IDÉES RELIGIEUSES DE ROUSSEAU
' — Il n'y a pas deux morales; celle du christianisme et celle de la philosophie sont la même.
— Il faut savoir s'en tenir à ce qu'on sait et ne pas vouloir tout savoir même en matière de Religion.
— Je crois de la religion tout ce que j'en puis comprendre, et respecte le reste sans le rejeter.
— Dieu nous a donné la raison pour connaître ce qui est bien, la conscience pour l'aimer et la liberté pour le choisir. C'est dans ces dons sublimes que consiste la grâce divine, et comme nous les avons tous reçus , nous en sommes tous comptables. (Nouvelle Héloïse.)
— Jugeons les actions des hommes et laissons Dieu juger de leur foi. {Lettre à cl" Alenihert')
— Je crois toutes les religions bonnes quand on y sert Dieu convenablement. Le culte essentiel est celui du cœur. Dieu n'en rejette point l'hommage, quand il est sincère, sous quelque forme qu'il lui soit offert.
— Je pense que chacun sera jugé, non sur ce qu'il a cru, mais sur ce qu"il a fait et je ne crois point qu'un système de doctrine soit nécessaire aux œuvres, parce que la conscience en tient lieu. {Lettre à M. 1769.)
— Je laisse la subtile interprétation des dogmes que je n'entends pas. Je m'en tiens aux vérités lumineuses qui frappent mes yeux et convainquent ma raison , aux vérités pratiques qui m'instruisent de mes devoirs. Sur tout le reste, j'ai pris pour règle cette maxime; est-on maître de croire ou de ne pas croire ? est-ce un crime de n'avoir pas su bien argumenter,? Non, la conscience ne nous dit point la vérité des choses, mais la règle de nos devoirs ; elle ne nous dit pas ce qu'il faut penser mais ce qu'il faut faire; elle ne nous apprend point à bien raisonner, mais à bien agir. {N. Ilèl. Discours de Julie.)
— Si Dieu juge la foi par les œuvres, c'est croire en lui qu'être homme de bien. Le vrai chrétien c'est l'homme juste; les vrais incrédules sont les méchants. (i(^.)
— J'ai de la religion, mon ami, et bien m'en prend ; je ne crois pas qu'homme du monde en ait autant besoin que moi.
(L. à Vtnies, 1753.)
— Plus je m'efforce de connaître l'essence infinie, moins je la conçois; mais elle est, cela me suffit; moinsje la conçois, plus je l'adore. Je m'humilie et lui dis : Etre des êtres, je suis, parce que tu es ; c'est m'élever à ma source que de te méditer sans cesse. Le plus digne usage de ma rai-
on est de s'anéantir devant toi : c'est mon ravissement d'esprit, c'est le charme de ma faiblesse de me sentir accablé de ta grandeur.
Voulons-nous pénétrer dans ces abîmes de métaphysique qui n'ont ni fond ni rive, et perdre à disputer sur l'essence divine ce temps si court qui nous est donné pour l'honorer? Nous ignorons ce qu'elle est, mais nous savons qu'elle est : que cela nous suffise ; elle se fait voir dans ses œuvres, elle se fait sentir au dedans de nous- Nous pouvons bien discuter contre elle, mais non pas la méconnaître de bonne foi.
— Rien n'existe que par celui qui est. C'est lui qui donne un but à la justice, une base à la vertu, un prix à cette courte vie employée à lui plaire ; c'est lui qui ne cesse de crier aux coupables que leurs crimes secrets ont été vus et
qui sait dire au juste oublié : tes vertus ont un témoin ; c'est lui , c'est sa substance inaltérable qui est le vrai modèle des perfections dont nous portons tous une image en nous-mêmes. Nos passions ont beau la détigurer; tous ses traits liés à l'essence infinie se représentent toujours à la raison et lui servent à rétablir ce que l'imposture et l'erreur en ont altéré.
— Tenez votre âme en état de désirer toujours qu'il y ait un Dieu, et vous n'en douterez jamais.
— Vous me marquez, Monsieur, que le résultat de vos recherches sur l'Auteur des choses est un état de doute. Je ne puis juger de cet état, parce qu'il n'a jamais été le mien. J'ai cru dans mon enfance par autorité, dans ma jeunesse par sentiment, dans mon âge mûr par raison, maintenant je crois parce que j'ai toujours cru.
{Lettre écrite en 1769 )
— O liomme, qui que tu sois, rentre en toimême, apprends à consulter ta conscience et tes facultés naturelles ; tu seras juste, bon, vertueux, tu t'inclineras devant ton maître, et tu participeras dans son ciel à un bonheur éternel. Je ne me fie là-dessus ni à ma raison., ni à celle d'autrui, mais je sens à la paix de mon âme et au plaisir que je sens à vivre et à penser sous les yeux du grand Etre, que je ne m'abuse point
dans les jugements que je fais de lui, ni dans; l'espoir que je fonde sur sa justice.
— Mon ami, je crois en Dieu, et Dieu ne serait pas juste si mon âme n'était immortelle. Voilà, ce me semble, ce que la religion a d'essentiel et d'utile; laissons le reste aux disputeurs. A l'égard de l'éternité des peines, elles ne s'accordent ni avec la faiblesse de l'homme, ni avec la justice de Dieu. Il est vrai qu'il y a des âmes si noires, que je ne puis concevoir qu'elles puissent jamais goûter cette éternelle béatitude, dont il me semble que le plus doux sentiment doit être le contentement de soi-même. Gela me fait soupçonner qu'il se pourrait bien que les âmes des méchants fussent anéanties à leur mort, et qu'être et sentir fût le premier prix d'une bonne vie. Quoiqu'il en soit, que m'importe ce que seront les méchants? Il me suffit qu'en approchant du terme de ma vie, je n'y voie point celui de mes espérances, et que j'en attende une plus heureuse après avoir tant souffert dans celle-ci. Quand je me tromperais dans cet espoir, il est lui-même un bien qui m'aura fait supporter tous mes maux. J'attends paisiblement l'éclaircissement de ces grandes vérités qui me sont cachées, bien convaincu cependant qu'en tout état de cause, si la vertu ne rend pas toujours l'homme heureux,
il ne saurait au moins être heureux sans elle, que les afflictions du juste ne sont point sans quelque dédommagement, et que les larmes mêmes de l'innocence sont plus douces au cœur que la prospérité du méchant.
(L. à Vemes, 17 5S.)]
— Eh quoi, mon Dieu ! le juste infortuné en proie à tous les maux de cette vie, sans en exempter même l'opprobre et le déshonneur, n'aurait nul dédommagement à attendre après elle, et mourrait en bête après avoir vécu en Dieu? Non, non, Moultou ; Jésus que le siècle a méconnu, parce qu'il est indigne de le connaître; Jésus qui mourut pour avoir voulu faire un peuple illustre et vertueux de ses vils compatriotes, le sublime Jésus ne mourut point tout entier sur la croix ; et moi qui ne suis qu'un chétif homme, plein de faiblesses, mais qui me sens un cœur dont un sentiment coupable n'approcha jamais, c'en est assez pour qu'en sentant approcher la dissolution de mon corps, je sente en même temps la certitude de vivre.
(L. à Moultou. 1709.)
— Le Dieu que j'adore ne m'a point doué d'un entendement pour m'en interdire l'usage ; me dire de soumettre ma raison, c'est outrager
son auteur. Le ministre de la vérité ne tyrannise point tna raison, il l'éclairé.
{Profess. du vicaire.)
— M'apprendre que ma raison se trompe, n'est-ce pas réfuter ce qu'elle m'aura dit par vous ? Ouiconque veut récuser la raison doit convaincre sans se servir d'elle.
— Tout ce qui nous est nécessaire à savoir pour être saints, nous paraît clair dans TEvan- .gile ; qu'avons-nous besoin d'entendre le reste ?
(L. de la Mont.)
— Soyons hommes de paix, soyons frères; =unissons-nous dans l'amour de notre commun Maître, dans la pratique des vertus qu'il nous prescrit. Voilà ce qui fait le vrai chrétien.
— Arracher toute croyance en Dieu du cœur des hommes, c'est y détruire toute vertu. C'est mon opinion. Monsieur; peut-être est-elle fausse, mais tant que c'est la mienne, je ne serai point assez lâche pour vous la dissimuler.
— L'orgueilleuse philosophie mène à l'esprit fort, comme Taveuglo dévotion mène au fanatisme. Evitez ces extrêmes, restez toujours ferme dans la voie de la vérité. Osez confesser Dieu chez les philosophes ; osez prêcher l'humanité aux intolérants.
— Fuyez ceux qui, sous prétexte d'expliquer ja nature, sèment dans les cceurs des hommes, de désolantes doctrines, et dont le scepticismeapparent est cent fois plus affirmatif et plus dogmatique que le ton décidé de leurs adversaires..
— Je suis chrétien et sincèrement chrétien.
selon la doctrine de l'Evangile, non comme un.
disciple des prêtres, mais comme un disciple de-,
Jésus- Christ.
(L. à Varchevêque de Faris.)
— Il faut conserver ce livre sacré (l'Evangile) comme la règle du Maître, et les miens comma les commentaires de l'écolier.
(L de la Mont.)
— Tous mes écrits respirent le même amourpour l'Evangile, la même vénération pour Jésus- Christ. (Id.)
— Je vous déclare que depuis ma réuniou à l'église dans laquelle je suis né, j'ai toujours fait de la religion chrétienne réformée une profession d'autant moins suspecte, que l'on n'exigeait de moi, dans le pays où j'ai vécu ( en France ) que de garder le silence, et laisser quelque doute à cet égard, pour que je pusse jouir des avantages, civils dont j'étais exclu par ma religion ; je suis attaché de bonne foi à cette religion véritable et. sainte et je le serai jusqu'à mon dernier soupir,.
Je désire d'être toujours uni extérieurement à l'église comme je le suis dans le fond de mon cœur ; et quelque consolant qu'il soit pour moi de participer à la communion des fidèles, je le désire autant pour leur édification que pour mon propre avantage, caril n'est pas bon que l'on pense qu'un homme de bonne foi qui raisonne, ne peut être un membre de Jésus- Christ.
{Déclaration faite au pasteur de Motiers en 1762.)
— Je sais supporter dans les autres des manières de penser qui ne sont pas les miennes; pourvu que nous soyons tous unis en Jésus- Christ, c'est là l'essentiel. Je vous renouvelle, Monsieur, la déclaration de la résolution ferme et sincère où je suis, de vivre et mourir dans la communion de l'Eglise Chrétienne Réformée.
(L. au pasteur de Montmollin, 1762.)
— Nul homme ne respecte plus que moi l'Evangile, il est, à mon gré, le plus sublime de tous les livres ; quand tous les autres m'ennuient, je reprends toujours celui-ci avec un nouveau plaibir et quand toutes les consolations humaines m'ont manqué, jamais je n'ai recouru vainement aux siennes. Mais enfin, c'est un livre, un hvre ignoré des trois quarts du monde; croirai-je qu'un Scythe ou un Africain soient moins chers au Père commun que vous et moi, et pour-
quoi croh-ai-jeqa'il leur ait ôté plutôt qu'à nous les ressources pour le connaître ? Non , mon digne ami, ce n'est point sur quelques feuilles éparses qu'il faut aller chercher la loi de Dieu , mais dans le cœur de l'homme où sa main daigna l'écrire.
(L. à Venus, i758.)
— Quelque respect que je doive au texte sacré, j'en dois encore plus à son Auteur et j'aimerais mieux croire la Bible falsifiée ou inintelligible qu9 Dieu injuste ou malfaisant.
{L. à d' Alemhert.)
— Reste la religion de l'homme ou le christianisme, non pas celui d'aujourd'hui, mais celui de l'Evangile, qui en est tout-à-fait différent. Par cette religion sainte, sublime, véritable, les hommes, enfants du même Dieu, se reconnaissent tous pour frères, et la société qui les unit ne se dissout pas même à la mort.
— Bien que le christianisme soit une institution de paix, qui ne voit que le christianisme dogmatique ou théologique est par la multitude et l'obscurité de ses dogmes, surtout par l'obligation de les admettre, un champ de bataille toujours ouvert entre les hommes.
{Lettres de la Montagne.)
— Les chrétiens paisibles diront aux chrétiens disputeurs : « Nous ne savons pas bien si nous croyons en Jésus-Christ dans votre idée, parce que nous ne l'entendons pas ; mais nous tâchons d'observer ce qu'il nous prescrit. Nous sommes chrétiens, chacun à notre manière: nous, en gardant sa parole, et vous, en croyant en lui. Sa charité veut que nous soyons tous frères; nous la suivons en vous admettant pour tels ; pour l'amour de lui, ne nous ôtez pas un titre que nous honorons de toutes nos forces, et qui nous est aussi cher qu'à vous. » (Id-)
— Il nous importe que nos ministres jouissent eux-mêmes de la paix qu'ils nous font aimer et que d'odieuses disputes de théologie ne troublent plus leur repos ni le nôtre.
(L. à D'Alemhert )
— Nos prosélytes disent : Admettez avec nous les principes des devoirs de l'homme et du citoyen ; du reste, croyez tout ce qu'il vous plaira.
— Dans un pays gouverné par nos prosélytes., il n'y aura d'impies que les méchants, ni de fidèles que les gens de bien. {Id.)
— Ce qui m'a donné le plus d'éloignement pour les dévots de profession, c'est cette âpreté de mœurs qui les rend insensibles à l'humanité
■c'est cet orgueil excessif qui leur fait regarder 'en pitié le reste du monde. L'amour de Dieu leur sert d'excuse pour n'aimer personne. Mais plus ils se détachent des hommes, plus ils en 'exigent,, et on dirait qu'ils ne s'élèvent à Dieu <jue pour exercer son autorité sur la terre.
— N'ouvrons point légèrement l'enfer à nos frères. Eh ! s'il était destiné à tous ceux qui se trompent, quel mortel pourrait l'éviter !
— Où est le crime à un protestant de proposer ses doutes sur ce qu'il trouve douteux, et ses objections sur ce qu'il en trouve susceptible?
— Cest avoir une vanité bien folle que de s'imaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la formée de l'habit du prêtre, à l'ordre des mots qu'il prononce, aux gestes qu'il fait à l'autel et à toutes ses génuflexions.
— La science du salut et celle du gouvernement sont très-différentes; vouloir que la première embrasse tout est un fanatisme de petit esprit.
— 0 vous, ministres de la loi de Dieu, soyez touchés vous-mêmes, si vous voulez que je le sois: et surtout, montrez-moi dans votre con-
— séduite la pratique de cette loi dont vous prétendez m'instruire.
— J'aurais dû m'élever avec force contre ces ministres indiscrets qui, les premiers, ont osé porter les mains à l'arche pour étayer avec leur laible savoir un édifice soute nu par la main de Dieu. J'aurais dû m'indigner contre ces hommes frivoles qui, par leurs misérables pointilleries, ont avili la sublime simplicité de l'Evangile et réduit en syllogismes la doctrine de Jésus- Christ. {Rép. au roi de Pologne, 1751.)
— Il est très-consolant pour un croyant affligé de rester en communauté de culte avec ses frères et de servir Dieu conjointement avec eux.
— Vous n'ignorez pas, Madame, que je ne suis absolument détaché du parti des philosophes, et n'aime point qu'on prêche l'impiété. D'un autre côté, je blâme l'intolérance, et je veux qu'on laisse en paix les incrédules; or le parti dévot n'est pas plus endurant que l'autre. Jugez en quelles mains me voilà tombé.
(L. à la marquise de Crcqui, 1751.)
— J'aimerais mieux être dévot que philosophe; mais je m'en tiens à croire en Dieu et à
trouver dans l'espoir d'une autre vie ma seuleconsolation dans celle-ci,
{L. à la même.)
— Quoique je sois trop bon chrétien pour être jamais catholique, je ne m'en crois pas moins dela même religion que vous, car la bonne religion consiste beaucoup moins dans ce qu'on croit que dans ce qu'on fait .
(L. à la inêine.)
— J'ai la consolation d'être reconnu membrede l'Eglise (de Môtiers). Il faut être opprimé», malade, et croire en Dieu pour sentir combien il est doux de vivre parmi ses frères.
(L. à la comtesse de Boufflers, 31 oct. 1762.)
— Pourquoi vous adressez-vous, pour lever vos doutes sur certains points de la religion, à un homme^qui n'en est pas exemptlui-même? Si vos doutes tombent sur les principes de vos devoirs, je vous plains ; mais s'ils n'y tombent pas, de quoi vous mettez- vous en peine?
[L. à 31^^ deB., 1763.)
Le Modérateur de la Compagnie des Pas-teurs de Genève, haranguant le Conseil la 5 février 1765 au nom du corps qu'il présidait, disait, en faisant allusion aux Lettres de
la Montagne : » Nous avons gémi de voir la religion chrétienne attaquée dans ses fondements avec une audace dont on a vu peu d'exemples. »
Bien des ecclésiastiques ne signeraient plus aujourd'hui ce verdict passionné, en regard duquel nous aimons placer ces judicieuses paroles du pasteur Mouchon : « Si Voltaire ôte la foi à ceux qui doutent encore» Rousseau ramène au doute ceux qui depuis longtemps ne croient à rien. » Joignons-y ces lignes d'Ernest Naville : a Rousseau possède une religion bien insuffisante, mais sérieuse et profondément enracinée dans son âme. Le devoir. Dieu, la sainteté de l'Evangile ont trouvé en lui un éloquent défenseur (1). n
(1) Voir Bibliothèque Univ. 1862.