écrivains,d';ides-chirur,ie;f 1 les métiers (ouvriers et agriculteurs) à Vi,Uclli.,aentia. E\\, aurait certamement réussi a organiser un parti puissant parmi les paysans et les ouvriers. Une multitude d exemples prouve que les paysans vivaient en parfait accord avec ces émigrés et que ces derniers exerçaient sur eux une forte mfluence. En revanche, l'influence de. paysans sur les propagandistes qui vivaient au miheud eux est hors dedoute. De la régiontrop lointaine de. théories cette mfluence les ramenait aux questions de la réahté quotidienne; de la recherche du rédme socalle plus parfait elle les rappelait à la lutte av^c le Mlle avec le stanovoi, a la question du zcmstvo, du village de l'école, à l'organisation de tel ou tei ariel. Bref, ce parti paysan-ouvrier, quoiqu'il dût certainement avoir un programme fortement nuancé de socialisme, n'eût renfermé en soi rien d'utopique... La réalité en disposa autrement.

Les persécutions que le gouvernement fit endurer aux propagandistes furent terribles. Les renseignements que nousavons constatent quependantsix années, de 1873 a 1«7J, 2884 personnes furent poursuivies pour crimes politiques. Ces crimes politiques consistaienttantôt dans une propagande de caractère socialiste ou révolutionnaire, tantôt aussi dans le simple fait d'instruire le

LA RUSSIE POLITIOUE

peuple, dans le simple fait d'avoir pouvant être un fonctionnaire, mieuv aimé s'installer en paysan a la campagne. Dans le fameuM procès des 193, dont 1 instruction enveloppa plus de 700 individus, l'immense maioritôfut arrêtée w/is avoir rien fait. Ine compagnie d'émisrants dans le peuple s'assemble, arrive dans un village, fonde une tonnellerie ou une for-e quelconque et commence à fréquenter les paysanl Après un ou deux mois, la police fond sur les émigrants et les arrête tous, l/enquête commence. Les propagandistes sont en prison. Quelles prisons ! Sur le nombre total de 263 inculpés, qui subu-ent a prison préventive a l'occasion du procès, dit des 19J, la maiorilé fil doux ans, la minorité trois ans p usieurs individus .jnalre ans. Le jugement rendu, des 700 personnes inculpées dans l'instruction de 1 a faire 100 furent condamnées. Par conséquence, 8() <>, „ d'entre elles furent arrêtées , subirent la prévention, peutêtre moururent ou perdirent la raison — sans avoir rien fait, si bien rien fait, que les procureurs mêmes ne purent avancer contre eux de preuves convaincantes Figurez-vous maintenant la situation d un jeune enthousiaste, électrisé jusqu'au fanatisme par l'idée de servir la Cause populaire. Devant lui, passe comme en rêve la courte période de la propagande, puis la prison, la terrible réclusion solitaire dans une cellule de cinq pas de long, avec le régime de la prison qui vous nourritavec cinq kopeckspar jour, des mois, des années de putréfaction, de décomposition idiote durant lesquels s'il regarde en arrière il ne voit rien - et s'il regarde en avant, il ne voit que la déportation, le bagne ou

la mort. Et quelle envie de vailler !

vivre, quelle envie de tra-

Oh ! comme je voudrais non comme un froid cadavre

pournr sous le couvercle d'un cercueil

aux combattants pour la cause popullire dans leur lutte

pouvoir apporter un aide quelconque '^""'"'^

pour que je puisse, quand viendra le moment austère quand éclatera la bataille délinitive leur crier, des ténèbres sépulcrales, ' au moms un mot d'encouragement!

Ces strop],es sont d'un jeune poêle révolutionnaire Verbovtchamne, quia passé en prison la plus grande par! t.e de sa vie a peine épanouie. Jeté en prison pour crLe de propagande, il a subi quatre années de réclusion Zventive et do.t subirencore de longues années de travaux forces. Gomme saisi d'un pressentiment funeste, il finit par une exclamation désespérée :

Mais la mort est implacable: après m'avoir emporté dans

elle ne me relâchera plus, ^'" '°'"^'''

elle enchaînera n.a volonté, elle enchaînera ma force et ma haine et mon amour

Cette implacable persécution, pour mieux dire cette extermination, produisit enfin sur le public la plus pénible impression. La mère d'un jeune homme condamne au bagne, qui devait subir sa peine dans 1 affreuse pnson centrale, s'écria en s'adressant à un groupe de procureurs et de juges d'instruction : « Jusqu a cette heure j'aimai et je vénérai le tzar : mainte-

natit je le hais et, je le méprise ! » Ces terribles condamnations au bagne semées u droite et à gauche par centaines, l'aspect de ces jeunes gens amaigris exténués par les tourments, qui peu de temps avant débordaient de vie, produisaient une impression d autant plus terrible qu'on cliMiait la parole, la propagande.. Au banc des accusés une femme se lève, le visage intelligent, les manières modestes, la voix pénétrée de conviction C'est Sofia Bardina, une des personnalités les plus marquantes du mouvement. Elle vient d'entendre le réquisitoire foudroyant du procureur sur la destruction de la famille, delà propriété, sur l'anarchie, et elle

lui répond : . . , .

« La propriété, - je ne l'ai jamais niée, kn contraire, j'ose prétendre que je la défends, car 30 reconnais que chaque individu a droit à la propriété assurée par son travail. Dites, est-ce moi qui détruis la propriété ou bien le fabricant qui laissant à l'ouvrier l/à de la journée de travail s'en approprie les 2/3 pour rien > Ou bien ce spéculateur, qui, en jouant à la bourse, ruine des milliers de familles, et s'enrichit à leurs dépens sans rien produire lui-même ?

. Le communisme, comme quelque chose d obligatoire, nimoi, ni personne des Propagandistes ne le prêchons. Nous ne faisons que constater le droit du IravaiUcur au plein produit de son travail.

„ Pour la famille, je ne saurais dire aussi qui la sape : est-ce le régime social qui oblige la femme à l'abandonner et aller gagner un mince salaire ù la fabrique oùinévitablement elle et ses enfants doivent se débaucher ce rédme qui fait que grâce ù la misère la femme

tombe dans la prostitution... ou bien est-ce nous qui sapons la famille, nous qui tachons d'extirper cette misère ?

» Au point de vue religieux, je puis seulement dire que je suis toujours restée fidèle a l'esprit delà reli-ion et a ses principes fondamentaux, tels qu'ils furent prêches par le fondateur même du christianisme. ■ ^ >; On m'accuse d'excitation ù la révolte. Mais je n ai jamais excité le peuple à une révolte immédiate Les massacres, en tant que massacres me sont odieux J admets seulement que la révolution par la force certaines situations données, est un mal inévitable J A cette époque, on décriait beaucoup les révolutionnaires russes, comme auarchisfes. et effectivement, en théorie, pour la plupart, ils se nommaient anarchistes ; c'était une anarchie très inoffensive, qui se traduisait par une sorte de nébuleux idéal de liberté illimitée que l'avenir devait réaliser. Sophia Bardina ne laisse pas cette question sans éclaircissement. « Le ministère public, continue-t-elle dit encore que nous voulons inaugurer l'anarchie.... mais ce mot dans le sens que lui attribue la littérature contemporaine et tel que je le comprends moi aussi, ne signifie aucunement le désordre et l'arbitraire. Elle n'est pas l'arbitraire des individus, car elle reconnaît que la liberté d'un individu finit là où commence celle d'un autre. Elle n'est que la négation de cette autorité vexatoire qui étouffe le libre développement de la société. »

Le discours de Sofia Bardina, dont je ne cite que quelques courts fragments, produisit un énorme effet.

^ Quant à celle qui prononça ce discours, elle fut condamnée à neuf ans de travaux forcés. Pour quel crime-^ chacun se posait involontairement cette question- involontairement ensuite on s'abandonnait a une méditation pleine d'angoisse, si admirablement exprimée par un poète que personne ne suspectera de tendances révolutionnaires '.

Que m'csl-ellu? Ni femme, ni amante,

ni nile chérie non plus.

Pourquoi donc alors cette vision douloureuse

nrem[>èche-t-elledc donnir toute la nuit?

Pour.iuoi donc aluis ce rêve incessant?...

Jeune, dans une prisim sans au^

une étroite cellule aux voûtes écrasantes...

un lit dans riuimide crépuscule...

du ht regardent licvieusement ardents

des veux sans pensée, sans larmes, —

du l'.t pendent presque jusqu'à terre de longues

mèt'hes de lourdscheveux...

Satis mouvement sont les lèvres et les pâles

mains sur la pâle poitrine

qui faiblement se pressent sur ce cœur sans défaillance,

et sans espérance dans l'avenir

Ce douloureu^^ cauchemar pesait involontairement sur chacun. Combien de Russes, cecauchemar obligea à risquer leur propre personne pour adoucir au moms un peu le sort de ces martyrs 1

Par ce sentiment commun, et aussi par l'affinité des idées entre la partie pacifique et la partie militante de la classe éclairée, on peut s'expliquer l'assistance que

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