JULES VALLÈS
Jules Vallès vient de mourir et, pendant que j'écris, on lai fait de bruyantes fanérailles. Des que la nouvelle de sa mort a été connue, Gil Blas Ta annoncée et a publié une notice nécrologique si juste et si complète que je ne saurais revenir sur ce sujet, si la personnalité de Vallès n^était assez grande, diverse et discutée pour permettre à chacun d*apporter les impressions, les souvenirs et les critiques que sa mort met au bout de nos plumes . Cette mort a surtout ému le moQde des lettrés, des journaux, des amateurs et des artistes, bien plus qu'elle n*a réellement troublé les couches profondes du peuple. Vallès faisait métier de mô < priser les belles-lettres, et les belles-lettres seules l'ont fait célèbre. Par contre, il avait tout sacrifié à un désir singalier et extrême de la popularité, et il n'a jamais eu cette popularité, à qui, quelque libre-penseur qu'il voulût être en toutes choses, il avait voué un culte idolâtrique et superstitieux. Il y a eu hier une grande réunion révolutionnaire à
Paris : oq n'y a pas prononcé son nom ! Ceux de nous qui ont été au convoi de Blanqui se rappellent encore Vallès, marchant à côté de Rochefort, et pâlissant chaque fois que la foule acclamait son compagnon, l'oubliant lui-même. La politique fut pour lui comme cette maîtresse du quartier Latin, dont il parlait volontiers, qu'il aimait tant et qui le trompait si bien. C'est que Vallès, grand lettré, eut beau faire : il n'avait pas, comme dit Michelet, « le cœur-peuple. » Il parlait constamment de la misère, il est vrai : mais on sentait bien, même au faubourg, qu'en écrivant ses articles ornés et travaillés, il regardait en haut avec envie plutôt qu'en bas avec pitié !
Quand un homme meurt chez nous^ il est d'usage d'oublier à l'instant les défauts de son caractère ou les travers de son esprit et de ne plus voir que ses mérites. Tel qui se montrait le pluâ sévère envers l'homme vivant se déjuge aisément vis-à-vis de l'homme mort. Je n'entends pas aller contre ce sentiment de piété envers la tombe, encore qtf en l'exagérant on arrive à de singuliers résultats et que la littérature de marbrier de cimetière composant des épitaphes se tourne parfois en cruelle ironie pour le mort qui en est l'objet. Je crois seulement que la vérité, à condition d'être dite de certaine façon, doit aussi garder ses droits. Omnia vera dicenda était la belle devise d'un homme qui avait oublié d'ajouter: et audienda^ ce qui a son
prix ; car dire ses vérités à autrui est un moindre effort que savoir entendre les siennes. Vallès, au moins, qui n'avait guère épargné ses adversaires de son vivant, avait voulu qu'on pût parler librement de lui après sa mort. Il s'était élevé avec fureur contre les panégyriques outrés et les oraisons funèbres complaisantes en écrivant, à propos d'un mort qu'il jugeait, un de ces mots âpres où il se plaisait : « La mort n'est pas une excuse 1 »
D'ailleurs, la question délicate et capitale que je veux poser ici à propos de Jules Vallès, je l'ai trouvée sur toutes les lèvres. Ce grand lettré qui voulait brûler les bibliothèques, cet artiste (car il y avait en lui, avant touti une sorte de graveur de tableaux), qui voulait incendier le Louvre, ce maître ès-phrases qui déclamait contre les maîtres en stylô> ce bourgeois, fils de bourgeois, qui voulait « coller les bourgeois au mur, » cet ennemi des riches qui ne dédaignait pas la richesse, fut-il sincère? Question terrible! car si le fanatique, rénergumène, le révolté, alors même que sa révolte, comme chez Vallès, n'épargne pas ce que le inonde tient pour sacré, la famille, la mère, est excusable par la bonne foi de son âme, le faux révolté peut, par la force de son talent, imposer Tadmiration et, par ses actes, exciter la terreur des hommes: mais il ne gagnera jamais leur estime.
A cette question redoutable pour la mémoire de
Vallès, il me semble que Topinion a déjà répondu. Tous les journaux, y compris ceux de son opinion ou à peu près, comme la Bataille, qui, d'une formule très heureuse dit que Vallès < cassait les vitres à coups de pierres précieuses, > saluent et regrettent en lui le grand artiste. Mais ici, comme pour Néron, le qualis artifex pereo signifie : « Quel comédien le monde perdl » Vers la fin de Tempirc, Vallès eut la mauvaise idée de se porter candidat, — divisant les voix républicaines, — contre J. Simon et la mauvaise fortune que les frais de sa candidature furent, à son insu, payôs par M. de Persigny, ce qui ne Tempêcha pas d'échouer. Je le voyais alors dans les réunions publiques. Et lui, très sybarite au fond, qui, dans une heure de prospérité au Figaro, se montrait si naïvement vaniteux des fourrures magnifiques qu'il étalait sur le boulevard, même quand le soleil printanier les rendait déjà lourdes à supporter, lui, le Vallès de chez Brébant et des petits théâtres, bon compagnon, allait au club en bourgeron d'ouvrier. Ce déguisement populaire, il l'avait pris de bonne heure, dans ses écrits avant de le prendre autrement, et il le garda toute sa vie. Mais on pouvait deviner que cette veste d'ouvrier brûlait le sang bleu de ses veines et offensait sa peau blanche : ce fut une robe de Nessus.
En toute conscience, je le crois : Vallès joua un rôle^ qu'il n'avait même pas choisi et qui s'était
imposé à lui parle succès littéraire de ses premiers essais. Il en eut d*aborcl, sans doute, quelque fa« ligue, comme il arrive aux acteurs qui, ayant été applaudis dans un personnage, ne peuvent obtenir des auteurs dramatiques qu'on les incame dans d^autres. Les Réfractaires ! toujours les Réfractaires I Et toujours cette haine littéraire contre les bourgeois, quand on brûle d'en devenir un ! Triste et bizarre situation d'un affamé qui serait contraint de renverser la table où il aurait pu s'asseoir et se délecter à des nourritures choisies I Mais le succès a ses esclaves. Et Vallès en fut un. Il eût peut-être bien changé» s'il n'eût eu que des opinions : le collaborateur du Figaro^ de VÉpoque et du Courrier du Dimanche n'était pas inflexible. Mais il avait une manière, qui le tenait autant qu'il la possédait I Et, comme l'homme de la nouvelle de Nerval, la Main de gloire^ il allait, souffletant tout autour de lui, poussé comme par une force secrète qui l'entraînait et le désespérait !
Tout, cependant, n'était pas factice en Vallès. Une analyse un peu délicate du cœur humain nous apprend qu'il y a peu de comédiens absolus, de même qu'il n'y a peut-être pas d'hypocrite complet. Le prêtre incrédule que la messe nourrit finit presque toujours par croire à la messe. Quiconque, dans le monde, joue un rôle, s'attache à ce rôle de deux façons : par les profits qu'il en tire et par les maux qu^il en souffre. Vallès connut les
uns et les autres. Son pessimisme exalté et sa violence révolutionnaire le firent à la fois vivre bien et condamner à mort. G^était assez pour qu'à la longue il acquît une sorte de bonne foi relative^ qu'il est peut-être injuste de refuser à ses dernière» années. Je ne pense pas qu'il ait eu jamais pour les théories Tamour désintéressé de ces implacables logiciens qui font les sectaires^ ni pour les pauvres gens Tamour profond de ces bonnes âmes qui font les apôtres. Mais la révolution violente et le sentimentalisme socialiste l'avaient fait martyr et rentier. C'était assez pour inspirer à Vallès, démagogue peu pratiquant mais pratique, un atta^ chement réel et comme professionnel pour les vagues doctrines qu'il défendait avec un art exquis» Car c'est bien lui qui devait être le rédacteur en chef de ce journal, un jour annoncé par un fantaisiste : Le Barbare, organe des raffinés»
Et puis, par une loi mystérieuse, la vie met d'accord, presque toujours, les intérêts avec les caractères. On tombe, dit-on, du côté où l'on penche, et Vallès penchait, déjà tout jeune, vers le pessimisme. Le pessimisme qui, dans sa forme la plus noble, naît d'un idéal trop élevé de justice que l'homme désespère d'atteindre, est le plua ordinairement le résultat d'un orgueil découragé. L'orgueil de Vallès était proverbial, même chez ses amis. Le découragement vient d'une trop longue attente de la fortune. Cette longue attente
fut due, a-t-on dit, à la grande paresse de Vallès- Je ne sais pas s'il était, à ce point, paresseux. Ceux qui ont lutté contre la misère savent ce que demande d'activité ce combat du désarmé contré la vie I Je crois plutôt qu'il était, à la fois, artiste admirable et infécond. Il y a quelque chose de luimême dans cette caricature magistrale qu'il a faite de Poupelin, vivant dix ans, son portefeuille sous le bras, plein de papiers qui devaient le faire riche et ne lui donnaient pas à dîner. Un grand railleur, connu de peu de monde, disait un jour à Vallès : « Toi, si on te retirait cent mots de ta langue, tu ne pourrais plus écrire un article 1 » Il y avait une vérité profonde dans cette boutade de M. Castagnary. Vallès était de ces virtuoses qui composent un air avec trois notes, et de ces peintres qui font un tableau avec deux tons. Il n'avait ni l'ouverture d'esprit ni la souplesse que demande le journalisme* Il y a été fulgurant et monotone. Veuillot, dans une page admirable. Ta jugé, celui qu'il appelle « le vibreur ! » Jamais il n'eut Timagination qui vient du choc des pensées; il ne possédait qu'un don presque matériel, un art de voir un coin du monde et de le peindre en couleurs vives et surprenantes.
Cette impuissance fut une des causes de son pessimisme. Mais sa nature le poussait aussi aux sombres chimères. Laid, et se croyant plus laid qu'il ne l'était, — car il avait une tête puissante,
des yeux pleins de feu et des dents blanches de loup, — il avait, tout jeune, souffert dans son corps. Ne pouvant être beau, il voulait être fort, et c'est une sorte de revanche contre la nature qu'il essayait de prendre en excellant aux exercices du corps, de préférence aux plus brutaux. Il se ât à plaisir violent de muscles et d'esprit. Enfant battu, il voulut être l'homme qui fait trembler. Les douleurs de sa pauvre enfance, qu'il a racontées dans un livre admirable et navrant, je les comprends. Tant d'autres les ont connues ! Mais dans les rigueurs paternelles, combien d'autres aussi ont su ne voir qu'une sévérité bienveillante ou aveuglée, et combien, à qui leur mère n^a souri qu'une fois peut-être, n'ont voulu garder de mémoire que pour ce sourire! Vallès, dans une rancune universelle, enveloppa tout, famille, camarades, école, professeurs et jusqu'aux œuvres des hommes de génie où se forment nos idées et qui furent, qu'il le voulût ou non, ses maîtres; après six mille ans, il en voulut à Homère.
La première fois que je le vis, non sans un secret désir d'étonner la galerie, je l'entendis traiter Virgile de mufle — sauf votre respect. Et comme je lui faisais observer que ce « mufle » gardait une assez longue renommée, il ajouta : « Il y a des mufles d'airain — ce sont les pires. » C'était encore la période où Vallès, bien portant, ayant enfin percé l'obscurité du quartier Latin, ne passait que pour un coureur de paradoxes et gardait le mot
pour rire. Car souvent, sur cette tête de lion ou de bouledogue (ainsi l'avait dessiné son grand ami Gill), j'ai vu passer un fin sourire de sceptique! J'ai là telle lettre où Vallès, en annonçant sa copie au Courrier du Dimanche, promet d'être € contenu > et « prudent ; » et de cette époque datent des œuvres de lui, ses meilleures peut-être, où il ne se défend ni d'avoir de l'esprit, ni d'avoir de la grâce, et où l'ironie amère de ses débuts s'est singulièrement attendrie. Mais il ne persévéra pas dans des études qui demandaient plus d'effort et faisaient moins de bruit que les déclamations retentissantes. Il était € le forçat du succès. » Le mot est de lui. Et il le fait suivre . de ces lignes attristées : « Si le boulet de la défaite est lourd, celui de la victoire l'est aussi. Il y a des gens qu'écrase leur premier triomphe. La critique leur taille une statuette ou un buste avec les attributs de leur talent. C'est fini : les voilà rivés au genre qui a créé leur réputation, et ils étouffent en grandis^ sant dans leur berceau. » N'est-ce pas de lui-même que Vallès parlait ainsi? Et n'y a-t-il pas une mélancolie profonde dans le sort de cet homme qui atoujours vanté la liberté la plus absolue, et qui, à tout prendre, n'a jamais possédé la vraie et grande liberté, qui vous dégage des partis, des rancunes, des haines, des manières et des succès mêmes, et vous permet de saluer, en buvant à toutes les coupes, toutes les joies et toutes les vérités qu'on rencontre sur les chemins de la vie?