LES COURTISANES
La reprise de la Dame aux Camélias, la première de Manon Lescaut et la mort d'une vieille femme, qui devint une dame, et même trois ou quatre fofs, sans cesser d*être une demoiselle, ont remis sur le tapis, dans les journaux et dans les cercles où Ton cause, la question éternelle des courtisanes. Qu'en doivent penser les hommes, bien entendu ceux qui sont hors de leurs griffes roses ? Doit-on leur témoigner de la haine, de la pitié, du dédain, ou presque de Testime^ comme le firent parfois les anciens qui voyaient, dans les collèges de courtisanes j que Montesquieu appelle < des séminaires », une institution quasi sacrée, garantissant la sûreté du foyer i E*aut-il leur parler le chapeau sur la tête, comme ce malappris da père Duval, ou leur baiser chastement le front, encore comme ce mdme père Duval, qui, de malappris, est devenu niais î Le pro* blême n'est pas aisé à résoudre^ car, pour y réfléchir en toute tranquillité, il faut être assez heureux pour ne pas aimer les filles, ne pas les haïr et ne pas les regretter.
Quoique magistrat, — j'écris : «quoique », mais vous pouvez lire « parce que », si vous êtes un homme sans respect, — quoique magistrat, Montesquieu aimait fort les courtisanes, et a parlé avec charme de celles de Tantiquité. M. Deschanel a aussi écrit, sur ce sujet attrayant, un joli petit livre. Mais je ne veux pas m'embarquer, à la suite des savants, dans ces souvenirs du passé, et je saurai résister à la tentation de faire le parallèle d'Aspasie et de M"' Emma Cruch. Rien de plus vain que les comparaisons entre des sociétés différentes, qui n'ont eu ni une terre, ni une religion, ni une organisation sociale communes. On aurait beau y mettre du génie, ce serait toujours une besogne stérile de vouloir, comme dit Banville, comparer un œuf à la coque et un crocodile! Pour parler des courtisanes il suffit de regarder autour de soi, et on aura déjà fait quelque chose si on parvient à saisir le trait distinctif, à notre époque, d'une classe de femmes, considérable par le nombre et par la variété des sujets, femmes qui, comme les Turques, laissent facilement voir tout d'elles, sauf le visage. J'entends qu'elles masquent volontiers ce qui peut révéler l'état de leur esprit .et de leur cœur qui n'est pas beau.
Le propre des filles de nos jours, c'est de vivre dans une continuelle contradiction avec leurs goûts. Elles disent parfaitement vrai quand elles vous racontent, au coin du carrefour où Musset écoutait
leurs confidences, qu' « elles n'étaient pas nées pour la Yie qu'elles mènent. » A de rares exceptions près, qu'il faut réserver toujours, les femmes qui « font la noce » n'aiment pas la noce, les femmes qui font l'amour n'aiment pas l'amour. Je crois qu'il n'en a pas toujours été ainsi, et que les « folles de leur corps », comme on disait jadis, ont pu, à leurs heures dans l'histoire, être vraiment folles. Cependant, Tintérêt qu'on porte à Manon, celui qu'on accorde à Marguerite Gautier, intérêt indiscutable, ne s'expliquerait pas, si leur aventure n'était pas une exception dans le milieu où l'art les a prises. Si les folles d'amour étaient vraiment les amoureuses, ce ne serait pas une bien rare aventure de les voir souffrir d'amour, et pleurer et mourir ! Mais ce n'est pas l'amour, ni le désir, ni l'imagination, ni les sens, qui mènent la danse de Ja vie impure. La prostitution, de haut en bas, du galetas du faubourg à l'hôtel des Champs-Elysées, obéit à d'autres lois. Elle est fille de la nécessité ou bâtarde de l'ambition.
On a beaucoup étudié les filles de notre temps. Les romanciers, les uns sérieusement, en chercheurs de vérités, les autres en bons farceurs, chercheurs de scandales productifs^ ont plongé à fond dans ce monde d'en bas, que M. Prudhomme n'est pas seul à appeler un gouflfre. Us ont fait, crûment et cruellement, leur œuvre, qui n'est pas inutile. Beaucoup, je le crois, ont été moralistes
sans le savoir, car C6 qui les entraîne yers cette étude c'est surtout le ragoût et la curiosité des dé-* tails pittoresques qu'elle offre aux plumes de nos jours, plumes qui, souvent, sont surtout des pinceaux. Sans être sorti de son cabinet, le plus hon^ nête homme, aujourd'hui, peut avoir voyagé à tra-r vers tous les mauvais lieux de Paris et de la province. De tous ces documents, très sincères, quoique présentés, pour la plupart, dans une forme très apprêtée, le maniérisme ayant simplement changé d'allures et d'objets au cours de nos révolutions littéraires, il ressort que la flUe de bas étage en France, exerce son rebutant métieri quatre-vingt-dix fois sur cent, par nécessité.
Le trait commun à ces pauvresses, c*est l'incons* cience morale. L'amour, pour ces malheureuses» est un travail, et le lit un établi comme un autre» Elles ont, ces ouvrières, comme toutes les ouvrières, un argot, des trucs, des vanités, des scrupules même, professionnels et fixes, qu'on retrouve par-* tout. La terrible et sainte hiérarchie naturelle» qui se moque bien du progrès, de la déclaration des droits de Thomme et de M. Yves Guyot, veut que, dans la société « des besognes inférieures soient faites par des êtres inférieurs. Seulement, la nature^ meilleure parfois que les hommes qui se croient sages et bons, fait à ces êtres la grâce pitoyable de les laisser aveuglés et ignorants. Par un double mystère, physique et moral, elle a voulu que les
allés fussent presque toujours incapables de concevoir et d'aimer. Elles souffriraient trop, mères ou amoureuses. Ce sont les antiques esclaves, qui se prostituaient sans scrupule comme sans joie, et que la démocratie n'a affranchies que de nom. Qui sait même, si ces créatures, ébauches de femmes plus que femmes, n*ont pas perdu quelque chose avec ]2^ disparition de l'esclavage antique ? En bien des cas, 11 était une garantie, une sûreté. Des filles vieillies, on faisait des servantes. Qu'en fait-on aujourd'hui f Elles disparaissent, par impuissance à vivre, avant l'âge voulu par la nature . Souvent, d^une façon ou d'une autre, elles se tuent. Le suicide, chez les anciens, reste le luxe des penseurs, clés poètes désabusés, des politiques vaincus. Ces pauvres QUes, j*entends les vraies, celles de la rue et du ruisseau, résignées, cyniques, que les bourgeois niôprisent, seules, elles ont droit & la pitié. Qn peut entrevoir, dans une lointaine utopie, un jour ou la société, si elle ne s'abîme pas dans les e^cès de la démocratie, les regardera faire, avec une indulgente tristesse, leur besogne pénible et utile. Les aimer, c'est folie ; les mépriser, c'est niaiserie ; les plaindre, c'est du temps perdu ; les hair, c'est cruauté bête.
Ce qu'il faut haïr et mépriper^ c'est la flUe consciente, au-dessus du besoin, celle justement que le bourgeois salue, dont il dit le nom à sa femme, che^ qui les gens de lettj^es et les grands seigneurs
Yont dîner et qui a son oraison funèbre dans les gazettes. Je sais bien qu'elles sont souvent char^ mantes, les drôlesses, mais ce charme même est leur crime, car c'est une force perdue pour le monde, dont elles devraient être les fleurs, dont elles ne sont que les plantes parasites. Les pires créatures, ce sont les « grandes femmes entretenues », avec ou sans le couvert d'un mari. Gautier, qui aimait les courtisanes comme un païen qu*ii était, simplement parce qu'elles sont belles, a bien tâché de les défendre moins naïvement, en montrant en elles l'instrument fatal des ruines nécessaires. C'est un point de vue qui se peut accepter. Sans le jeu et les courtisanes-vampires, l'argent immobilisé s^accumulerait aux mêmes mains, et le pays, appauvri par la richesse de quelques-uns, tomberait aux mains d'une féodalité, qui existe bien de nos jours, mais qui est d'une mobilité extrême. Comme, dans la Trinité des sages Indous, un Dieu détruit ce qu'un autre Dieu crée, il faut peut-être qu'une génération dissipe l'épargne de la génération qui la précède, et c'est par les courtisanes que s'opère cette dissipation, nécessaire à l'équilibre. Je crois, pourtant, qu'on pourrait autrement s'arranger que le disait Gautier, transformé en économiste I Et ce service, contestable, que nous rendent les grandes courtisanes, vaut-il le mal qu^elles nous font ? Elles ont empoisonné les sources mêmes de l'amour, en y faisant entrer la
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vanité. Elles n*aiment pas : elles ne sont pas aimées. Leurs liaisons ne sont pas l'échange d*un caprice, mais le contact d'une ambition et d*une vanité. Car le trait distinctif de nos courtisanes, aujourd'hui, c'est l'ambition. De ce côté-là, aussi, il y a un avènement formidable des nouvelles couches, avènement dangereux, car si l'abjection des protituées est une leçon de vertu, le triomphe des courtisanes est un dissolvant pour la morale. C'est par en haut, non par en bas, que notre société est attaquée .
Mais ce n'est pas en moraliste que je veux parler ; c'est en homme qui a aimé les femmes, qui a adoré leurs faiblesses et, oserai-je le dire ? pardonné même à leurs vices. Seulement, je me demande avec ennui ce que deviendront nos enfants, dans ce pays, jadis joyeux et plaisant pays de France, si on en arrive à ceci que, lorsqu'une vieille courtisane meurt, on la loue presque dans les journaux d'avoir vécu cinquante ans avec l'ambition froide d'un homme d*État et l'avarice ingénieuse d'un usurier ? Elles sont vieilles, ces femmes à la mode : cela ne fait rien ! Elles sont laides, passées, usées, peu importe ! Notre jeunesse va à elles, parce qu'elles sont riches, et qu'étant riches, elles coûtent cher. Je ne sais pas si je n'aime pas mieux le temps où Marion Delorme, au matin, passait une bague au doigt de son chevalier ? En vérité, qu'on fasse ce qu'on voudra ! Mais qu'on aime. Les courtisanes, disait Balzac (qui retarde
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déj&), sont insouciantes et prodigues. Qu*on nous les rende telles qull les a vues I Qu*on se ruin^ pour elles pour faire plaisir à Oautier, et qu'on les regarde passer, comme il le veut, ainsi que la justice de DieUf *-^ ou du diable I Mais qu'elles se rui-* nent aussi, et que cette justice soit gaie ! Surtout que pas un poète, pas un rêveur, que pas un apiant de la Vénus divine, ne se laisse séduire et acoquiner à ces banquiers en jupons ! Et quand une meurt, de ces ambitieuses misérables, qui n'ont pas eu une seule des nobles et des grandes ambitions, pas même celle du bonheur qu'on reçoit et qu'on donne, fût-ce une heure, fût-ce une minute, au lieu de se livrer à des apothéoses de leur personne et à des inventaires de leurs richesses, qu'on grave sur leur tombe un bon conte comme celui-ci : •
« L'étrangère était désirée par le beau garçon C. de A... Il était pauvre, elle riche. Il lui plut, par un raffinement dépravé, de lui offrir de se donner à lui pendant tout le temps que durerait une flambée de billets de banque, apportés par le beau jeune homme. Marché conclu. L*amoureux sort dix billets de mille francs de son portefeuille, les étale, les allume. « Ce doux moment était-il bon ? » demanda la courtisane, tandis que le dernier petit papier bleu se noircissait au feu. « Ma foi ! — aussi bon que mes billets, qui étaient faux I »