‹ La sagesse parisienneChapitre 9 sur 32 · LES VENGEANCES FEMININES · texte numérisé non relu

LES VENGEANCES FEMININES

Pour maintes raisons, fort bonnes, et devant qui je me suis volontiers incliné, je n'ai pas eu licence de parler encore de Taffaire de M"*® Hugues, bien qu'il ne fut pas de sujet capable de passion^ ner davantage. Mais, sans même joindre ma voix à celles de presque tous mes confrères en journalisme, qui protestent avec indignation ou tristesse contre la sauvagerie Yankee envahissant nos mœurs, je voudrais seulement rappeler à mes concitoyennes que la France est le pays du bon goût et que, devant je ne sais quel cabotinisme qui se mêle à tout, le bon goût risque de disparaître de chez nous, ce qui serait dommage. Après avoir écrit cent pages pour tâcher de dire ce qu'était le goût, Montesquieu finit par déclarer que c'est un «je ne sais quoi ». Mais ce «je ne sais quoi », tout le monde Tentendait fort bien, jadis, dans notre pays. Cela était un bonheur ; car beaucoup de gens pensent que le goût, chez un peuple, peut presque tenir lieu de vertus, comme

îa politesse, chez les individus, peut presque remplacer la bonté. C'est pour cela que je vois avec chagrin notre goût disparaître, et cette disparition, indéniable, est un de mes gros chagrins !

Mm'» Hugues a tiré, comme sur un lapin, sur un homme dont elle avait à se plaindre. Douze jurés, qui auraient peut-être changé d'avis si une balle égarée se fut logée dans le ventre de Tun d'eux, l'ont renvoyée indemne de la poursuite. Soit. Mais qu'est-il arrivé ensuite? L'audience avait été scandaleuse par Tattitude des petites dames accourues à cette première de la justice. Le sang-froid de la prévenue avait été affligeant. On devait penser, au moins, que c'était fini. Mais voilà qu'on nous apprend que M"*® Hugues n'a pas plus tôt redescendu l'escalier du Palais de Justice rougi de sang, il y a quelques semaines, qu'elle a ouvert ses salons et repris son five o'clock tea. On nous raconte que son appartement est disposé en oratoire. Son buste est placé dans le fond, avec une grille tout autour, une de ces grilles comme on en met autour des tombes, et des couronnes y sont accrochées. Les lettres et les télégrammes, entassés dans des plateaux, sont exposés aux yeux des visiteurs, comme les offrandes devant un autel, au joyeux mois de mai de la bonne Vierge. La maison est pleine de fleurs, comme en un jour de liesse, ouverte à tous, ainsi que la chambre de l'accouchée triomphante, fière de son œuvre de

vie ! Bref, l'apothéose du cinquième acte ne manque pas à ce mélodrame.

Ne pensez-vous pas que c'est vraiment trop ?

Et, si le goût est la mesure en toutes choses, le goût n'est-il pas ici sensiblement blessé ? Quand Charlotte Corday eut commis, en tuant Marat, le plus excusable des crimes, car elle sacrifiait sa vie et faisait ce sacrifice dans l'intérêt de tous, elle écrivit simplement à son père : « Pardonnezmoi et oubliez-moi » ; et elle eût voulu, si la chose eût été possible, garder Tincognito et rester anonyme dans la mort. Je ne puis m'empêcher de comparer cette attitude à celle de « l'héroïne » du Palais de Justice, et de regretter que celle-ci n'ait pas compris qu'une retraite sévère lui était conseillée par le goût, car je ne veux parler que de ce seul sentiment. Les complaintes de la rue, les por* traits aflîchés partout, les réceptions ouvertes, les dépositions redondantes à la barre, tout cela n'estil pas un symptôme de ce mauvais esprit pour qui on ne peut trouver d'autre nom que celui de cabo* tinage, qui nous gagne jusqu'aux moelles, et nous conduit à applaudir jusqu'à la mise en scène du meurtre ?

Le goût, qu'il faut définir par des exemples, puisqu'on ne peut le définir autrement, savez^vous ou je l'ai trouvé^ dans toute cette triste affaire ? Je i'ai trouvé dans la déposition d*une simple fille du peuple, une ouvrière, la maîtresse de Morin. Ce

misérable, innocenté d'ailleurs aujourd'hui de l'affaire des lettres anonymes, était aimé d'une pauvre jeune femme, qu'il laissa, dit-on, enceinte. Ménage irrégulier comme il s'en rencontre tant à Paris, mais où le dévouement n'est pas rare. Elle n'a dit que quelques mots, la veuve de 1' < exécuté » ; elle n'a songé ni à la vengeance, ni au désir de paraître. Et mon cœur, glacé à toutes les déclamations emphatiques de l'audience, s'est ému et réchauffé à la douleur discrète de la petite grisette qui pleurait !

Rien ne se fait plus, chez nous, avec mesure. Encore une fois, je ne veux pas prendre parti contre M"* Hugues. Mais, en moins de six semaines que voyons-nous ? Le crime du Palais de Justice, d'abord. Puis à Dijon, je crois, une dame qui se trouvait fatiguée ou compromise par les assiduités d'un galant, imagine de lui brûler la cervelle ! Alceste ne demandait pas même à Célimène, en pareil cas, de prendre un bâtpn, et c'est un revolver qu'on saisit! Avant-hier, des hommes dont c'est Je métier de faire respecter les lois, livrent bataille dans un bureau de journal. Ce matin, enfin nous apprenons qu'un jeune homme ayant été demander la main d'une jeune fille à son père, celuici, impatienté des instances de l'amoureux et de celles de sa propre enfant, a tiré dans le tas et envoyé une balle à la pauvre demoiselle. Les moralistes, depuis quelque temps surtout, s'escriment à

chercher les raisons philosophiques de ces violences grandissantes dans nos mœurs. Ils y voient un symptôme de décadence, car ce sont bien moins les peuples et les êtres forts qui sont cruels et sanguinaires que les peuples et les êtres faibles et énervés. D'autres critiques mettent ce débordement sur le compte de limpuissahce des lois et de la mollesse des parquets. Mal protégés, disent-ils, les citoyens se protègent eux-mêmes. Alexandre Dumas pourrait bien avoir jeté quelques femmes dans ces idées paradoxales, qui nous ramènent à la barbarie 1 De tout ceci, je ne sais rien, si ce n'est que les femmes ont peut-être un rôle à remplir, et puisqu'on assure qu'elles ont civilisé les Français, à recommencer cette tâche utile?

Par l'exemple comme par l'opinion, que les femmes mènent en beaucoup de choses, elles devraient s'opposer au règne du revolver, au triomphe définitif du «mignon,» comme disait M.Clovis Hugues, avec des caresses de poète, en parlant de ce vilain pistolet à qui nos pères préféraient Tépée plus loyale. Et Tépée même, Jeanne d'Arc, la grande et la vraie héroïne, qui combattait pour le pays, Jeanne d'Arc ne la tirait pas du fourreau» Dans les mêlées, elle portait la bannière et marchait en avant, pure comme une idée, méritant vraiment, celle-là, d'être appelée un ange ! Jusque dans la bataille, elle voulait rester femme, et cette victorieuse a laissé son exemple pour condamner les

LA SAGESSE t'ARISIËNNE lOt

Yiragos contemporaines. C'est que la brutalité de nos jours est faite, non d'une noble exaltation, mais d'un détraquage funeste qui descend ou remonte d'en haut en bas et de bas en haut.

Ce détraquage, je veux vous en dire un exemple que vous trouverez peut-être de mince importance et qui me trouble plus encore que les coups de pistolet et les vitriolades qui s'excusent encore par la passion et que je blâmerais moins, à tout prendre, si d'autres ne les vantaient trop. Une aimable demoiselle avait reçu pour les étrennés une perruche, qu'elle avait accueillie avec joie. Ces jours-ci, elle prit l'oiseau brusquement, et la bête effarouchée la mordit légèrement au doigt. Sur quoi la femme saisit la perruche, la met contre la porte et la cloue d'un coup de poignard, regardant couler son sang et battre ses ailes.

Voilà bien la cruauté énervée des femmes romaines, et, quoiqu'il ne s'agisse que d'une bête insupportable, l'attentat est monstrueux. Ah ! parmi les hommes qui virent cela et qui admirèrent peutêtre stupidement cette « excentricité », que ne s'est-il trouvé un gars au cœur droit et au bras solide pour souffleter la donzelle avec l'oiseau sanglant, comme fit à Mauprat le père Patience, quand le petit gentilhomme tua méchamment sa chouette familière 1 Le châtiment eût été mérité, et le poète, qui ne voulait pas voir battre une femme même avec une fleur, y eût applaudi cette fois !

Une réaction sô fera, elle commence déjà, contre la violence des mœurs. Il ne s'agit déjà plus de juger tel ou tel cas particulier, ou de peser les excuses d'un meurtre. Ce qui doit nous préoccuper, c'est à la fois de blâmer toujours la brutalité sanglante, surtout chez les femmes, et de lui ôter précisément toute excuse en modifiant les lois et en créant une opinion assez forte pour que personne ne puisse invoquer la nécessité de ces justices individuelles et sommaires qui déshonorent une société policée. Il se peut que, de même que certain progrès ne se font que par des révolutions, les femmes, dont je m'occupe surtout, aient eu besoin d'user de certaines violences pour appeler l'attention sur des réformes nécessaires. Quelques vitriolés peu sympathiques, un agent interlope passé par les armes, donneront à réfléchir aux séducteurs sans assez de scrupules, aux intrigants qui ne font pas assez cas de leur repos. Mais il faut garder à tout prix les femmes de la contagion de l'exemple et c'est malheureusement ce qu'elles ne savent pas faire. Si l'apothéose de M""*» Clovis Hugues me cause une irritation que je ne suis pas maître de cacher, c'est parce qu'elle m'inquiète par les suites qu'elle peut avoir. On ne sait pas jusqu'où peut aller la vanité féminine exaltée par le bruit, encouragée par l'applaudissement! Ce ne serait pas la première fois qu'on aurait vu la brutalité ou la cruauté devenir une mode. Il est banal de dire

que le suicide ou le meurtre s'engendrent les uns les autres, souvent sous des influences littéraires. Puisque Ton dit les femmes reines de la mode, qu'elles ne laissent pas venir dans notre joyeux Paris les modes funestes des époques décadentes. Ayez, femmes, et prêchez ce qu'il faut de patience pour prendre son parti des misères de la vie. Vous êtes souvent victimes de bien des lâchetés, en butte à bien des calomnies. Mais n'y a-t-il donc pas moyen d'établir la franc-maçonnerie des braves gens et des honnêtes femmes, assez forte pour pouvoir dédaigner et oublier? Les saintes colères sont un trésor qu'il faut garder pour autre chose que la satisfaction de ses haines personnelles ou de ses intérêts particuliers. C'est véritablement là que commencerait la décadence de la race, si nous en arrivions tous à ne plus avoir assez d'énergie pour le service des grandes causes et à en avoir trop en obéissant à nos passions?

On a parlé à plusieurs reprises, de .la vendetta corse, à propos des vengeances exercées entre particuliers. Mais la vendetta, tout d'abord n'est pas l'idéal de la civilisation ; et quand Mérimée nous raconte l'histoire exquise de Colomba, il a soin de mêler aux demi-sauvages qu'il met en scène un Parisien désespéré de telles mœurs. Puis, Isl vendetta prend justement une certaine grandeur de ceci qu'elle s'exerce parfois entre gens qui n'ont pas de griefs personnels. Le jeune Corse qui prend le bois

après un coup de fusil trop heureux, a cru sérieusement obéir à une loi d honneur et accomplir un devoir de famille. Enfin dans les beaux temps de la vendetta^ — car elle dégénère fort — l'assassinat n'était qu'une forme de la guerre, un duel de tous les instants, dont on était averti. Le mot traditionnel : 4c Garde-toi, je me garde », précédait presque toujours les hostilités et ôtait au meurtre ces allures de traîtrise, qui répugnent si fort aux cœurs généreux ! Et c'était là-bas, dans une île sauvage, où Ton ne parlait pas le français, voisine de l'Italie et encore près, par les mœurs, du moyen âge, que les beJles vendettes, il y a quelque demisiècle, charmaient un poète! Et il y avait Colomba et son vocero, et l'amour se mêlait à la guerre, avec les bois et les grandes montagnes où, de loin, les hauts châtaigniers sont semblables à des mousses sur des murs gigantesques. C'est dans ce décor que se passaient les choses! Elles ne sont point les mêmes à Paris et la tragédie y est mal à l'aise.

Aussi j'espère bien que c'en est fini. Je n'ai voulu juger ni blâmer personne. J'ai seulement signalé un danger, et comme un piège tendu à la vanité imprudente des femmes parle trop d'éclat donné à de tristes aventures. Ne les renouvelez pas, ces drames. N'enviez pas des célébrités hasardeuses, et ne jalousez pas les héroïnes d'un jour qui a sûrement des lendemains mauvais et tristes. Vous n'êtes pas faites pour tuer, même les méchants. Et, entre

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nous, le jour où vous vous défendriez trop bien, vous perdriez les douces protections, le charme de votre faiblesse, Tuniverselle tendance à vous excuser et à vous plaindre, qui vous entourent, vous embellissent et vous sont utiles et douces!

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