‹ La sagesse parisienneChapitre 11 sur 32 · UNE QUESTION SERIEUSE · texte numérisé non relu

UNE QUESTION SERIEUSE

Il ne faut pas toujours s'occuper de politique ou de littérature et rester enfermé, quel que soit le plaisir qu'on y trouve, dans sa bibliothèque et dans son cabinet : il faut, de temps en temps, regarder autour de soi, dans la rue et les carrefours, et s'arrêter un moment devant les problèmes qui se posent, non sous la forme abstraite des discussions théoriques, mais brutalement, dans les faits. Les Parisiens ont le droit, ils ont le devoir même de savoir quel est le Paris qu'on leur fait, d'en dire leur avis, de se plaindre quand ce Paris les attriste et les choque. Car, si nous aimons Paris jusque dans ses verrues, ce n'est pas une raison pour aimer celles-ci au point de ne pas vouloir les faire disparaître. La vraie sagesse est de ne pas trop s'indigner des choses mauvaises, mais de ne jamais perdre de vue la tâche qu'on a de les faire tout doucement disparaître.

Parmi ces verrues qui s'étalent sur la face de Paris et la déshonorent, il en est une dont on parle

beaucoup depuis quelque temps, je veux dire la prostitution publique dans les rues et les boulevards. Je jure bien que je n'aborde pas ce propos avec des idées gaillardes et l'arrière-pensée de plaisanter gauloisement, comme un commis-voyageur d*ancien style régalant une table d'hôte ! Je ne sais rien, rien au monde, entendez-vous bien, qui soit plus triste qu'un tel sujet I II serait d'un très mauvais goût de s'en occuper autrement qu'avec gravité, tout en s'en occupant avec liberté. Si je le tente ici, c'est que l'actualité, qui est notre maîtresse à tous, me le conseille et me Timpose.

Voici, en eflFet, un journal qui publie une petite note où il est dit que les gens tranquilles sont engagés à ne pas passer, le soir, dans le haut du faubourg Montmartre et au commencement de la rue Notre-Dame-de-Lorette, ces parages pouvant devenir le théâtre d'une bataille entre les flUes et les souteneurs qui les infestent et les gens du quartier, décidés à se débarrasser des unes et des autres. Les hostilités ont commencé déjà. Hier, un négociant, pris par le bras, a détaché à la solliciteuse d*amouruu maître coup de poing sur la figure, et, devant l'émoi causé par cet acte dans le monde sous-marin de la rue, deux coups de pistolet, à blanc dit-on, auraient été tirés. On nous promet mieux pour ces jours-ci. Voilà bien de belles histoires ! Certes, je n'approuve pas ces actéà

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de brutalité. Non que le dicton banal de Saadi, qui ne voulait pas qu'on frappât une femme même avec une fleur, ne me paraisse pas souffrir des exceptions ; mais il faut éviter, en général, de se faire soi-même une justice qui dépasse souvent la jus« tice, et les Parisiens qui empruntent aux Yankees les procédés contestables du Juge Lynch doivent penseraux passants. A tout prendre. j*aime encore mieux recevoir, en me promenant le soir, une épitbëte un peu vive par la.âgure qu'une balle de revolver par la tête I

Le coup de poing du négociant de la rue Notre- Damerde'^Lorette et les coups de pistolet, à blanc où à balles, ne résolvent pas la question ; maià ils la posent et forceront le pouvoir à s'en occuper, ce qu'il n'a guère fait jusqu'ici, malgré des articles de journaux innombrables. En fait, la prostitution est devenue insupportable. Elle marche par les rues, par les boulevards, dans tous les quartiers sans exception, le front haut, la jupe relevée, le geste lascif et la parole ordurière. Depuis les petites filles en cheveux, vendeuses de bouquets, à qui on voudrait pouvoir sourire comme à des enfants, jus** qu'aux vieilles mégàres, inspirant l'horreur et la pitié, on ne peut, de neuf heures du soir à deux heures du matin, flâner dans Paris sans être assiégé par des créatures qui, après les propositions les plus crues, montent à l'assaut de votre personne. Il faut défendre son paletot à tout bout de champ.

Et cette audacieuse et vilaine prostitution, car, hélas ! combien de ces malheureuses qui font Tamour malgré Vénus ! se double fâcheusement d'une bande de proxénètes et de jeunes gens, pâles, frisés, la voix rauque, la hanche en avant, à croire qu'on est, non en Gaule, mais à Bysance ou à Tunis. Être souteneur est devenu un métier. Devant la police correctionnelle, il y a des gens qui Tout déclaré; Et, dans le souteneur, il y a un voleur toujours, un assassin souvent, Comment les prostituées acceptent-elles auprès d^elles ces coquins qui les exploitent plus qu'ils ne les défendent ? Peutêtre par ce besoin qu'a la femme, même la plus vile, de quelque chose qui ressemble à Tamour, & la protection reçue et donnée? En tous cas, le fait est là, indéniable, brutal.

En face de ce phénomène social considérable, la prostitution s'étalant sans retenue, il n'y a pas de lois. Il n'y a que des règlements de police, consacrés par la jurisprudence. Ces règlements fixent les heures et délimitent les lieux où les marchandes d'amour peuvent trafiquer. Quand on les applique, on opère de ces razzias sauvages comme on en voit quelquefois sur les boulevards. Devant les agents des mœurs, les filles fuient éperdues, avec un grand bruit de jupes, ainsi que des perdreaux partant en volée sous le nez du chien. On « emballe > ce qu'on peut : on conduit ces femmes à Saint- Lazare ; on les y retient, — un peu arbitrairement

— on les soumet à robligation de la carte infamante des filles inscrites; puis, on les lâche et c^est à recommencer. Un seul délit prévu par les codes pourrait être invoqué contre elles, l'outrage aux mœurs. Mais c'est à peine si, une fois sur mille, ce délit peut être constaté, sur la plainte d'un passant arrêté par une belle.de nuit. Et cependant, ces misérables femmes, par leur allure seule, outragent les mœurs, gênent énormément les honnêtes femmes, fatiguent les indifférents et blessent au cœur le poète qui rêve d'amour — ce que je regarde comme très grave.

Aussi, on se plaint de toutes parts et, de toutes parts, on est d'avis qu'il y a quelque chose à faire. Mais quoi! Le régime républicain ne supporte pas l'arbitraire et les juridictions dites paternelles de l'ancien temps. Jadis, quand les filles gênaient, on les envoyait aux colonies, et des Grieux suivait la charrette où pleurait Manon. C'était une source d'abus infâme, et il ne faut plus songer à ces procédés. Cependant, les journaux conservateurs de toutes nuances vous disent chaque jour : Nettoyez Paris! Mais si on procède au nettoyage, — sans parler des erreurs, peut-être impossibles à éviter, — les partisans de la liberté absolue et les intransigeants interviennent. Vivre de la prostitution de son corps, disent les premiers, n'est pas un délit. Vous vous plaignez, ô bourgeois ! disent les seconds, de la prostitution : c'est vous qui la faites naître ; subissez-la I

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M. de Girardin, qui n'a pas dédaigné de s*occuper de cette question, reconnaît que l'exercice de la liberté ne peut aller jusqu'à la sollicitation du passant, par paroles ou gestes trop expressifs. En vous provoquant dans la rue, disait^il, on attente à votre liberté ; défendez-la, et appelez un sergent de ville à votre aide. Hé ! ceci est parfait en théorie. Dans la pratique, il faudrait qu'il y ait un sergent de ville sous chaque pavé de Paris I Et puis, qui s'avisera de se plaindre, d'aller au poste, de s'exposer au scandale, au dérangement, à l'obligation de déposer, de comparaître comme témoin ! Le délit est difQcile à constater. Les filles, tout au plus, deviendraient plus réservées dans leur langage, et imiteraient la prudence de ces marchands de cartes qui vendent des cartes innocentes aux curieux, lesquels se gardent bien de se plaindre de Tescroquerieet de la tromperie sur la marchandise vendue I Les passants ne se plaindront pas davantage, et parmi les gens qui se plaindraient, il pourrait s'en trouver d'assez misérables pour exercer vis-à-vis des filles un immonde chantage. La solu» tion par la liberté Individuelle ne résout rien.

Cependant, comme il n'y a pas un traître mot de vrai dans l'opinion des socialistes queles bourgeois « séduisant les pauvres ouvrières » doivent supporter, comme un châtiment, la vue de la plaie qu'ils ont faite, bien des gens estiment qu'une loi devrait intervenir, déclarant que la sollicitation

des passants sur la voie publique, même discrète dans sa forme, est toujours un outrage aux mœurs. Partant, la constatation assez aisée de cette sollicitation habituelle doit suffire à leurs yeux^ pour faire emprisonner les filles qui, après des récidives, seraient déportées. La prostitution ne résiderait alors que dans les maisons patentées où Maupas* sant et Goncourt ont fait entrer, en les décrivant, je ne sais quelle poésie amère. Mais tout justement des femmes, qui ont eu le courage d'aborder l'étude de la question que je traite ici, en m'efforçant de parler de telle sorte que les femmes puissent me lire, ont protesté avec la dernière énergie contre ces prisons, « ces boucheries de chair humaine vivante » où se commettent des abus odieux^ où la femme est liée par un contrat contre toute morale, et qu'on appelle parfois des < couvents », comme pour rappeler les couvents de Tançien régime où la Religieuse de Diderot était enfermée et retenue ainsi qu'une esclave ! Absolue liberté, répression absolue, je cherche la solution ; je ne la trouve pas.

Il n'y a pas^ cependant, & songer à faire disparaître la prostitution. Les économistes en font une nécessité et comme une .garantie du bon ordre social: les philosophes et les historiens constatent cette chose, d'apparence étrange et paradoxstle, qu'elle est le résultat d'un idéal très haut, trop haut peut-être, de vertu sociale. Pans les villes

antiques, on prostituait les esclaves pour les étrangers, quelquefois, comme en Asie, sous le couvert de la religion et par extension de Thospitalité ; les femmes libres tombaient rarement dans cet enfer. C'est que l'institution du mariage était plus souple que chez nous, et qu'il se constituait, entre amants et maîtresses, des liaisons irréguliëres que les mœurs admettaient. Assez fréquents dans les villes, ces ménages irréguliers, chantés librement par Horace, sont rares, presque inconnus dans les campagnes. Quand la fille qui a « fauté » n'a pas de bien au soleil, le gars ne l'épouse pas, ne la garde pas, se marie lui-même, et c'est ainsi que se recrute la prostitution de Paris. En supprimer la cause, même par une loi sur la recherche de la paternité, c'est vouloir peigner le cheval de bronze, aller contre la nature même, le tempérament du pays, et l'idéal trop sévère que le christianisme lui a fait, et que subissent ceux qui s'en doutent le moins. Le plus pressé, d'ailleurs, c'est de réglementer un mal dont la guérison est douteuse, même pour les plus optimistes.

Cette réglementation, les mœurs, les habitudes, les anciennes lois survivant dans les usages, l'ont faite en certaines villes. La prostitution est choquante à Paris que parce qu'elle n'est pas cantonnée. Elle déborde sur la cité entière. A Anvers, à Marseille, à Toulon, la prostitution a ses quartiers généraux où elle règne en maîtresse, avec une

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fantaisie incroyable. Les « mauvaises rues » de ces villes présentent un spectacle inoubliable, d'un efiroyable pittoresque. Elles sont livréesàdes filles souvent demi-nues, en costumes bizarres, qui n'en sortent pas. Jadis, il en était ainsi du Palais-Royal. Aujourd'hui, les galeries de bois sont partout, et on serait heureux de revenir au passé. Mais est-ce possible ? Refait-on les mœurs ? Et quand l'invasion a triomphé, fait-on rentrer dans ses limites d'autrefois, le flot qui les a brisées? De quel droit, d'ailleurs, créer des ghettos^

Je pose ici, dans cette courte étude, des points d'interrogation. C'est déjà quelque chose de montrer les aspects divers d'un problème que les fanatiques de vertu ou les cyniques de vice sont seuls à trouver simple à résoudre. Je voudrais seulement, en terminant, protester contre l'opinion, trop justifiée par les apparences et trop répandue partout, que celte floraison du vice sur nos boulevards indique, chez les Parisiens, une corruption excessive. La prostitution déchaînée — et elle Test, — est, chez nous, comme l'envers de la iamille fermée et respectée. En Espagne, en Italie, on ne voit rien de tel à ce qu'on voit à Paris. J'ai vécu deux ans à Florence sans rencontrer une fille. Mais les mœursne valentpas mieux. La prostitution s'exerce en cachette ; ce qui, après tout, est préférable. Quant à la pureté des mœurs, vous savez ce que disait un roi d'Espagne à qui on demandait de dé-

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signer un quartier pour les allés : < Vous n'avez qu*à mettre un toit sur Madrid I » En cela, comme en bien des choses, mes chers Parisiens, nous valons mieux que nous paraissons valoir. Sur cette parole consolante, Je termine un article, néces* «aire peut-être, mais où je me suis défendu d'être plaisant.

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