VUES POLITIQUES DE ROUSSEAU
— Le passage de l'état de nature à l'état civil produit dans l'homme un changement trèsremarquable, en substituant dans sa conduite la justice à l'instinct, et donnant à ses actions la moralité qui leur manquait auparavant. C'est alors seulement que la voix du devoir succédant à l'impulsion physique et le droit à l'appétit' l'homme qui jusques là n'avait regardé qu'à luimême, se voit forcé d'agir sur d'autres principes, et de consulter sa raison, avant d'écouter ses penchants. Quoiqu'il se prive dans cet état de plusieurs avantages qu'il tient de la nature, il -en regagne de grands, ses facultés s'exercent et se développent, ses idées s'étendent, ses sentiments s'ennoblissent, son âme tout entière s'élève. {Cont. Soc.)
— 11 s'agit de trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé et par laquelle chacun s'unissant à tous n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant.
— Il ressort de ce qui précède que la volonté générale est toujours droite et tend toujours à l'utilité publique ; mais il ne s'ensuit pas que lesdélibérations du peuple aient toujours la mêmerectitude. On veut toujours son bien, mais on ne le voit pas toujours. Souvent on trompe le peuple et c'est alors seulement qu'il paraît vouloir ce qui est mal.
Il y a souvent bien de la difïérence entre la volonté de tous et la volonté générale; celle-ci ne regarde qu'à l'intérêt commun, l'autre regarde à l'intérêt privé et n'est qu'une somme de volontés particulières.
(^Contrat social.)
— L'ensemble du peuple moins une partie n'est pas le tout ; tant que la séparation du peuple en deux parties subsiste, il n'y a donc plus de tout, mais deux parties inégales. {Emile.)
— Dans la liberté commune, nul n"a droit de fair; co que la liberté d'un autre lui interdit, et la vraie liberté n'est jamais destructive d'elle-
même. Aussi la liberté sans la justice est une
véritable contradiction.
{L. de la 3font.)
'- Qu'est-ce qu'une loi? C'est une déclaration publique et solennelle de la volonté générale, sur un objet d'intérêt commun. Je dis, sur un objet d'intérêt commun, parce que la loi perdrait sa force et cesserait d'être légitime, si l'objet n'en importait à tous. (Id.)
— Il n'y a point de liberté sans lois ni où quelqu'un est au-dessus des lois. Un peuple est libre quelque forme qu'ait son gouvernement, quand dans celui qui le gouverne, il ne voit point l'homme mais l'organe de la loi. En un mot, la liberté suit toujours les lois, elle règne ou périt avec elles; je ne sache rien de plus certain, {Id.)
— L'empire de la raison publique est le vrai fondement de la liberté.
— La seule étude qui convienne à un bon peuple est celle de ses lois. 11 faut qu'il les médite sans cesse pour les aimer, pour les observer pour les corriger même, avec les précautions que demande un sujet de cette importance, quand le besoin en est bien pressant et bien avéré.
— Si le Souverain (le peuple) veut gouverner,
ou si le Magistrat (le pouvoir exécutif) veut donner des lois, le désordre succède à la règle.
— Il n'est pas bon que celui qui fait les lois les exécute.
— Le pouvoir exécutif doit être établi da manière qu'il exécute toujours la loi, et qu'il n'exécute jamais que la loi.
Rousseau avait grandement raison lors qu'il disait dans ses Lettres de la Montagne au sujet du Contrat social.
« Lisez ce livre si décrié ; vous y verrez partout la loi mise au-dessus des hommes, vous y verrez la liberté partout réclamée, mais toujours sous l'autorité des lois, sans lesquelles la liberté ne peut exister et sous lesquelles on est toujours libre de quelque façon qu'on soit gouverné. »
— La première des lois est de respecter les lois. (Econ. polit.)
— Le talent de régner consiste dans l'art de faire aimer la loi.
— C'est à la loi seule que les hommes doivent la justice et la liberté. {Econ. polit.)
— Rome se vit près de périr pour avoir réuni sur les mêmes têtes l'autorité législative et le pouvoir souverain. {Cont. Soc.)
— J'appelle république tout Etat régi par des lois sous quelque forme d'administration que ce puisse être ; car alors seulement lïntérêt public gouverne et la ch:)se publique est quelque chose.
Tout gouvernement légitime est républicain. Pour être légitime, il ne faut pas que le gouvernement se confonde avec le souverain, mais qu'il en soit le ministre; alors la monarchie elle-même est république.
(Cont. Soc.)
— On a de tout temps beaucoup disputé sur la meilleure forme de gouvernement, sans considérer que chacune est la meilleure en certains cas, et la pire en d'autres. Pour nous, nous conclurons qu'en général le gouvernement démocratique convient aux petits E ats, l'aristocratique aux médiocres, et le monarchique aux grands.
— Les diverses formes dont le gouvernement est susceptible se réduisent à trois principales . Après les avoir comparées par leurs avantages et par leurs inconvénients, je donne la préférence à celle qui est intermédiaire entre les deux extrêmes et qui porte le nom d'aristocratie.
(L. de la Mont.)
— Tout bien examiné, je ne vois pas qu'il soit
désormais possible au Souverain de conserver l'exercice de ses droits si la cité n'est très-petite
{Coni. Soc.)
— S'il y avait un peuple de Dieu, il se gouvernerait démocratiquement. Un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.
— Les élections par le sort auraient peu d'inconvénient dans une véritable démocratie, où, tout étant égal, aussi bien par les mœurs et par les talents que par les maximes et par la fortune, le choix deviendrait presque indifférent. Mais j'ai déjà dit qu'il n'y a point de véritable démocratie.
— Disons qu'il faut que le gouvernement appartienne au petit nombre, l'inspection sur le gouvernement à la généralité.
(X. de la Mont.)
Le 13 mai 1762, douzî jours avant que le Conseil de Genève eût ordonné des poursuites contre VEmile et le Contrat social^ Rousseau écrivait à Moultou :
a Le Contrat social devrait être bien reçu dans Genève, car j'y préfère V aristocratie à toute autre forme de gouvernement. •
En 1767 , Rousseau écrit à d'Ivernois : B Vous avez pu voir dans nos liaisons que je
ne suis pas visionnaire et dans le Contrat Social que je n'ai jamais approuvé le gouvernement démocratique. »
Peu de temps après, Rousseau écrit à Marcet :
« Quant aux principes de gouvernement établis dans le Contrat social, ils se réduisent à deux principaux; le premier que légitimement la souveraineté appartient toujours au peuple, le second que le gouvernement aristocratique est le meilleur de tous. »
Cinq ans plus tard, en 1767, Rousseau écrit à d'Ivernois :
« Vous avez pu voir dans nos liaisons que je ne suis pas visionnaire et dans le Contrat social que je n'ai jamais approuvé le gouvernement démocratique \ »
On trouva les mots suivants écrits de la main de Rousseau à la marge du livre de VEsprit d'Helvétius.
a Le salut public n'est rien, si lous les particuliers ne sont en sûreté.»
— Si on entend qu'il soit permis à un gouvernement de sacrifier un innocent au salut de la multitude, je tiens cette maxime pour une des
* On voit que Rousseau se défend à plusieurs reprises
plus exécrables que jamais la tyrannie ait inventée, la plus fausse qu'on puisse avancer et: la plus directement opposée aux lois fondamentales de la société. Loin qu'un seul doive^ périr pour tous, tous ont engagé leurs biens ^ leurs vies à la défense de chacun, afin que la faiblesse particulière fût toujours protégée par la force publique et chaque membre par tout l'Etat.
— J aurais désiré que, pour arrêter les projets intéressés et mal conçus, et les innovations dangereuses qui perdirent enfin les Athéniens, chacun n'eût pas le pouvoir de proposer de nouvelles lois à sa fantaisie ; que ce droit appartînt aux seuls magistrats, qu'ils en usassent même avec circonspection; que le Peuple de son côté^ fût réservé à donner son consentement à ces. lois, et que la promulgation ne pût s'en faira qu'avec tant de solennité, qu'avant que la cons-
d'avoir recouimandéle régime déniocrati(]ue. Et cependant il est incontestable que Rousseau a afiinné dans le Conti'at social Je principe de la souveraineté du peuple Comment se rendre compte de cette anomalie? Il est certain que Rousseau en proclamant le principe de la souveraineté du peuple, a distingué \vi kOi'xeraineté et le gouve7'nc77ient. et il semble qu'il ne se soit jamais formé une idée nette sur la nature des rapports eiitre ces deux termes De là cette combinaison de la souveraineté du peuple avecl'a» istocralic, qui est assez difticile à concevoir. Ce qui est évi(ient, c'est que Rousseau n\ùl nulUment approuvé la maxime en vertu de laquelle le peuple peut faire tout ce qu'd veut.
titution fût ébranlée, on eût le temps de se con vaincre que c'est surtout la grande antiquité des lois qui les rend saintes et vénérables, que le Peuple méprise bientôt celles qu'il voit changer tous les jours, et qu'en s'accoutumant à négliger les anciens usages, sous prétexte de fairemieux, on introduit souvent de grands maux pour en corriger de moindres.
{Dédicace du discours sur l inégalité.)
— Dans les Etats où le gouvernement et leslois ont déjà leur assiette, il faut, autant qu'il se peut, éviter d"y toucher, et surtout dans les petites républiques. L'aversion des nouveautés est donc généralement bien fondée : elle l'est surtout pour vous, Genevois, qui ne pouvez qu'y Ijerdre. Votre constitution a sagement pourvu à ce que l'établissement et même la proposition de lois nouvelles ne passât pas sans l'aveu des Conseils. {L. de la Mord.)
— Les révolutions dans l'intérieur d'un Etat sont des exceptions dont la raison se trouvetoujours dans la constitution particulière de l'Etat excepté. Elles ne sauraient avoir lieu deux, fois pour le même peuple.
— Pour moi, je vous déclare que je ne voudrais pour rien au monde avoir trempé dans la conspiration la plus légitime, parce qu'enfin ces
sortes d'entreprises ne peuvent s'exécuter sans troubles, sans violences, quelquefois sans effusion de sang, et, qu'à mon avis, le sang d'un seul iiomme est d'un plus grand prix que la liberté de tout le genre humain. Ceux qui aiment sincèrement la liberté n'ont pas besoin pour la trouver de tant de machines, et sans causer ni révolutions, ni troubles, quiconque veut être libre l'est en effet. {Lettre écrite en 1766.)
— Quoique fassent vos magistrats, les moyens violents ne conviennent point à la cause juste ; sans croire qu'on veuille vous forcer à les prendre, je crois qu'on vous les verrait prendre avec plaisir et je crois qu'on ne doit pas vous faire envisager comme une ressource ce qui ne peut que vous ôter toutes les autres. La justice et les lois sont pour vous; tenez- vous y jusqu'à la fin
(L. de la Mont.)
— J'aurai toujours pour maxime inviolable de porter le plus profond respect au gouvernement sous lequel je vis, sans me mêler de le vouloir jamais censurer et critiquer, ou réformer en aucune manière,
{Lettre à M. de Buttafoco.)
— Quand les hommes sentiront-ils qu'il n'y a point de désordre aussi funeste que le pouvoir arbitraire avec lequel ils pensent y remédier?
Ce pouvoir est lui-même le pire de tous les désordres ; employer un tel moyen pour les prévenir, c'est tuer les gens afin qu'ils n'aient pas la fièvre.
— Tout gouvernement humain se borne par sa nature aux devoirs civils et quoiqu'en ait pu dire le sophiste Hobbes, quand un homme sert bien l'Etat, il ne doit rendre compte à personne de la manière dont il sert Dieu.
(L. à Voltaire.)
— Ceux qui ont voulu faire du christianisme une religion nationale et l'introduire comme partie constitutive dans le système de la législation, ont fait par là deux lautes nuisibles, Tune à la religion et l'autre à l'Etat. Ils se sont écaités de l'esprit de Jésus-Christ, dont le règne n'est pas de ce monde, et mêlant aux intérêts terrestres ceux de la religion, ils ont souillé sa pureté céleste, ils en ont fait l'arme des tyrans et l'instrument des persécuteurs; ils n'ontpas moins blessé les saines maximes de la politique, puisqu'au lieu de simplifier la machine du gouvernement, ils l'ont compliquée, ils lui ont donné des ressorts étrangers, superflus et l'assujettissant à deux mobiles différents, souvent contraires, ils ont causé les tiraillements qu'on sent
■dans tous les Etats chrétiens où on a fait entrer 3a religion dans le système politique ^
[Lettres de la Montagne.)
— Par les principes établis dans le Contrat so- ^ial, on voit que malgré l'opinion commune, les •alliances d'Etat à Etat, les déclarations de guerre et les traités de paix ne sont pas des actes de souveraineté mais de gouvernement, et ce sentiment est conforme à l'usage des nations qui ont le mieux connu les vrais principes -du droit politique. L'exercice extérieur de la puissance ne convient pas au peuple ; les grandes maximes d'Etat ne sont pas à sa portée ; il doit s'en rapporter là-dessus à ses chefs toujours plus éclairés que lui sur ce point.
(L. dn la Mont.)
— On s'est trop occupé du Conseil Général et pas assez de ses membres ; il fallait moins songer <i V autorité cl pins à la liberté.
(L. de la Mont.)
— Ce serait trop abuser du temps que de s'arrêter, sur une supposition aussi chimérique que celle de l'égale distribution des richesses. Cette
* Observons que ces lignes remarquables sont postérieures de quelques années an passage du Contrat sociale dans lequel Rousseau se prononce en faveur d'une religion officielle et obligatoire Nous rencontrons \h une de ces contradictions qui ne sont point rares dans les écrits de Rousseau.
égalité ne peut s'admettre même hypothétique- ■quement , parce qu'elle n'est pas dans la nature •des choses.
— Il faut se souvenir que le fondement du parti 'Social est la propriété et sa première condition, ■que chacun soit maintenu dans la paisible possession d!3 ce qui lui appartient. (Econ. pol.)
— Gomment ! notre Conseil souverain se met à rendre des jugements criminels ! Les rois plus ■sages que lui n'en rendent point.
(L. à Moultou, 1770)
— Le raisonnement vulgaire qu'il ne faut pas «cesser d'occuper les sens du peuple afin de distraire son imagination des choses du gouverne- ■ment, si on veut qu'il soit sage et tranquille, est démenti par l'expérience ; car jamais l'Angleterre n'a été si tranquille qu'elle l'est aujour- ■d'hui et jamais les particuliers ne se sont tant occupés des affaires de la nation. Au contraire, voyez la fréquence des révolutions en Orient où les affaires du gouvernement sont toujours pour le peuple des mystères impénétrables.
— Je n'ai point donné l'exclusion aux prêtres ; -qu'ils élèvent la jeunesse s'ils en sont capables; Je ne m'y oppose point.
(L. à Varch. de Paris.) — • Quelque forme qu'on donne à l'éducation publique, il convient d'établir un collège de ma^
gistrats du premier rang qui en ait la suprême administration.
{Economie politique.)
— La grande société, la société humaine en général est fondée sur l'humanité, sur la hienfaisance universelle. Je dis et j'ai toujours dit que le christianisme est favorable à celle-là.
(L. à Usteri, 1763.)
— Que le rang se règle par le mérite et l'union des cœurs par leur choix, voilà le véritable ordre social ; ceux qui le règlent par la naissance ou la richesse sont les perturbateurs de cet ordre.
— Il en est de la liberté comme de ces aliments solides et succulents ou de ces vins généreux, propres à nourrir et fortifier les tempéraments robustes qui enont rhabitude,mais qui accablent, ruinent et enivrent les faibles et délicats
qui n'y sont point faits.
— Je dis que la nation la plus heureuse est celle qui peut le plus aisément se passer de toutes les autres, et que la plus florissante est celle dont les autres peuvent le moins se passer,
— Les gouvernements qui se conduisent le mieux sont ceux dont on parle le moins.
— Nous ne sommes point les esclaves du Prince, mais ses amis, ni les tyrans du peuple,
mais ses chefs; garants de la liberté, soutiens de la patrie et appuis du trône, nous formons un invincible équilibre entre le peuple et le Roi. Notre premier devoir est envers la nation, le second, envers celui qui la gouverne ; ce n'est pas la volonté du Roi, mais son droit que nous consullons.
{Paroles mises par Rousseau dans la bouche d'un lord anglais.')
— Cette vérité que les impôts ne peuvent être établis légitimement que du consentement du peuple ou de ses représentants a été reconnue généralement de tous les philosophes et juriconsultes qui se sont acquis quelque réputation.
— Les vices des hommes sont en grande partie l'ouvrage de leur situation : l'injustice marche avec le pouvoir. Nous qui sommes victimes et persécutés, si nous étions à la place de ceux qui nous poursuivent, nous serions peut-être tyrans et persécuteurs comme eux. Cette réflexion si humiliante pour l'humanité, n'ôte pas le poids des disgrâces, mais elle en ôte l'indignation qui les rend accablantes. On supporte son sort avec plus de patienee, quand on le sent attaché à notre constitution. (L. au chev. d'Eon, 1876.)
— La domination même est servile, quand le dominateur dépend des préjugés de ceux qu'il gouverne.
— Le gouvernement français ne saurait, quand il le voudrait adoucir la rigueur qu'il apporte dans la censure des œuvres de la presse ; car un gouvernement qui peut tout ne peut pas s'ôter à lui-même les chaînes qu'il est forcé de se donner pour continuer de tout pouvoir.
— Grandeur des nations ! Etendue des Etats! première et principale source des malheurs du genre humain. {Ec.pol.)
— Les Russes ne seront jamais vraiment policés, parce qu'ils l'ont été trop tôt.
— L'administration devient plus pénible dans les grandes distances, comme un poids devient plus lourd au bout d'un plus grand levier.
— On doit plus compter sur la vigueur qui naît d'un bon gouvernement que sur les ressources que fournit un grand territoire.
— C'est parce que la force des choses tend toujours à détruire l'égalité que la force de la législation doit toujours tendre à la maintenir.
— Appliquez-vous à étendre et à perfectionner îe système des gouvernements fédératifs, le seul qui réunisse les avantages des grands et des petits Etats.
{Conseils; aux Polonais, 1772.)
— Je crois impossible à un aussi grand état
que la Pologne de se passer de roi, c'est-à-dire -d'un chef suprême qui soit à vie.
(Conseils aux Polonais, 1772.)
— Les grandes nations ont pris pour elles ce qui n'avait pour objet que les petites républiques et on s'est obstiné à voir un promoteur •de bouleversements et de troubles dans l'homme du monde qui porte le plus vrai respect aux lois -et aux institutions nationales et qui a le plus d'aversion pour les révolutions et les ligueurs de ■toute espèce qui, du reste, le lui rendent bien.
{Dialogues écrits en 1776.)
— Puissé-je voir Frédéric le juste et le redouté couvrir ses Etats d'un peuple nombreux dont il soit le père, et J.-J. Rousseau, l'ennemi des rois, ira mourir au pied de son trône.
[L. au roi de Prusse, 30 od. 1762.)
— Les engagements qui nous lient au corps social ne sont obligatoires que parce qu'ils sont mutuels, et leur nature est telle qu'en les remplissant on ne peut travailler pour autrui sans travailler pour soi. ' iCont. Soc.)
Il ressort, ce nous semble, de ces citations que J.-J. Rousseau n'était point en politique ce rêveur et ce démolisseur fougueux que beaucoup de personnes se représentent.
C'est tout à fait gratuitement qu'on l'a dénoncé comme l'adversaire de la propriété individuelle et comme un instigateur d'insurrections.
S'il était besoin d'une démonstration plus convaincante des sentiments modérés d& Rousseau en politique, nous la trouverions, dans ses appréciations au sujet de la constitution genevoise. Tous les jurisconsultes genevois sont d'accord pour déclarer que les. institutions politiques en vigueur dans notre cité du vivant de Rousseau étaient une combinaison d^ aristocratie et de démocratie. Or^ Rousseau donne son approbation expresse à. la constitution de la république genevoise.
S'adressant en 1764 à ses concitoyens^ dans les Lettres delà Montagne, il leur dit : « J'ai pris votre constitution, que je trouvais, belle, pour modèle des institutions politiques, et vous proposant en exemple à l'Europe, loin de chercher à vous détruire, j'exposai les moyens de vous conserver. »
Et trois ans plus tard, en 1708, Rousseau se plaçant entre les deux partis exclusifs qu'il cherche à rapprocher écrit à d'Ivernois :
0 Le Petit Conseil tend fortement à Faristocratie la pluy dure; les maximes des représentants vont par leurs conséquences non-seulement à l'excès mais à l'abus de la démocratie 5 cela est ■certain. Or, il ne faut ni l'un ni l'autre dans votre républi(]ue. Il s'agit d'un gouvernement mixte •où le peuple soit libre sans être maître, et où le magistrat commande sans tyranniser. Le vice de votre constitution n'est pas de trop gêner la liberté du peuple ; au contraire, votre liberté légitime ne va que trop loin, et, quoi qu'on en puisse dire, il n'est pas bon que le Conseil général soit nécessaire à tout. »
Après avoir examiné attentivement l'ensemble des déclarations politiques de Rousseau, on peut, ce nous semble, conclure à volonté qu'il était un aristocrate intelligent et progressif, ou bien un démocrate raiso?inable et modéré. Il comprenait que les circonstances sont le plus souvent plus fortes que les systèmes et ne manifestait de préférence exclusive pour aucune forme de gouvernement'.
' Notre appi'éciation du caractère ecclectique des idées politiques de Rousseau est coroboree par la note suivante de Musset-i^attay dans son histoire de J.-.J. Rousseau :
« La manie d'extraire des passages, de les interpréter et de les commenter, produisit en 1790 une brochure intitulée : Jean-Jacques Rousseau aristocrate, et, en 17D1,
Le seul régime qu'il ait répudié sans aucunes hésitation est l'absolutisme monarchique. A la vérité, grâce en bonne partie à son éducation genevoise qui ne l'avait pas familia risé avec l'idée d'institutions représentatives,. Rousseau n'apprécia pis la valeur du régime parlementaire et constitutionnel qui n'avait point produit encore les remarquables résultats qu'il a obtenus depuis. Il ne faut pas perdre de vue que lorsque Rousseau s'essayait à esquisser des théories politiques, la science constitutionnelle était dans l'enfance et que l'expérience régulière du gouvernement parlementaire était à peine commencée.
C'est sans aucun fondement, selon nous, que beaucoup de publicistes ont prétendu mettre en rapport les excès de la révolution française, et le despotisme tyranniqueexercé par la Convention nationale, avec les théories de Rousseau. Non-seulement il est mipossible de trouver dans les écrits de Rousseau rien qui justifie les actes odieux reprochés
un ^ros livre dont le titre est : Jean- Jacques Rousseau considéré comme un des auteurs de la Révolution. Lesdeux écrivains avaient également raisun. »
à la Convention; mais encore on peut aftirmer que le citoyen de Genève les avait en quelque sorte condamnés d'avance.
Rousseau n'avait-il pas eu soin de dire que le principe de la souveraineté du peuple ne pouvait être appliqué qu'à des Etats de petite étendue ? n'avait-il pas expressément conseillé aux Polonais d'établir un gouvernement fédératif? Et on veut que ce partisan avoué de la fédération, ce défenseur convaincu de la division des pouvoirs et des droits individuels, ait poussé à la concentration de toute la force nationale entre les mains d'une assemblée unique, à l'établissement d'un pouvoir dictatorial. Les mémorables discussions qui ont valu à Jean-Jacques l'admiration du public et les persécutions du pouvoir n'ont-elles pas pour objet essentiel de ballre en brèche le principe d'autorité dans tous les domaines? n'impliquent-t-elles pas forcément la reconnaissance d'une entière liberté des opinions? L'omnipotence gouvernementale n'a aucun sens dans l'ordre d'idées où Rousseau se meut.
Il se peut que les conventionnels aient cru en obéissant à leurs passions, réaliser les
principes de Rousseau, mais ils n'avaient certainement pa.s bien compris ce fervent apôtre de la liberté politique et de l'humanité. Rousseau ne saurait éire rendu responsable d'actes qu'il eût désavoués et qui n'étaient en aucnne façon conformes aux doctrines professées par lui. Les hommages qui Ini furent décernés par l'Assemblée Constituante sont les seuls qu'il ait ^mérités et qu'il eût acceptés. La légende de Rousseau révolutionnaire et démagogue doit aller rejoindre d'autres inventions analogues enfantées par l'esprit de parti.
A la vérité, Rousseau n'a pas pu comprendre les conditions attachées à l'exercice de la liberté politique comme nous les comprenons aujourd'hui. Il est aisé de signaler dans les vues politiques de Rousseau do graves lacunes et même des contradictions; mais il ne s'en rattache pas moins par ses grandes lignes à la noble école libérale qui a réussi à acclimater en Europe et en Amérique les institutions libres et les principes du self government. Les libéraux auraient grand tort de s'inspirei* exclusivement
— Godes principes de Rousseau, mais ils ne se méprennent pas moins lorsqu'ils croient devoir le renier ; car il est un des leurs. Au reste, Rousseau ne s'est jamais proposé d'exposer un système politique quelque peu lié et complet, et cette seule considération suffit à infirmer les conclusions trop absolues qu'on pourrait tirer de ses écrits.
Nous ne pensons pouvoir mieux terminer cette digression qu'en citant les lignes suivantes du professeur François Roget :
ï II faut tenir compte à Rousseau de son idéal ; «'est par là qu'il est si fort supérieur à tous ses élèves. Sa république n'est rien moins qu'étrangère à la notion et à la pratique du devoir ; la liberté n'est point pour lui la licence, il la veut fière et sainte^ avec des lois plus austères cent fois que celles des tyrans. »
MISCELLANEES
— Si ce n'est pas toujours un mal de mourir, c'en est fort rarement un de vivre.
(L. à Voltaire, 1756.)
— Dans quelque situation qu'on se trouve, cen'est que par le joug de l'opinion qu'on est constamment malheureux. Quand ce joug ne se fait pas sentir et que la raison parle, elle nous console de tous les maux qu'il n'a pas dépendu de nous d'éviter. {Bêveries.)
— Le bonheur n'a point d'enseigne extérieure ; pour le connaître, il faudrait lire dans le cœur de l'homme heureux; mais le contentement se lit dans les yeux, dans l'accent, dans la démarche et semble se communiquer à celui qui l'aperçoit. (-^^0
— Je sens mieux, de jour en jour, qu'on ne^ peut être heureux sur la terre qu'à proportion qu'on s'éloigne des choses et qu'on se rapproche de soi. (L. à Jf"« D. M., 1764.)
— J'ai toujours vu que ceux qui savaient rendre leur situation, non la plus éclatante, mais la plus indépendante, étaient les plus près de toute la félicité permise à l'homme.
(L. an pr. de WuHemhcrg, i7Gi)
— C'est une fausseté méprisable de sub=îtituer des procédés à la place des sentiments et de n'être honnête qu'à l'extérieur. Quiconque a le courage de paraître toujours ce qu'il est, deviendra tôt ou tard ce qu'il doit être ; mais il n'y a plus rien à espérer de ceux qui se font un caractère de parade.
{L. à .1/™« d'IIoudetot, 1758.)
— Helvétius a dans plus d'une occasion soulagé les malheureux, ses actions valent mieux que ses écrits. Mon cher Deleyre, tâchons d'en faire dire autant de nous. (L. à Deleyre, 1758.)
— Nul homme n'ose être lui-même ; il faut faire comme les autres, c'est la première maxime de la sagesse du pays. Cela se fait, cela ne se fait} pas voilà la décision suprême.
— Faites du bien, mon cher Saint-Brisson, mais non pas des livres.
— Cher Saint-Brisson, un fils brouillé avec sa mère a toujours tort. (1764.)
— En général, je suis convaincu qu'un homme sage ne doit jamais former des liaisons dans des
conditions ^fort au-dessas de la sienne; car quelque convenance d'humeur et de caractère, quelque sincérité d'attachement qu'il y trouve, il en résulte toujours, dans sa manière de vivre, une multitude d'inconvénients.
— L'argent qu'on possède est l'instrument de la liberté ; celui qu'on pourchasse est celui de la servitude. Voilà pourquoi je serre bien et ne convoite rien. (Confessions.)
— Il est impossible qu'un homme qui sait vivre seul soit méchant, et qu'un méchant veuille vivre seul.
— Paradis aux bienfaisants, disait sans cesse le bon abbé de St-Pierre ; voilà un paradis que les méchants ne peuvent ôter à personne, et qu'ils se donneraient, s'ils en connaissaient le prix. {L. à 31ouUou, 1765.)
— Sur toutes choses, il faut penser, repenser et n'avoir jamais assez pensé. C'est là tout le secret d'un bon ouvrage et c'est en m'appliquant à cette méthode que j'ai travaillé avec quelque succès.
— Il est trop difficile de penser noblement quand on ne pense que pour vivre.
— Je dois vous avouer une de mes folies, c'est de faire de mon Héloïse le critérium sur lequel je juge du rapport des autres cœurs avec le mien.
-Je conviens volontiers qu"on peut être plein d'honnêteté, de vertu, de sens, de raison et de goût et trouver ce roman détestable ; quiconque ne l'aimera pas peut bien avoir part à mon estime, mais jamais à mon amitié. Quiconque n'idolâtre pas ma Julie ne sent pas ce qu'il faut :aimer ; quiconque n'est pas l'ami de Saint-Preux ne saurait être le mien. D'après cet entêtement, jugez du plaisir que j'ai pris en lisant votre Gabrielle, d'y retrouver ma Julie un peu plus héroïquement requinquée, mais gardant son même naturel, animée peut-être d'un peu plus de chaleur, plus énergique dans les situations tragiques, mais moins enivrante aussi, selon moi, •dans le calme.
(L. à Du Belloîj, 1770.)
— Vous me marquez qu'on trouve ce livre dangereux {la N. Héloïse) ; je le crois en efïet ■dangereux aux fripons, car il fait aimer les ■choses honnêtes.
(L. à il/""» de Crcqui, 1761.)
— Ou je me trompe fort peu ou ceux sur qui V Emile ferait quelque impression parmi le peuple, en seraient beaucoup plus gens de bien et n'en seraient guère moins chrétiens.
(L. à 31oultou, 1762.)
— Eh I comment me résoudrais-je à justifier cet ouvrage {V Emile) ? moi qui crois effacer par lui les fautes de ma vie entière ; moi qui mets les maux qu'il m'attire en compensation de ceux que j'ai faits ; moi qui plein de confiance, espère un jour dire au Juge suprême: daigne juger dans ta clémence un homme faible ; j'ai fait le mal sur la terre, mais j'ai publié cet écrit. >
— Il s'agit dans V Emile d'un nouveau système ■d'éducation dont j'offre le plan à l'examen des sages, et non pas d'une méthode pour les pères et les mères, à laquelle je n'ai jamais songé. »
(L. de la Mont.)
— Un bon livre est celui dont l'effet total est de mener au bien, malgré le mal qui peut s'y trouver.
— - Je pense que Richardson s'est lourdement trompé en voulant instruire les filles par des romans ; c'est mettre le feu à la maison pour faire jouer les pompes.
— Voilà mon maître et consolateur Plutarque; gardez-le sans scrupule aussi longtemps que vous le lirez, mais ne le gardez pas pour n'en rien faire.
(L. à M'^^ (TEpinay.)
— Pythagore disait qu'il ne faut jamais attiser le feu avec une épée; cette sentence me paraît être la plus importante et la plus sacrée des lois de l'amitié.
— Henriette, on ne quitte pas sa tête comme son bonnet, et on ne revient pas plus à la simplicité qu'à l'enfance ; l'esprit une fois en effervescence y reste toujours, et quiconque a pensé pensera toute sa vie.
(L. à Jfi'« D. M.)
Rousseau écrit en 1761 à la maréchale de Luxembourg et à son époux.
« Que je vous plains ! Que la Providence en vous rendant si bons, si aimables, si estimables, vous a tous deux déplacés! Ah! vous méritiez d'être nés obscurs et libres, de n'avoir ni maîtres, ni valets, de vivre pour vous et pour vos amis ; vous les auriez rendus heureux, et vous l'auriez été vous-mêmes. »
— Revêtue de sa robe de noces au milieu du cours des eaux et du chant des oiseaux, la terre offre à l'homme dans l'harmonie des trois règnes un spectacle plein de vie, d'intérêt et de charmes, le seul spectacle au monde dont ses yeux et son cœur ne se lassent jamais.
(Rêveries.)
— J'étais si ennuyé de salons, de jets d'eau, de bosquets, de parterres et des plus ennuyeux montreurs de tout cela ; j'étais si excédé de brochures, de clavecin, de tri, de nœuds, de sots bons mots, de fades minauderies, de petits conteurs et de grands soupers, que quand je humais, en traversant un hameau, la vapeur d'une bonne omelette au cerfeuil, quand j'entendais de loin, le rustique refrain des faneuses, je donnais au diable et le rouge et les falbalas et l'ambre. (Confessions.)
— Vous me demandez de la musique. Eh Dieu ! cher Vernes, de quoi me parlez-vous? Je ne connais plus d'autre musique que celle des rossignols et les chouettes de la forêt m'ont dédommagé de l'opéra de Paris.
(L. à Vernes i759.)
— J'herboriserai, mon cher hôte, jusqu'à la mort et au-delà ; car s'il y a des fleurs aux Champs-Elysées, j'en formerai des couronnes pour les hommes vrais, francs, droits et tels qu'assurément j'avais mérité d'en trouver sur la terre. {L. à du Peyrou, 1769.)
— Je ne conçois qu'une manière de voyager plus agréable que d'aller à cheval ; c'est d'aller à pied. On part à son moment, on s'arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d'exercice qu'on
veut. On observe tout le pays, on se détourne à droite, à gauche ; on examine tout ce qui nous flatte, on s'arrête à tous les points de vue. Aperçois-je une rivière, je la côtoie ; un bois touffu, je vais sous son ombre, je le visite ; une carrière, j'examine les minéraux. Partout où je me plais j'y reste, à l'instant que je m'y ennuie, je m'en vais. Je ne dépends ni des chevaux ni du postillon. Je n'ai pas besoin de choisir des chemins tout faits, des routes commodes; je passe partout où un homme peut passer, je vois tout ce qu'un homme peut voir ; et ne dépendant que de moi-même, je jouis de toute la liberté dont un homme peut jouir. J'ai toujours vu ceux qui voyageaient dans de bonnes voitures bien douces, rêveurs, tristes, souffrants, et les piétons toujours gais, légers et contents de tout. Combien le cœur rit quand on approche du gîte, combien un repas grossier parait savoureux !
(Emile.)
Rousseau écrit en 1759 à Lenieps, après la représentation du Devin du Village.
« Eh ! vive Dieu ! mon bon ami ; que votre lettre est réjouissante; des cinquante louis, des cent louis, des deux cents louis, des 4,800 livres ! où prendrai-je des coffres pour mettre tout cela? Vraiment, je suis tout émerveillé de la génère-
site de ces Messieurs de l'Opéra. Qu'ils ont changé, oh ! les honnêtes gens! oh! quand je serai riche, venez, venez avec vos monstres de l'Escalade; je vous ferai manger un brochet long comme ma chambre.»
A Mademoiselle d'Ivernois en lui envoyant un lacet (i76SJ.
« Portez sous d"heureux auspices cet emblème des liens de douceur et d'amour dont vous tiendrez enlacé votre heureux époux, et songez qu'en portant un lacet tissu par la main qui traça les devoirs des mères, c'est s'engager à les remplir. »
Jean-Jacques à la marquise de Gréqui qui lui avait envoyé des poulardes.
— En vérité, Madame, s'il ne fallait pas vous remercier de votre souvenir, je crois que je ne vous remercierais point de vos poulardes. Que pouvais-je faire de ces quatre poulardes. J'ai commencé par en envoyer deux à gens dont je me souciais guère. Cela m'a fait penser combien il y a de différence entre un présent et un témoignage d'amitié. 0 Madame ! si vous m'aviez fait donner de vos nouvelles sans rien m'envoyer de plus, que vous m'auriez fait riche ou reconnaissant! Au lieu qu'à présent que les poulardes sont mangées, tout ce que je puis faire de mieux,
c'est de les oublier; n'en parlons donc plus. Voilà ce qu'on gagne à me faire des présents.
— Je comprends, mon cher Moultou, qu'une caisse de confitures que j'ai reçue de Montpellier est le cadeau que vous m'aviez annoncé cet été, et auquel je ne songeais plus quand il est venu me surprendre en guet-apens. Que voulez- vous que je fasse d'un si grand magasin ? Voulez-vous que je me mette marchand de sucre? Il me semble que je n'étais pas trop appelé à ce métier ; il en faudrait beaucoup, je l'avoue, pour adoucir les fleuves d'amertume qu'on me fait avaler depuis tant d'années ; mais c'est une amertume mielleuse et traîtresse qui ne saurait s'allier avec la franche douceur du sucre. Votre envoi, cher Moultou, n'est raisonnable qu'au cas que vous vouliez venir m'aider à le consommer; j'en goûterais alors la douceur dans toute sa pureté.
— Ne serais- tu pas un de nos frères les quakers? Si cela est, je m'en réjouis, car je les aime beaucoup, et à cela près que je ne tutoie pas tout le monde, je me crois plus quaker que toi. Je suis très-content de toi et de ta lettre, excepté à la fin, où tu te dis encore plus à moi qu'à toi ; car tu mens, et ce n'est pas la peine de se mettre à tutoyer les gens pour leur dire des mensonges.
Adieu, cher patriote, je te salue et t'embrasse de tout mon cœur. Tu peux compter c|ue je ne mens pas en cela.
(L. à Cartier, 1759.)
Rousseau écrit de Môtiers, le 21 octobre 1762, à Moultou :
« J'ai eu l'ami Deluc, C'est un excellent ami, un homme plein de sens, de droiture et de vertu; c'est le plus honnête et le plus ennuyeux des hommes. J'ai de l'amitié, de l'estime, et même du respect pour lui; mais je redouterai toujours de le voir. Cependant je ne l'ai pas trouvé si assommant qu'à Genève. 11 m'a laissé ses deux livres; j'ai même eu la faiblesse de lui promettre de les lire, et, de plus, j'ai commencé. Bon Dieu, quelle tâche! moi qui ne dors point! J'ai de Topium au moins pour deux ans. »
— Je dis à mon disciple Roustan : Mon enfant, reste obscur, profite du triste exemple de ton maître. Au surplus sois bon père, bon mari, bon régent, bon ministre, bon citoyen, homme simple en toute chose et, rien de plus, et je te promets une vie heureuse.
(L. au ministre Roustan.)