Messager de la Volonté du j^euple, n
Si nous ne dépassons pas les limites des faits existants si nous nous demandons, non ce qui peut arriver mais ce qui .s/, alors, certainement, il faut avouer que dans la masse du peuple russe, un certain nombre d ouvriors exceptés, il n'y a pas du tout de mouvemen politique. Les paysans sont mécontents, ils s agitent, mais ils n-ont pas de programme et ne forment pas un parti quelconque ayant des exigences précisées. Cette situation donnée, est-il nécessaire d'examiner l'état d'esprit de la masse populaire, en parlant de la Russie au point de vue politique ? Je pense que cette réponse doit absolument être résolue en sens affirmant. En effet, si les programmes politiques créent les mouvements populaires, ils sont aussi souvent créés par ces dernier^. Le fait social possède sa logique mtrmsèque, que les hommes peuvent longtemps ne pas remarquer, mais qui tout de même, les oblige a agir tout comme ils eussent agi s'ils avaient obéi à un programme conscient. Sous ce rapport, les mouvements des paysans russes sont très dangereux pour le régime actuel.
Au premier coup d'oeil, le mécontentement et les protestations des paysans peuvent paraîtrejoarf/e/* et dirigés contre des personnes et des faits isolés. Examinez de plus près, et vous verrez que ces cas partiels, contre lesquels proteste le peuple —sont précisément ceux dans lesquels s'exprime le plus clairement la politique du gouvernement. La contradiction des tendances du peuple et de celles du gouvernement se ressent aujourd'hui au moins autant qu'aux joursdu servage. Les paysans russes qui se tinrent tranquilles, pendant quelques années, a l'époque de l'émancipation, recommencèrent leur agita-
tion , lors de la mise en vigueur des réglementations agraires. Ils étaient mécontents de la répartition des terres qui, commeje l'ai déjà dit, avait réellement été exécutée fort peu consciencieusement. I>ourtant, cette agitation, quoique s'étendant sur beaucoup de provinces et exigeant même quelquefois une répression armée, ne se transforma pas en une insurrection générale, grâce aux illusions habituelles des paysans. Ils espéraient que la réforme de 1861 ne serait que le premier pas du tzar et que bientôt celui-ci s'appliquerait à résoudre la question agraire. Il a couru et court partout encore à ce sujet des bruits opiniâtres, bruits qui plus d'une fois même désignèrent le terme où on doit commencer le partage noir K Le partage ?ioir, cela signifie le partage f/énéral des terres entre tous les Russes sans exception. Selon l'idée des paysans, la terre doit être partagée entre tous. Ce n'est pas une mesure de classe ayant en vue leur seul intérêt, c'est une mesure nationale. Un gentilhomme qui jouissait de la confiance des paysans, entendant dire qu'on enlèverait aux nobles leur terre, demanda : « Alors on me l'enlèvera à moi aussi ? — Et combien de terre as-tu ? interrogea le paysan. — Six déciatines.— Alors tu n'as pasùt'inquiéter, on t'ajoutera encore trois déciatines. »
Les bruits sur le partage des terres prennent un caractère si positif que les paysans calculent même quel
1. Ce mot, qui semble à M. Leroy-Beaulieu énigmatique, est en reahte très clair. Depuis des siècles, le mot jioir nous sert pour désigner la ynasse du peuple ; ainsi qu'il y a eu les paysans de ia noire charrue, l'impôt noir c'est-à-dire la capitation; il y a encore à présent le peuple noir, ichem (plèbej.
sera le lot de chacun. Parfois Ton parle de 7 déciatines, parfois de 15. La foi de tous dans le partage, le nivellement, est si tenace que souvent a cause d'elle les paysans s'abstiennent d'acheter des terres. L'érninent légiste M. iakouchkine, raconte comment do riches paysans qu'il connaissait vinrent le trouver pour savoir s'il n'était pas hasardeux d'acheter des terres. « — Un bon morceau nous tombe sous la main, disaientils, et l'on n'en demande pas cher. Mais nous hésitons. — Et pourquoi donc hésitez-vous? demanda lakouchkine. - Et si, le partage venu, on nous le reprend? C'estjustement pour nous renseigner ]a-dessus que nous sommes venus te trouver. Quels sont les bruits qui courent? Aura-t-il lieu dans un temps proche ou non? Est-ce la peine d'acheter '. » Tous les efforts du gouvernement ne purent mettre un terme à ces espérances d'une nouvelle augmentation ou même du partage noir. Tout le monde attend cette dernière mesure ; un petit nombre de riches koulaks tâche de la remplacer par la mise en avant de l'augmentation prise sur les terres des gentilshommes et du fisc. Le gouvernement repousse et l'une et l'autre proposition; nul ne prête foi a ces négations; alors qu'il était ministre de l'intérieur, Makov publia une circulaire dans laquelle il démentait catégoriquement tous ces bruits. Cette circulaire fut affichée dans toutes les mairies de villages ; on la lut dans les églises. Plusieurs années après, Makov, compromis dans une affaire de pot-de-vin, se suicida. Aussi le bruit naît parmi les paysans qu'il s'est suicidé