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LA STATUE DE DUMAS

A ce grand enfant de génie qui s'appelait Dumas, quand il n'avait pas la fantaisie d'être le marquis de la Pailleterie, Paris vient de donner un magnifique jouet, une statue de bronze et de marbre. On la lui a fait attendre bien longtemps, treize ans, moins longtemps cependant que la croix d'officier et un fauteuil à l'Académie, qu'il n'a pas eus. La réparation, d'ailleurs, a été complète. Dumas est . maintenant à sa place, sur un piédestal, et d'Artagnan monte la garde à côté de lui.

Les orateurs qui ont parlé, hier, de Dumas, l'ont traité familièrement, parfois avec un peu d'excès. Mais il était difficile qu'il en fût autrement avec ce

Dumas père qui était aussi « le père Dumas >, et qui avait donné pour règle à sa vie la plus débordante des fantaisies. Nul n'eut moins de tenue, et nul, peut-être, n'eut plus de rectitude de cœur. Si la mode en était encore aux représentations symboliques, on eût pu montrer, dans un bas-relief, Dumas en robe de chambre éclatante ou bien en bras de chemise, ébouriflTé, le col nu, foulant sous sa pantoufle le démon du Pharisaïsme I C'était une force de la nature, comme on Ta dit, et aussi un homme de la nature. Dans la société moderne il ne fut jamais un révolté, mais un indépendant, ce qui est autrement raisonnable. Il consommait, en toutes choses, autant qu'il en avait besoin, travaillait autant qu'il le pouvait faire, donnait ce qu'il avait, empruntait ce qui lui manquait, aimait selon ses forces, homme de tous les pays, de toutes les femmes, de toutes les amitiés, de toutes les idées aussi, de toutes celles qui furent séduisantes ou généreuses. Son exemple est à proposer à tous t seulement, pour ce rôle, il faut simplement une petite chose qu'il avait et qui s'appelle le génie.

C'est une grosse question de savoir si les académies et les gouvernements ont tort ou raison quand ils semblent à plaisir tenir en dehors des récompenses oflicielles et des honneurs dont ils disposent les hommes tels que Dumas. La tenue d'abord, le talent ensuite, telle est la devise de l'Institut, depuis le temps où Molière écrivait et

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jouait le Misanthrope jusqu'aux jours où Balzac écrivait la comédie humaine, Béranger ses chansons et Dumas ses drames et ses romans. Au fond, je ne suis pas fâché que les choses aillent comme elles Tont, mais pour d'autres raisons que celles qu'on en donne. L'Académie n'a pas repoussé Dumas parce qu'elle a gardé la mémoire des plaisanteries dont il Tarait accablée. A ce point de vue, l'Académie est bonne personne et spirituelle. Rien ne lui pi ait davantage que d'entendre les amendes honorables que font ceux qu'elle reçoit, et le spectacle de ces fiers Sicambres de lettres adorant ce qu'ils ont blasphémé est particulière* ment doux à l'âme des Acaidémiciens. Le passage le plus applaudi du discours de M.Maxime Du Camp, par exemple^ est celui où il s'est excusé des grosses plaisanteries dirigées jadis par lui contre l'Institut, plaisanteries de rapin^ d'ailleurs. L'Académie, est oomme ces femmes mûres et sages qui savent qu'on revient à elles et laissent leurs amis courir un peu la prétantaine. Elle est résignée à ne trouver fidèles que les hommes d'âge. Elle n'a donc écarté d'elle, depuis vingt ans, deux hommes de génie et une douzaine d'hommes de talent que par crainte que leur conduite dans la vie n'amenât quelque scandale dont rougirait M. Pingard ! Non par vertu, mais par pruderie. Personne, à l'Académie, n'ignorait certains écrits de Mérimée, froidement libertins, et personne ne lui en voulait. Mais

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que serait-il arrivé, Dieux immortels î si un huissier téméraire, parlant une langue barbare, était venu saisir le traitement de Balzac, ou si un photographe audacieux avait mis en vente l'image de Dumas en habit vert^ avec miss Menken sur ses genoux ?

On peut penser que l'Académie a tort quand elle ne montre pas, pour certains malheurs ou certaines fantaisies des hommes de génie, l'indulgence que ne leur refuse pas la foule. Pour moi, j'honore bien plus la misère besogneuse de Balzac que l'opulence de nombre d'Académiciens, et je tiens pour assuré que les gens qui ne cachent pas leurs plaisirs, leurs tendresses, leurs folies, sont peut-être les seuls qu'on ne puisse jamais soupçonner de nourrir quelque vice moins avouable. Mais, tout de même, je suis ravi que l'Académie laisse hors d'elle un certain nombre d*écrivains illustres. Si elle agissait autrement, si le quarante et unième fauteuil n'existait pas, où Topinion nomme qui lui plaît, cette idée prendrait de la consistance que l'Académie classe justement les lettrés. La Compagnie, que j'aime bien, risquerait alors de devenir dangereuse. Elle serait vraiment la maîtresse des lettres, tandis qu'elle ne gouverne aujourd'hui que les ambitions de quelques lettrés. On serait conduit à ne travailler que pour elle, qu'en pensant à elle ; et par cela même, la littérature deviendrait je ne sais quel concours, où chacun, en prenant la plume,

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penserait moins à se plaire à soi-même, — ce qui est la règle des grands esprits, ^ qu'à plaire à un aréopage. Voilà pourquoi il ne faut ni accuser TAcadômie de ne pas avoir élu Dumas, ni plaindre celui-ci de ne pas avoir été le collègue de M. Caro. Tout est bien ainsi que cela est.

Il est en outre incontestable que les lettrés ont gardé longtemps une certaine défiance contre Dumas^ parce qu'il était populaire. Cette défiance s'explique d'abord. Il est certain que le talent est nn raffinement de Tesprit et on a raison de craindre que l'homme que la foule écoute ne parle une autre langue que celle qui doit charmer les délicats. Ceci est vrai pour le talent, mais n'est pas vrai pour le génie.

L'écrivain de génie est absolument accessible à tous. Il se pourrait même que la pierre de touche pour reconnaître Thomme de génie parmi les gens de grand talent fût précisément cette faculté d'aller, par un côté quelconque, à tous les esprits ? Y eut-il au monde un styliste plus rafâné que Musset ? Y a-t-il, dans notre poésie, une œuvre où de plus nobles et de plus délicats sentiments soient exprimés que dans les Nuits ? Pourtant, les grisettes lisent le Musset, et, quand je dis les grisettes, j'atténue. Rolla fait pleurer les filles dans leurs prisons où se débite l'amour. Jouez Molière n'importe où, devant des paysans dans une grange, devant des matelots dans une taverne. Us n'entendront

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rien à deux ou trois pièces, qui sont de la critique littéraire : mais le gros de l'œuvreles transportera. En certains cas, il a fallu protéger Tacteur qui jouait Tartufe contre une foule transportée d'indignation ! De même pour Dumas ! Il plaît à tous les âges : aux ignorants, aux lettrés, à ceux qui peur vent apprécier dans certains romans une puissance merveilleuse d'imagination et d'analyse^ dans certains drames une intuition charmante des milieux historiques, partout un style admirable, parce qu'il est approprié à l'effet qu'on veut obtenir : et il plaît encore aux naïfs, et il fait de nous, les trop raffinés^ des naïfs d'une heure, ce qui est la grande victoire du génie. Moi, par exemple, que la forme merveilleuse de V. Hugo n'émeut pas toujours, je ne relis pas, à mon âge, les scènes où Dumas raconte le retour de Dantès à Marseille sans pleurer comme une bête.

C'est par le double don des larmes et du rire que Dumas est grand, tout à fait des premiers parmi nous, et qu'il est moralisateur plus que toute la section de l'Institut qui s'occupe de morale I Ses héros aiment la vie et méprisent la mort, ce qui fait l'homme complet. Et dans ses héros il a toujours mis une grosse part de lui-même. Alors qu'ils se vengent, comme Dantès, alors qu'ils succombent à la passion romantique, une belle mode d'autrefois qui valait celles d'aujourd'hui, ils restent loyaux et bons. Mais il ne faut pas se tromper sur

la bonté de Dumas, Il avait le cœur généreux, une insouciance hautaine, mais Tesprit était terrible, et, depuis Voltaire, nul n'avait eu de ces mots qui tuent un homme. On en a rappelé quelques-uns ; on ne les a pas tous dits. Seulement Dumas ne mettait pas d'acharnement en ses méchancetés : il était comme ces bons chiens de chasse qui donnent au gibier le coup de dent nécessaire, mais ne le mangent pas. Et la grâce, qu'il avait même dans ses aifolements d'esprit emporté par ses fantaisies sans règle, était le correctif de son esprit railleur comme elle était celui de sa vanité. Chacun, à l'envi, a voulu dire son anecdote sur Dumas, et la tâche était aisée, car sa maison était ouverte à tous, amis, curieux et parasites. Il ne faut pas s'y tromper cependant : s'il ne mit pas assez de soin à choisir ses familiers, il apporta plus de sagesse dans le choix de ses amis. Honnête homme, il en eut parmi les plus honnêtes gens. Quand je le connus, c'était sur le tard. Il était déjà vieilli, et s'il avait gardé sa prodigieuse faculté de travail, son imagination était lassée. Lassitude d'un créateur de mondes I Ce qui était resté jeune, c'était son cœur, jeune comme à vingt ans, plus peut-être. Il avait été aimé, trompé, inconstant lui-même, changeant volontiers d'amours. Les femmes, sur le tard, prirent comme une revanche. Vieux, il était jaloux de ceux qui l'entouraient, et il ne passait plus volontiers une aile de poulet à Bellegarde

caché SOUS la table, comme Henri IV. Il se peut que ses dernières années aient été assombries par cette effroyable incapacité d*être aimé, qui désespère les vieillards quand nulle désillusion, à Page de la force, ne les a d'avance rendus résignés. L^amour est un combat où, quand on n*est pas définitivement vainqueur à quarante ans, on est toujours vaincu à soixante 1 Un Dumas intime existe, autre que le Dumas spirituel, familier, grand chasseur, grand cuisinier, grand improvisateur d'aventures, qu'il nous a donné lui-même. Peut-être le saurat-on un jour, à moins que la légende, ou il a été un roi, ne le garde à jamais après s'être emparée déjà de lui, de son vivant.

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