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La Volonté du Peuple, n"» 6, 8 et

de ces organisations pourtant, comme par exemple, l'Alliance ouvrière du A or./ formée par Kaltourine (celui qui a fait sauter le Palais d'hiver) - comptaient plusieurs centaines de membres. Aucun meurtre politique, pas même l'assassinat du tzar, n'a eu lieu en Russie sans la participation d'ouvriers. Rarement un procès politique a lieu sans que des ouvriers y soient impliqués. Bref, les ouvriers des villes font aujourd'hui au même titre que Vintellifjueniia, partie intégrante du mouvement révolutionnaire. C'est sans nul doute un très grand résultat pour les révolutionnaires, car, il y a quinze ans, je crois, on aurait à grand'peine pu trouver un révolutionnaire

sur di\ mille ouvriers.

Il est difficile d'apprécier les succès de la propagande révolutionnaire dans l'armée, parmi les soldats. Pourtant certains faits montrent qu'elle n'est pas

restée sans résultats.

En 1881, à l'occasion de la mort du tzar, les révolutionnaires propagèrent une multitude de proclamations expliquant cet acte aux paysans, aux Cosaques, aux travailleurs des fabriques et des usines, au peuple de l'Ukraine. Ces proclamations se propageaient partout par milliers d'exemplaires et voici ce qui se passa à baratov. Ouelqu'un avait déposé une proclamation dans a caserne. Les soldats l'avaient ramassée et affichée sur le mur de leurs cabinets d'aisance. Ils couraient par centaines la lire. Ce va-et-vient attira l'attention d'un sergent-major : il les suivit, arracha la proclamation et la porta au chef du régiment. Le colonel convoqua les soldats et les somma sincèrement de désigner celui qui avait affiché la proclamation. « r^ous l'ignorons, mon-

sieur le colonel. » Alors le colonel leur demanda s'ils avaient lu la proclamation. Les soldats affirmèrent que nul ne l'avait lue et si opiniâtrement qu'enfin le colonel les crut. L'idée lui vint de profiler de l'occasion pour compromettre les révolutionnaires aux yeux des soldats. « Eh bien, écoutez, dit-il, je vous la lirai, afin que vous sachiez ce que veulent ces misérables ». Et il improvisa, en tenant devant ses yeux la proclamation, une série d'injures et de menaces dirigées contre l'armée. Dbi que le colonel se fut retiré, la caserne s'emplit du bruit d'une multitude de voix triomphantes : a Voila, camarades, nous vous le disions bien, criaient-elles, les cliefs ne font que mentir. Vous voyez, il nous a menti en face. Sur le papier est imprimée une chose et lui, il lit tout le contraire ! » — Après cela, dans le groupe des soldats, on pouvait entendre des discussions animées sur les moyens à prendre pour trouver les révolutionnaires et se joindre a eux. Un des soldats connaissait dans la ville un ouvrier qui passait pour révolutionnaire. Plusieurs soldats vinrent le trouver et le pressèrent de questions pour savoir quels de leurs officiers appartenaient aux leurs. (( Nous savons, disaient les soldats, que parmi les officiers il y a des vôtres. Nommez-les, afin que nous les connaissions ; dans le cas d'un soulèvement nous garrotterons Iq^ autres et nous donnerons le commandement à ceux-ci». Ces mêmes soldats se montraient très blessés de ce que les révolutionnaires n'avaient pas publié une proclamation à l'armée : « A tous ils ont écrit : aux paysans, aux ouvriers, aux Cosaques... à nous seuls, ils ne l'ont pas fait, comme si nous, soldats, nous ne méritions vraiment rien?»

Dans les procès politiques, on voit rarement figurer des soldats. Pourtant, on fit en 1882 le procès des soldats de la forteresse de Pierre et Paul (lo hommes), qu'on accusait d'avoir des relations avec les prisonniers politiques et de leur avoir prêté assistance. L'enquête judiciaire prouve que certains d'entre les accusés « tiennent le tzar pour cause de tous les maux et attendent un soulèvement » . Dans une intéressante correspondance de la Volo?ité du Pcifple, nous trouvons un récit des discussions des soldats à Saint-Pétersbourg, après le 1/13 mars, sur ce qu'ils auraient à faire si une insurrection se produisait. Certains émettaient l'opinion qu'il faudrait passer aux insurgés, d'autres préféraient s'abstenir pour voir qui prendrait le dessus. Bref l'état des esprits dans l'armée est d'un caractère peu tranquillisant pour le gouvernement. Ce qui pourtant est encore plus dangereux pour le gouvernement et ce qui marque un pas considérable pour les succès révolutionnaires, c'est la propagation du mouvement parmi les officiers. 11 est caractéristique que de tout temps un nombre considérable de gens élevés dans les écoles militaires ont pris part au mouvement révolutionnaire. Tels par exemple Kravtchinsky,Rogatchev,Oussatchev et d'autres qui, en 1874, furent poursuivis pour propagande. Jadis seulement les officiers, en devenant révolutionnaires, le plus souvent quittaient leur milieu, et s'en allaient dans le peuple ou bien prenaient part aux conspirations civiles. Pendant ces dernières années, par suite de la propagation de l'idée que pour la Russie un coup d'État politique est indispensable avant tout, cette situation se modifia. Les militaires restent dans l'armée, ils font de la propagande

parmi leurs camarades, parmi les soldats ; Tidée d'une conspiration militaire apparaît; des sociétés naissent dont le nom même désigne le caractère, celles des Màtaristes.

L'organisation militaire de la Volonté du Peuple qui comme l'ont démontré les procès politiques, avait un groupe central très fort et beaucoup de ramifications dans l'armée, a acquis un renom bien plus considérable Le gouvernement fut excessivement inquiété par la découverte de cette conspiration à laquelle étaient mêlés comme le démontra l'enquête, des officiers de mérite' tels que le colonel Achenbrenner, les lieutenants de la flotte Soukhanov et Stromberg, le lieutenant d'artillerie Pokitonov et d'autres. Le procès qui eut lieu à Saint- Pétersbourg en septembre 1884 n'engloba presque que des mihtaires. Les officiers condamnés sont des meilleurs de l'armée. Le capitaine de cavalerie Tikhotsky déporté par mesure administrative en Sibérie, était personnellement connu de l'empereur pour ses brillants faits d'armes pendant la dernière campa-ne de Turquie Soukhanov, pendu pour participation au^ régicide était considéré comme un des ingénieurs les plus capables de la flotte. Le lieutenant-colonel Achenbrenner condamné aux travaux forcés, et un mois après fusillé, était fort estimé de ses chefs. D'après ses états de service il avait conquis tous ses grades sur les champs de bataille. 11 était décoré de l'ordre de Sainte-Anne de 4^ degré avec inscription pour bravoure ; de l'ordre de Samte-Anne de 3« degré avec épées et nœud, de l'ordre de Stamslas de 2« degré avec épées ; de Stanislas de 3« degré, etde l'ordre de Sainte-Anne du 2« degré. 11 avait

reçu la médaille de la guerre de 1877-78. Le capitaine Pokitonov (condamné aux travaux forcés) avait fait de brillantes études a l'Académie d'artillerie et à 27 ans avait déjà reçu l'ordre de Sainte-Anne du 3« degré avec épées et nœud, l'ordre de Stanislas du 2« degré avec épées, l'ordre de Vladimir du 4« degré avec épées et nœud ; il avait la médaille de la guerre turco-russe et les insignes de la Croix de fer de Roumanie. Je ne m'arrêterai pas plus longuement sur ces insignes de distinction militaire, par lesquels le gouvernement avait lui-même reconnu les talents et les mérites des officiers qui lui furent hostiles. Je remarquerai seulement que parmi les révolutionnaires appartenant à l'armée, nous trouvons souvent le même enthousiasme, le même dévouement a la Cause que dans les autres milieux. Le lieutenant baron Stromberg, membre de l'organisation militaire, lui donna toute sa fortune ; l'abnégation sans pareille de Soukhanov a fait naître dans Farmée de véritables légendes, et la mémoire du créateur de l'oro-anisation militaire est en profonde vénération dans

nos régiments.

Evidemment, rien ne peut menacer le gouvernement d'un aussi grand danger que ce mouvement révolutionnaire dans l'armée , et surtout que les conspirations militaires ; il a-it donc vis-a-vis des militaires avec une inflexible rigueur. 11 a fait pendre les officiers Doubrovine, Rogatchev, Stromberg, et a fait fusiller Soukhanov et Achenbrenner. Craignant que les procès ne dévoilent le dan-er qui le menace, le gouvernement évite de traduire devant les tribunaux. 11 redouble de rigueur dans sa pénaUté administrative. Il surveille l'armée avec d'au-

tant plus de vigilance. Le ministre delà guerre, par une lettre circulaire qui, toute secrète qu'elle est, est connue par des copies, recommande aux chefs des régiments de régler la vie des officiers de manière qu'ils aient le moins de temps libre possible et de ne pas permettre les rapprochements des officiers avec l'élément civil, surtout avec les étudiants. Si un des officiers est si peu suspect que ce soit d'infidéhté politique, on doit l'exclure du service, sans m dire les raisons, mais immédiatement en informer le gouverneur pour qu'il soumette le suspecté à une surveillance secrète. En même temps, le gouvernement essaie d'améliorer la situation des officiers, mais jusqu'à présent il n'a pu prendre que les mesures les plus insignifiantes. Il a un peu augmenté le traitement pour certains grades, et pour tous les officiers en général, il a organisé une réduction de prix des billets de théâtre et de chemin de fer.

Les circonstances montreront si les eiTorts faits par le gouvernement pour anéantir dans l'armée le mouvement révolutionnaire, seront couronnés de plus de succès qu'ils n'en ont ailleurs.

Le lecteur qui se souvient en quels traits j'ai peint le peuple, ne peut certainement pas en attendre un mouvement politique conscient.

Il y a, il est vrai, outre les ouvriers des villes, des

couches populaires plus ou moins développées plus capables de se proposer un but politique net. Tels sont par exemple les Gosuques et les sectaires. Mais les sectes ne s'occupent jusqu'à présent que de morale ou de réformes sociales, et n'effleurent que rarement le terrain politique. Qu.ntuuN Cosaques.leurinfluence^aulrefois très L-rande surlepeuple. s'estcMn-'mement affaiblie, erùce en partie a leur position trop priviléi-Mée, en partie parce que le gouvernement les emploie de préférence comme policiers, ce qui naturellement donne mille prétextes à l'indio-nation du peuple. Cette circonstance diminue considérablement la portée des mouvements qu'on remarque dans le milieu cosaque, mouvements qui, autrefois, auraient pu devenir contagieux pour toute lu Russie. En effet, sous l'mQuence de la tendance du gouvernement a étouffer peu a peu les franchises des Cosaques, il se produisit parfois, parmi ces derniers, des mouvements beaucoup plus conscients que ceux des paysans. Telle fut. il y a huit ans décela, l'insurrection des Cosaques de l'Oural, insurrection étouffée d une main inexorable. Kn punition, la population masculine d'âse majeur de l'armée, fut presque entière déportée au Turkestan, et elle n'a reçu la.p.ermission de regagner son pays natal que dans ces derniers temps. 11 y a deux ans de cela, les Cosaques du Don adressèrent au gouvernement une remarquable pétition dans laquelle ils exigeaient que la nomination à toutes les fonctions civiles de l'armée eût lieu avec la participation des élus de la population et que toute l'administration économique fût remise entre les mains de ces élus qu'elle désigne sans détour aucun de leur ancien nom Cercle de

l année. Elle tâche d'entourer cette assemblée d'une considération particulière en demandant que, dans ledit Cercle de l\mnve, l'on expose tous les insignes et tous les augustes éditsqui, u des époques quelconques ont confirmé les franchises cosaques '. Ces tendances des Cosaques mquiètent tellement le gouvernement qu'il lesdésarme, transfère ailleurs les arsenaux du Don, ne donne pas de canons aux armées, etc. Les Cosaques séparent a tel point leur cause de la cause générale des paysans, se tiennent sur un terrain si p;:rîiculier qu'ils ne peuvent et même ne veulent pas entraîner a leur suite la masse populaire et n'en deviennent pas les représentants, comme cela avait lieu au temps de Razine et de Pougatchev. Mais si aujourd'hui ce rùle de Cosaque n'existe pas comme /«//, il n'est pas inadmissible comme possibililé. Parses mesures, le gouvernement démembre les Cosaques en deux classes, dont une, la classe inféri eure, est continuellement gênée dans ses droits et lésée dans ses intérêts. On semble par la les ramener de force à un nouveau rapprochement avec les paysans. On en a déjà plus d'une fois remarqué des exemples dans les derniers temps. Mais si la classe inférieure des Cosaques, nefût-ce que pour la défense de ses intérêts personnels s'unissait aux paysans, cela pourrait avoir une immense portée, parce que les Cosaques ont de fortes traditions politiques républicaines et que le peuple a l'habitude de prendre en grande considération les opinions des Cosaques, il est indispensable de songer à tout cela quand on réfléchit aux éventualités qui peuvent ou ne peuvent pas se produire.

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