‹ La sagesse parisienneChapitre 10 sur 32 · PHILOSOPHIE AMOUREUSE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE AMOUREUSE

On a guillotiné Menesclou. Voici bien une entrée en matière un peu lugubre pour une chronique qui porte le titre de la mienne.

Mais l'Amour et la Mort sont frères ! On a retrouvé une belle médaille ou, plutôt, une pierre gravée antique qui les montre se donnant la main au dessus d'un autel de la Nature, personnifiée par Cybèle. Une fois de plus, le grand et profond symbolisme grec a exprimé une idée que la science moderne confirme.

Les journaux de ce soir nous donnent toutes sortes de détails sur l'exécution de Menesclou.

Ces détails sont toujours les mêmes et monotonement écœurants. C'est éternellement la même foule, composée des mêmes éléments : des repris de justice que Téchafaud attire par une sorte de force magnétique, comme le tapis vert attire le joueur, même décavé ; des bourgeois qui ont connu

le condamné; des gens « sensibles «.qui, frappés par la cruauté du coupable, éprouvent une douce satisfaction à lui voir couper le col ; des filles, enfin, et toujours, cachée derrière les volets de quelque cabaret, la légendaire Temme du monde, qui a été passer la nuit de l'exécution avec son amant, à proximité de l'échafaud, et qui a cherché on ne sait quelle étrange volupté à voir ses amours Tivre en face de la mort violente d'un malheureux.

Je ne crois pas plus qu'il ne convient à cette dernière légende. Mais, qu'elle ait un fond de réalité, et qu'on puisse citer des exemples à son appui ou bien qu'elle soit le produit d'un reporter trop Imaginatif OLi d'un moraliste trop chagrin et trop amer, elle est née d'une observation juste : l'amour frère de la mort ! Michelet en a fait, je crois, 'titre d'un des chapitres de son étrange et profoi histoire naturelle. La science nous apprend, effet, que l'être qui va disparaître, le phtisii par exemple, est en proie à. une inquiète furie à moun L'instinct de la conservation de la racf traduit en ardeurs, mortelles elles-mêmes et hâtent sa fin. D'autres maladies encore ont ce ' sultat et présentent cette singularité. Le mour veut se continuer et se rattacher à l'existence an dernier eS'ort qui le brise. Les animaux uiê ont de semblables instincts, et combien il en dont les amours sont des suicides T

Toutes les fois que, dansl'ordre social, il se p

duit de ces désordres qui sont comme des maladies, on voit fleurir les rapides amours. Nul exemple plus frappant que le règne de la Terreur en 93. Tout le monde était amoureux et galant. Fouquier- Tinville rimait des vers d'album, Danton se remariait, Robespierre flirtait, et, dans les prisons, Chénier écrivait des vers pleins de passion. Et tous étaient aimés, profondément aimés, comme les hommes sur qui est la main de la mort le sont souvent.

Les militaires passaient volontiers autrefois et passent encore pour être des « hommes à succès. > Je crois qu'il en faut rabattre, en certains pays surtout où les soldats sont mal reçus dans le monde, ce qui est un grand tort. Mais il y a cependant quelque chose de vrai dans cette rumeur, qui compromet la bonne d'enfants avec le conscrit, la bourgeoise avec le sous-lieutenant et la duchesse avec le colonel.

On s'imagine et on dit volontiers que les femmes sont des folles, qui se laissent prendre àTuniforme, aimant en enragées « les éperons et les moustaches », comme disait Musset. Sans compter que les moustaches sont aujourd'hui portées par les bourgeois, et que les uniformes ne sont pas fort jolis en général, je fais aux femmes qui aiment les militaires l'honneur d'être menées par un sentiment plus haut et plus profond que le goût des panaches et de3 fanfreluches. Ce que la femme aime dans le

soldat par- dessus tout et sans se l'avouer peut-être à elle-même, c'est l'inconnu de ses destinées et Téternelle menace de la mort qui plane sur les plaisirs qu'on trouve avec lui. L'amant, jeune, bien portant, fringant, en huit jours peut être appelé à la frontière et la première balle peut être pour lui. Cela ajoute aux amours un charme étrange et une attraction puissante. Ils ne risquent pas de s'embourgeoiser; ils ont chance de ne pas mourir d'une maladie de langueur et de la pléthore des satisfactions tranquilles et sans mélange . Le clairon qui sonne la diane chère aux amants, dit la chanson, et qui réveille leurs plaisirs, demain sonnera la charge. Dans le soldat, il y a du passant, de Tinconnu, de la chose qui doit disparaître brusquement, contre sa volonté. C'est l'éclair traversant l'existence tourmentée de certaines femmes, comme il traverse les nuages du ciel de tempête : il illumine et laisse la nuit plus profonde derrière lui.

Les femmes aiment vraiment les êtres qui vont mourir. On les voit disputer mieux que nous les malades à la maladie, même quand nous avons perdu tout espoir. Le médecin soigne, le gardemalade guérit, dit V. Hugo ; et le garde-malade, c'est la femme. Cette familiarité avec la mort qu'elles ont dans Taccomplissement de leurs devoirs, elles l'ont aussi dans leurs amours et leurs fantaisies. Je suis convaincu qu'un homme dont les jours seraient comptés et qui serait libre, à peu près

quel qu'il fût, n'aurait pas à s'occuper de ses nuits- Les femmes Tiendraient à lui, à cet inconnu. Elles aiment à se pencher ainsi sur les abîmes.

Corrompez un peu ce sentiment, né cependant du plus noble des instincts, et vous arrivez à ces sentiments de curiosité malsaine que les femmes témoignent aux exécutions et qu'on blâme avec raison. Les moralistes commencent à savoir main* tenant que ce qu'on appelle les instincts pervers sont des instincts simplement pervertis, dans presque tous les cas. Cette idée sublime de la conservation de la race, par des degrés dont il est facile de suivre la descente dans le fond du cœur féminin, conduira à ces amours ou tout au moins à ces curiosités excentriques pour des condamnés, dont on cite des cas mystérieux. De toute façon, ouvertement, cyniquement, les grands criminels ont tous eu une sorte de clientèle féminine, qui ne s'est pas toujours uniquement recrutée dans le monde d'où ils sortent d'habitude. Il y a eu d'étranges passions d'esprit, semblables aux posses^ sions démoniaques. C'est alors que la « dame du monde ;► chère aux romanciers va voir mourir un être dont le désir a hanté sa cervelle, et s'y fait conduire par son amant, qui n'est certes pas, cette nuit-là, maître ni de ses sens ni de ses pensées. Ce jour-là, l'amour est le frère cadet de la mort ; ce n'est que celle-ci qui fait passer des frissons dans le corps de la curieuse et qui attire ses regards,

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comme on voit^ dans la danse d*Holbein, la fiancée fixer les yeux uniquement sur la Mort^ qui guide la noce.

J'ai employé le mot < curieuse ». Les femmes sont, en effet, curieuses par-dessus tout. Encore ce mot n'est-îl peut-être pas le vrai. Elles sont bien plutôt chercheuses de sensations que curieuses des faits et des idées. Le spectacle d'une exécution peut avoir un intérêt d'observation pour le moraliste, pour le législateur, qui regardent la foule : il peut offrir une démonstration au inédecin-criminaliste. Mais chacun voudrait pouvoir faire son étude sans éprouver l'horrible sensation de la mort violente d'un être plein de vie la seconde avant. C'est cette sensation que les femmes vont chercher aux exécutions . Elle leur est douloureuse et agréable à la fois, comme l'entrée, en plein été, dans une piscine glacée. Elles serrent alors la main de l'homme aimé, à qui elles ne pensent guëre cependant, mais elles éprouvent un frémissement ineffable en saisissant la vie, pour ainsi dire, en face du spectacle de la mort. Qui dira les prodigieux raffinements d'égoïsme de Têtre humain, la profondeur des plaisirs qu'il tire du mal d'autrui, depuis le désintéressement hautain d'une Lucrèce jusqu'aux joieâ Innommées d'un tortionnaire % Mais cela nous mènerait aux plus sombres tableaux.

J'aime mieux conclure en disant que, dans maints sentiments des femmes qu'on condamne et qui sont

blâmables quand ils s^exagèrent, règne cependant une idée nécessaire, admirable et douce. La femme est la grande conservatrice, et l'amour s'entend î^vec la mort, qui est le grand rénovateur.

Il est rare qu'elles aient peur, par exemple, des cimetières. En Italie et en Allemagne, — enSouabe surtout, — les amoureux se donnent volontiers rendez-vous dans le campo santo : ils s'asseyent sur les pierres tombales ; ils y causent d'amour. Pourquoi pas ? Les oiseaux chantent bien aux pointes des cyprès, où la couvée est nichée. Et ces morts seront-ils fâchés d'apprendre que l'amour est plus fort que la mort, et qu'ils revivent en leurs fils?

D'ici à huit jours, presque tous les théâtres de Paris auront fait leur réouverture. Les comédiens et les comédiennes, qui étaient un peu partout, sur les plages et dans les casinos, en rupture de coulisses, regagnent à toute vapeur leurs scènes respectives. Bon nombre avaient émigré à Etretat. C'est que ce petit trou maritime, caché entre deux rochers, a l'air d'un décor : il y a un côté cour et un côté jardin. Or, la nature ne plaît aux gens de théâtre que lorsqu'elle n'a pas Tair véritable. Ce

diable de métier qu'ils font a un je ne sais quoi de si puissant qu'il les suit partout. Les actrices pieuses (car il y en a) ne se représentent guère le Paradis que comme une pièce à femmes, et l'encens des séraphins doit avoir l'odeur fade des coulisses pour plaire à leur nez. Quant à celles qui sont résignées à l'Enfer, elles se disent qu'après tout, les flammes de la géhenne ne sont qu'une rampe un peu plus chaude que les autres.

Cette passion du théâtre quand elle s'empare des âmes féminines, y cause les troubles les plus étranges. Il y a une morale pour les actrices qui est tout à fait spéciale, et qui, faisant tache d'huile autour d'elles, crée ces types si amusants des familles Cardinal, que M. Halévy nous a racontées. Une vraie actrice qui a le théâtre dans l'os, comme elles disent, est, au point de vue de l'amour, un phénomène singulier. A part de rares exceptions, le théâtre rend les femmes qui s'y livrent froides comme le marbre et diplomates comme Talleyrand,

Partout ailleurs la passion a ses entraînements, le caprice a ses surprises. Mais, pour les actrices, toutes ces histoires-là ne sont rien à côté de la grande et unique préoccupation du public et du succès. Il y a des jeunes filles bien élevées qui se font enlever : il y a des mères de famille qui lèvent le pied avec un séducteur, abandonnant tout pour quelques jours d'ivresse : mais, depuis le dix-huitième siècle, où Ton vit la chose deux ou trois fois.

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on ne trouverait pas une actrice qui ait rendu un rôle et manqué son entrée pour suivre les fantaisies de son cœur. .

Pendant quelques semaines, les hommes qui, dans une frénésie, aiment une femme et ne pour* suivent pas sottement une satisfaction de vanité, ont pu faire la cour aux actrices. Il y a, vers la fln de juillet, comme une trêve du dieu d'amour. Mais il est presque sans exemple que cette période se prolonge au delà d'une quinzaine. L*amant choisi, au bout de ce temps-là, a déjà un rival. C*est le rôle de la rentrée. Pour ce rôle, l'actrice est résignée à tout. S'il faut des toilettes, elle les aura, — elle si joyeuse il y a huit jours encore de courir les buissons en robe de toile! S'il faut aller voir l'auteur, on ira le voir, fût-il de ceux qui assignent leurs rendez- vous au matin, heure propice, paraît^ il, aux tempéraments appauvris. Le cabot luimême redevient un homme. Songez donc I si, pendant une tirade, il allait faire quelque frasque qui couperait Teffet I Ah 1 les pauvres femmes de théâtre I Jamais elles ne sont à elles, jamais elles ne se possèdent assez pour se donner ! Je ne puis m'empêcher de les plaindre et de les admirer à la fois. Quant à les aimer, c'est une autre affaire. Tout amant d'une actrice, s'il n'est pas un vaniteux, c'est-à-dire un nigaud, est un martyr. Quant aux honnêtes gens qui épousent ces dames et les « retirent » du théâtre, ce qu'ils ont de mieux à

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faire, neuf fois sur dix, c*est d'aller prendre des leçons de piano ; dans un an, ils seront accompagnateurs I

La morale particulière au théâtre éclate en son plein dans les classes du Conservatoire. On se fait, dans le monde toutes sortes d'idées biscornues sur les mœurs de ces demoiselles, qui piochent le Songe d'Aihalie ou le rondeau de la Cenerentola. On s'imagine volontiers que ces lèvres rouges ont envie de mordre aux fruits défendus, que ces cœurs, sans cesse invités par l'étude des passions, s'y laissent prendre.

C'est une grande erreur. Je mettrais ma main au feu que le Conservatoire est un des endroits de Paris où les jeunes filles sont le plus sages. Point ignorantes, cela s'entend. Tout ce monde-là parle librement, se tutoie, s'embrasse, se prend sur les genoux. Ces demosielles savent de quoi il retourne, et la mère Cardinal le leur apprendrait au besoin* Mais, dès que la fillette a quatorze ans, on lui a parlé de son rôle. Une passion est entrée dans son cœur qui ne cède la place à aucune autre.

Avec le temps, à tête reposée, s'inspirant de bons conseils et d'exemples précieux, l'actrice fera le nécessaire pour assurer le succès de sa vie de théâtre. Une politique d'un effrayant machiavélisme la conduira. Elle pèse l'influence d'un chacun. Elle connaît le critique bon garçon et galant homme qui se laisse prendre à une petite mine,

à une frimousse rieuse. Elle ne tire jamais sa poudre aux moineaux ; elle s'arrange toujours de telle sorte que sa chute soit un premier pas vers les triomphes de son ambition. Aussi ce sont des conquêtes difficiles que celles de ces femmes qui n*ont cependant passé aucun traité avecVesta. Les qualités personnelles n'y sont de rien: la fortune n'y suffit pas toujours. Il faut la situation qui emporte tout.

Il y a. dans le monde, des femmes qui ont autant de froide habileté que les actrices dans la conduite de leurs amours. Ce sont ces autres actrices qu'on appelle les femmes « qui ont un salon ». La première condition pour la femme qui a un salon, c'est de n'avoir ni le trop d'austérité qui éloigne les hommes, ni cette franchise des passions avouées qui les écarte aussi.

J'ai connu, il y a quelques dix ans, un bel exemple de cette politique féminine. La femme dont je parle, S..., avait de l'esprit jusqu'au bout des ongles, qu'elle avait fort roses à ses mains superbes. Elle était sans préjugés, oh I mais, sans aucun préjugé ! De race aristocratique et artistique à la fois, bâtarde de la noblesse et allé légitime du génie, elle avait voulu avoir, à Paris, son petit coin de royaume. Il lui avait suffi d'ouvrir les portes de son salon pour y voir arriver, pleins de curiosité, une élite de jeunes hommes et une vieille garde d'hommes célèbres. Il y avait là des débris du bel

esprit d'autrefois, des artistes, des politiques, dont quelques-uns sont aujourd'hui les premiers de rÉtat.

S..« était charmante, d*un visage noble et taillé dans le marbre. Tout juste assez mariée pour n'être pas une demoiselle, elle était libre d'ellemême comme un garçon. On savait, de plus, que le marbre de son corps cachait un tempérament de feu, ardent et curieux, jadis sincère dans ses folies. Bref, rien n'était plus désirable qu'elle. Pendant deux hivers, ce fut une suite non interrompue de soirées charmantes, de causeries libres, de petits soupers et de galanteries excentriques. Un futur député lui chanta une sérénade sous son balcon, en plein Paris, à deux pas du boulevard.

A quinze ou vingt, qui ramions sur sa galère, nous fîmes tout pour la séduire. Elle eut des bouquets à remplir des serres, des sonnets à faire un volume qui aurait du succès, n'en doutez pas. Et cependant, S..* était sage et nous le savions bien ; car, s'il faut tout dire, nous nous surveillions les uns les autres, moitié curieux, moitié jaloux.

Pour moi, je ne faisais guère la cour à S... que ce qu^il fallait pour être poli. Mon cœur était aux mains d'une autre enchanteresse : et ma tranquillité d'esprit me fit devenir, parmi ses amants (comme disait le grand siècle), son ami. Un soir que nous devisions en fumant des cigarettes après souper, — car, sûre d'elle-même, elle ne fuyait pas

le tete-à-tete, —je lui demandai le secret de son eœur. « Mon secret, me dit S..., c'est que je veux avoir un salon. Je vous trouve tous — elle me^ mettait dans le tas 1 ^— les plus charmants hommes du monde : votre esprit guérit mon ennui, votre notoriété flatte ma vanité, votre influence sert mes intérêts. Mon cœur, si vous voulez en parler, est éparpillé entre vous. Comment choisirais-je ? J... a les mains sales, mais de l'esprit comme pas un. L... est éloquent comme Mirabeau. F... est joli garçon, et quand il vous serre doucement la main, on sent qu*il vous briserait les os au besoin. Mais si je choisissais un de vous, il mettrait les autres à la porte, et je n'aurais plus de salon. Voilà pourquoi je vous étonne, je vous irrite et je vous retiens par ma sagesse. » — « Mais... » insistai-]e. — « Oh I je sais ce que vous allez dire I Me croyezvous donc si sotte ? Vous connaissez bien le comte de L...? Ce flls des preux est riche, jeune, vigoureux, lavé et imbécile. Deux fois la semaine, pour que je puisse garder dès visiteurs tels que vous dans mon salon, il vient faire l'appartement. Plaignez-vous donc d'un tel valet de chambre 1 » Et la folle riait, et moi aussi, lâchement, sans avoir le courage de lui dire qu'elle était une coquine.

Maintenant que mes cheveux ont blanchi, et que c'est moi qui reste un marbre devant les belles statues féminines, j'ai senti grandir en moi une haine profonde pour toutes ces créatures qui ont le

triste courage de nourrir leur vanité avec le sang de leur cœur. L'actrice qui trouve aimable Thomme qui lui donne un rôle m'apparaît comme la dernière des courtisanes, bien au-dessous de ces pauvres filles qui font, au coin de nos rues, un métier .plus pénible que celui de porteur d'eau. Et je hais aussi ces actrices du monde, ces chercheuses de célébrité, ces raccrocheuses de noms, qui attirent les hommes dans leur nasse, et les montrent au public, comme le pêcheur qui fait briller dans son filet sa riche capture. Les salons du siècle dernier étaient tout autres : la vanité en était exclue, et le plaisir seul les formait. C'est qu'ils n'étaient pas tenus par des parvenues de la fortune. Je crois que là est tout le secret de la différence du monde d'autrefois et du monde d'aujourd'hui.

Quand M"^ de Lespinasse, avec ses trois mille francs de rente, recevait les encyclopédistes chez elle, c'était pour le plaisir de les avoir, non pour celui de les afiflcher. Elle n'y mettait aucune coquetterie, et quand le chevalier de Mora frappait à sa porte, elle ne cachait pas l'égarement de son cœur sincère. Les salons d'autrefois, comme ceux d'aujourd'hui, se disputaient bien leurs hôtes, ce qui est trop dans la nature humaine pour ne pas avoir toujours existé. Mais les curiosités de l'esprit et les jalousies légitimes de lamitié étaient seules en cause. Ces comédies de vertu et ces comédies d'amour, dont je viens de donner un exemple, n'é-

tâient pas connues autrefois. Elles étaient, en tout cas, le fait des très petites gens, des M"® Turcaret, dont tout le monde se moquait ; personne, au dernier siècle, ne se fût résigné à s'ennuyer et à se livrer en pâture à quelque société féminine. C*est là notre grand vice, de servir réciproquement de comparses à une soif de paraître, qui est le fait des sociétés où l'argent est trop le maître. Telle femme qui courait les chambres garnies reçoit dans ses salons, depuis qu'elle a des meubles. Diderot, si la femme en eût valu la peine, eût été dans la chambre garnie et n'irait pas dans le salon, dans ce salon banal où l'on courtise la vanité et la fortune, et où Ton fait paraître « tous ces messieurs au salon > devant une galerie de curieux dont quelques-uns ont peut-être, d'une façon ou d'une autre, payé leur place .

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