‹ La sagesse parisienneChapitre 13 sur 32 · LES FILLES · texte numérisé non relu

LES FILLES

. Avantde partir pourntalie, d'aller revoir, sous le soleil mélancolique d'automne ma chère Florence, sas palais tragiques et ses villas adorables, sur les Qoteaux que couronne, depuis» les jours de Virgile, la vigne rpugie mêlée à Tormeau, je veux vous piarler encore d'un roman nouveau de notre jeune école. En Italie, je prendrai pour vous quelques notes ; car ainsi que le disait un archéologue expert, c'est là où on a beaucoup trouvé qu'il faut fouiller encore, fouiller toujours. Comme Stendhal l'écrivait à propos de Rome, en tête de son livre si exquis des Promenades^ ce sera la septième fois que je rentrerai dans Florence, et je suis bien sûr d'y éprouver encore quelqu'une de ces sensations nouvelles qui sont nos découvertes, à nous, fouilleurs d'idées ! Mais, aujourd'hui, c*est à, Paris qu'il faut rester encore, et dire un mot d'une chose dont Paris se préoccupe fort : les dlles.

Ce titre d'article un peu brutal, je l'emprunte à un jeune romancier, M, R. Gaze, qui l'a pris pour

une série qu*il publie chez M. H. Kistemaekers. Il y a une vingtaine d'années, on reprocha au théâtre de mettre les âUes à la scène, de leur donner la première place dans Tart. C'était au temps du Mariage d'Olympe, succédant klsi Dame aux camélias. Mais le théâtre n'abordait cette étude qu'avec des restrictions et des précautions considérables. Il nous montrait simplement des femmes entretenues, fort bien entretenues, mariées même, ce «qui est le luxe suprême de ces créatures, ayant une*certaine éducation^ et gardant, presque tout le temps^ un masque sur leur frimousse maquillée. Ce masque^ dans une scène fameuse, Augier le souleva. Il pouvait, ce grand honnête homme, avoir toutes les audaces, ayant toutes les vertus. Cependant, le public se rebiffa. Naguère, avec sa simplicité et sa modestie sincères, Augier me parlait de ce Mariage d'Olympe, sans s'illusionner sur le succès que nous avions fait à sa reprise. « On a beau dire, avouai t-il, tout cela est trop brutal pour le théâtre. Il ne supporte pas le vrai, quand ce vrai est par trop pénible. » Il faut bien que le Maître de notre scène ait raison ; car, par le temps de liberté qui court, la fille n'a pas été jouée. C'est à peine si, dans un mélodrame du théâtre des Nations, épisodiquement, on l'a vue passer, remontant du trottoir et secouant son parapluie mouillé. C'était l'étrange d'Escorval qui représentait ce personnage énorme, mystérieux, innommé, la fille I Ce ne fut qu'une vision.

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L*étude reste à faire au théâtre, si elle est possible I Cette étude, le roman la fait, depuis plusieurs années, avec une audace patiente. Il y a, je le sais, des précédents. Balzac, qui a touché à tout, n*a eu garde d'oublier un personnage essentiel de la Comédie humaine. Mais Balzac, qu'on appelle à la légère un « observateur », était surtout et avant tout un poète, un homme d'imagination. Il regardait les choses avec un verre grossissant : il interprétait, composait ses modèles, y ajoutait fort de son crû, les pétrissait de ses doigts puissants, pour les faire entrer dans ses conceptions. Il n'avait pas l'observation désintéressée. Une fois, par fantaisie, Janin nous ât pénétrer dans les mauvais lieux. Il y conduisit, par hasard, par une méchante farce provinciale, un prêtre, qui se trouve en présence d'une fille qui se meurt, et qui la confesse, la sauve, officie dans la maison Tellier, entouré de prostituées en larmes. Une histoire admirable, si Janin eût pu l'écrire d'un autre style que le sien, si médiocre et si froid sous ses ornements, comme une maigre saltimbanque qui tremble sous ses paillettes ! Ce n'était là, d'ailleurs, qu'une anecdote. Il n'y a pas plus de dix ans que la prostituée, telle que la définit la statistique policière, est tombée aux mains des artistes.

Le livre de M. R. Caze, qui s'intitule, en soustitre : le Martyre d'Annil, contient deux récits : l'histoire d'Annil et la sortie d'Angèle. Le premier

de ces récits n'appartient pas, en réalité, à la série des filles. Annil n'est pas une prostituée : o'est une servante, une fille de ferme, en qui survit le sentiment très net, très puissant, de Tamour et du devoir. Aux environs de Toulouse, dans cette terre dure, brûlée, aux habitants pittoresques mais de mœurs âpres et grossières, est née Annil, bâtarde d'une lavandière, une femme rude et fière, demi sauvage. A quinze ans, Annil perd sa mère, tuée par accident, à la fenaison. Le curé la recueille^ puis la place en service chez un certain Arnissac, qui parle comme Homais et agit comme un baron Hulot de ferme. Ce rustre viole Annil, inconsciente^ subissant Toutrage comme une sorte de nécessité de sa situation, compensé^ par le bien-âtra qu'elle trouve chez son maître, bien qu'Arnissac, re&té paysan, fasse travailler ses odalisques, comme un planteur ses négresse.

Puis Arnissac meurt, tué par « la noce » qu'il va faire à Toulouse. Chassée par les héritières, deux vieilles dévotes, Annil se rend à la ville, et, sur le chemin, mourante de faim et de fatigua, ^Ue est recueillie par un beau roulier, un grand bruçi à Taccent féroce, parfumé d'ail. Ils s'adorent. Puis l'oisiveté, l'amour corrompent Jeanbernot, qui devient ivrogne. Annil, qui s'est faite marchande àe journaux, passe aux bras d'un étudiant, se laisse courtiser par un gendarme philosophe, qui la veut épouser, meurt enfin, dramatiquement, ep

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recevant un coup de couteau destiné au beau roulier, son premier amour. Vous voyez, ce n'est pas là rhistoire d'une fllle. Ce martyre, c'est celui de la fille de campagne, instinctive, dominée par les sens, restée honnête d'âme, sans habileté aucune, prëâ de l'animalité, parce qu'elle a vécu près de la nature. C^est le contraire de la prostituée des villes. ^

Quant à La Sortie oPAngèle, c'est une autre affaire. C'est de la maison Tellier dont G. de Maupassant a ouvert, une fois pour toutes, les portes au public, qu^Angële est sortie pour vingt-quatre heures. Elle va retrouver Auguste, son amant de cœur, un garçon de recettes, avec le rêve de passer une journée à la campagne. Comme toutes les prisonnières, les lèmmes des maisons closes ont l'adoration de la campagne, où se satisfait la vague sensibilité qui est en elles. Mais Auguste met Angèle à la porte 1 Il veut se marier. Très digne, la fille va chercher fortune chee un habitué de la maison, un petit épicier, Gachon. Elle caresse le projet de s'emparer de l'esprit de cet imbécile, de se faire mettre dans ses meubles. Mais elle s'aperçoit que Gachon, trompé par sa femme, Taime toujours. Ironique et bonne fiUe^ elle lui conseille de la reprendre et, lasse et attristée, perdue dans l'isolement tumul* tueux du Paris matinal, rentre au logis. Tout aussi bien, une fortune y l'attend. Son amoureux, le garçon de recettes, à qui ses patrons ont ordonné de

se ranger, épouse la sous-maîtresse du couvent, et Angële la remplace. C'est dans la prostitution même qu'elle satisfait le rêve de bourgeoise qui la hante.

Ce qu'il y a au fond de ces deux récits si divers, quoique écrits avec les mêmes procédés de style et les mêmes artifices de composition, c'est un bien grand sentiment de pitié pour la femme. Les écri* vains contemporains qui ont abordé l'étude de la flUe, plus sérieux peut-être que les philanthropes, ont un fonds commun d'observations qu'on retrouve chez tous. La fille de bas étage n'est pas une nature perverse, ni même une nature pervertie : c'est une nature imcomplète. Souverainement ignorantes, ces créatures acceptent sans étonnement et sans révolte les fatalités des circonstances. Une passivité prodigieuse est en elles, dans Texercice de leur dur métier. Supérieures par l'instinct, si ce n'est par l'intelligence, aux filles entretenues (qui sont ce que la création comporte de plus malfaisant), elles sont résignées et consciencieuses au travail de 1 amour banal, restées, en quelque façon, bonnes ouvrières, comme leur race. La femme, en elles, se retrouve par une sentimentalité touchante en réalité, bête dans son expression : elles adorent la campagne, les animaux, les romances qui font pleurer, les poésies honnêtes et, ajoute M. R. Caze, les gravures de M. Chaplin.

A de rares exceptions près, lasses de sens, souvent n'en ayant pas, elles aiment avec le cœur« Il

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paraîtrait qu'on doive avoir pour elles une grande pitié, comme toute société doit l'avoir pour les êtres disgraciés du sort qui, dans un triste anonymat, sans espoir, accomplissent au-dessous de ceux qui vivent de la vraie vie au soleil, une mystérieuse et utile besogne. Cette pitié, je ne puis me défendre de la partager. Et je comprends aussi l'ironie des artistes qui, dans ces créatures ébauchées, informes, n'arrivant jamais à la floraison humaine, trouvent des beautés qu'ils refusent à la plupart des hommes qui les approchent, se servent d'elles et les méprisent. L'épicier débauché, le garçon de recettes bellâtre, l'étudiant sentimental, le routier brutal, le campagnard obscur qui aiment et trahissent Angèle et Annil, n'ont pas un éclair dans l'âme.

Il y a une souveraine justice de la part des écrivains qui ont plongé dans l'abîme, à nous montrer que ce qui est tout au-dessous, vaut encore mieux souvent que ce qui est immédiatement au-dessus. Soit fille de campagne, soit fille prostituée, il reste toujours dans la femme un je ne sais quoi instinctif, qui faisait déjà dire à Montaigne qu'elle nous était supérieure, ayant plus que nous la beauté, qui la rapproche de Dieu, qui est toute beauté.

Seulement, en un rien de temps, la littérature, ayant abordé l'étude des filles, me paraît l'avoir épuisée. Elles restent les mêmes, parce qu'elles restent en dehors du mouvement social, qui crée la variété et la difiérence dans nos mœurs. Elles

ont des instincts plus que des passions et des instincts qui sont fixes et librement satisfaits, ce qui supprime le drame humain. Quand on a dit rinçons^ cience où elles vivent, noté les peu changeantes expressions de leur sensibilité sentimentale, montra le tableau de leurs intérieurs, toujours les mêmes, aussi semblables entre eux que les harems qui, de Tiflis à Tanger, ont le même aspect, on a épuisé les ressources que présente ce sujet triste et scabreux.

Je ne blâme pas Tincursion faite dans ce monde» où les hommes ont toujours été, dont ils parlaient peu jusqu'à aujourd'hui. Il n'y a pas de mal que, de temps en temps, les portes soient grand'ouvertes, par des mains hardies, de la salle du tribunal où, à huis clos, se débat le procès social. Mais c*est assez. Uscimmo a riveder le stelle^ dit Dante. Les hommes de véritable talent, comme M. B. Caze^ ne doivent pas laisser l'objectif de leur lunette toujours au point où Goncourt et Maupassant l'ont bra-iué d'abord. A eux d'étudier maintenant la vie sous de plus multiples aspects, dans des milieusi qui se renouvellent, car les filles se ressemblent comme les moutons d'un troupeau.

Je voudrais encore que rien ne vînt altérer ou faire suspecter le sérieux de ce genre d'études, sérieux qu'il a incontestablement chez quelques écrivains, et qu'il devrait avoir chez tous. Pourquoi tant de gros mots ? Pourquoi cette recherche d'une franchise et d'une force qui ne sont qu'apparentes,

par une grossièreté voulue du discours ? Même en faisant parler aux gens la langue qu'ils parlent, on peut y mettre quelque réserve et ne pas garder soimême aux lèvres, comme le perroquet de Vert-Vert, les jurons entendus. Cette grossièreté est rendue d'autant plus choquante qu'elle est une sorte de préciosité à Tenvers, chez nos jeunes romanciers, dont TafFéterie est le péché mignon. L'afféterie, avec des procédés enfantins de style que j'ai notés déjà, on la trouve chez tous. M. R. Gaze n'en est pas exempt. Quelle belle page cependant que le début du Martyre d'Annil !

Quel tableau, fresque de maître, que celui où il nous montre Annil perdue et mourante, sur qui la nuit descend, au rebord d'une route I Le pittoresque, le détail curieux, — mais souvent inutile, sans liaison avec le sujet même, — abondent dans ce livre encore un peu singulier. Mais, quand on a fait l'école buissonnière, tentante, je le reconnais, dans les sentiers où les Écoles ont semé tant de fleurs de rhétorique, quand on a joué avec les métaphores, jonglé avec les mots, fait des folies avec les adverbes et des débauches avec les infinitifs, il faut rentrer dans la grande route des maîtres. Une main puissante, à l'entrée, a placé un écriteau, écriteau indicateur et sauveur, où on lit : Sancta simplicitas !

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