EDMOND ABOUT
Un grand lettré vient de disparaître, M. Edmond About a été enlevé brusquement^ en quelques heures, par une congestion de nature particulièrerendue plus grave par le diabète, dont il était profondément atteint. J*avais été quelque temps son ami, longtemps son collaborateur, et c'avait été une grande amertume pour moi, tout récemment, d'avoir été contraint à trouver en lui un ennemi. Je ne saurais aujourd'hui garder d'autres souvenirs que ceux d'autrefois, qui sont les bons, laissant la mort emporter avec elle, dans une catastrophe qui me surprend et m'émeut, la triste mémoire de procédés dont je dus me défendre. Je ne suis pas de ceux qui ne désarment pas devant la mort, surtout quand elle vient brusquement nous apprendre la part que la maladie pouvait avoir dans des inconséquences de caractère ou des inquiétudes passionnées d'esprit qui font peut-être plus de mal à ceux qui en sont atteints qu'à ceux qui en sont l'objet. Je pense même que certains journaux, parmi ceux
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OÙ M. About croyait avoir récemment trouvé les amis les plus chauds ou les alliés les plus sûrs, ont porté sur son- caractère un jugement un peu trop sévère dans sa promptitude et sa sécheresse. Je ne puis pas iguorer le peu d'unité de la vie politique de M. About, pas plus que Je ne puis ignorer les dangers que son esprit cruel et imprudent faisait courir à la réputation de son cœur. Il avait malheureusement en lui moins Torgueil légitime de son grand talent que la vanité trop souffrante de sa personnalité. Il tenait plus à ce qu'il croyait pouvoir être qu'à ce qu'il avait fait ; et les triomphes de sa plume ne compensaient pas pour lui les échecs de ses ambitions déçues. Mais, tandis que le Matin lui refuse « tout caractère », que le Gaulois parle de « l'élasticité de sa conscience », que le Figaro affirme qu'en perdant les sympathies de ses amis anciens, il ne sut pas en conquérir des nouvelles, ceux qui l'ont connu de près, dans un haut esprit de justice, devront reconnaître ses qualités de père de famille et de maftre de maison, et saluer en son esprit trop plein de rancunes injustifiées ou d'oublis reprochables, la sainte rancune du patriote chassé de son pays par le conquérant. En se rapprochant de la République, après avoir passé par tous les partis, comme un météore brillant qui illumine m^ais incendie quelquefois la maison, M. About, loin de confirmer la versatilité qu'on lui a tenue à crime, donnait à sa vie la seule unité
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qu'elle ait jamais eue. Il se montrait bon Français, et accordait son opinion avec la nature de son talent, si français de pied en cap. Certes, une fois dans le camp républicain, il n'y apporta pas un esprit sufBsant de discipline ou d'abnégation nécessaire, et nous étions parfois indécis de savoir s'il y avait à louer l'indépendance de sa conduite ou bien à en regretter les mobiles souvent personnels. Mais, le jour où mourut Gambetta, qu'il avait traité en ennemi, il se souvint pourtant une heure que l'Alsace allait prendre le deuil, et ce souvenir comme cet exemple veulent être respectés et suivis« C'est en Alsace que M. About était né, à Dieuze^ non loin de Saveme, où se trouve sa maison, aban-^ donnée aujourd'hui. Son përe était épicier, et^ mort jeune, le laissa sous la discipline d'une mëre passionnément dévouée. Il lui dut le bienfait d'une instruction admirablement dirigée, qui fit de M. About le plus brillant écolier dont l'Université ait gardé la mémoire. Une ouverture d'esprit, une faculté d'assimilation presquesans exemple, servies par une mémoire exceptionnelle, donnèrent à M. About la première place dans tous les concours. Il y montrait déjà ce don de style qui ne Ta jamais abandonné, et sa phrase était cette phrase claire, courte, un peu sèche peut-être, avec laquelle il écrivit plus tard ces articles de polémique dont on a comparé chaque ligne à une flèche tirée d'un carquois qui ne se vidait jamais. Envoyé en Grèce, à
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TEcole d'Athènes, le brillant normalien apporta du premier coup dans la vieille cité cet esprit de critique acerbe qui lui valut plus tard d'être appelé le petit-fils de Voltaire, quoiqu'il manque à son œuvre cette grande émotion que les sots seuls refusent à Voltaire. About voyait mieux les ridicules qu'il n'était indigné par les injustices. Mais quel art déjà parfait, quelle grâce, quelle sobriété exquise, digne de l'art grec lui-même, dans la Grèce contemporaine ou le Roi des Montagnes, que les Hellènes, raillés par le jeune homme qui avait mordu la vieille mamelle classique où il était venu s'allaiter, ne lui pardonnèrent jamais I Tout aussitôt la Revue des Deux-Mondes, dont il forçait les portes difficiles, publiait le premier romaijd'Abo ut Tolla. On lui reprocha d'avoir cueilli, sans trop le dire, ce fruit savoureux dans le jardin d'un romancier de Rome. 11 y eut, à ce sujet, une querelle envenimée qui amena sur le terrain d'autres adversaires que Fauteur du livre. L'accusation de plagiat, exagérée d'ailleurs, importe peu aujourd'hui, et M. About allait bientôt montrer que son talent original savait se passer de modèles. Car à Tolla succédèrent les Mariages de Pam, suite de nouvelles dont quelques-unes sont exquises, Germaine et Trente et quarante, où est racontée l'aventure du capitaine Bitterlin.
En même temps, M. Edmond About envoyait au Figaro les « Lettres de Valentin » , un modèle d'es-
prit, de grâce et de cruauté. Ce fut alors l'époque la plus brillante et la plus heureuse de la vie si agitée de l'écrivain. Les lettres seules lui avaient assuré une aisance suffisante, Aimé de quelquesuns, redouté des autres, recherché par tous, il voyait venir à lui la fortune et les honneurs. Il composait ses chroniques ou ses livres si Parisiens dans Tasile charmant de Saverne, gardant, par un heureux équilibre, un pied sur le boulevard et dans les salons de Paris, un pied sur la terre forte et bonne conseillère du pays natal.
Mais les faveurs de la fortune se font toujours payer de quelque façon. About avait un certain goût inné le poussant vers les situations officielles et vers les hommesau pouvoir. L'Empire lui ouvrit les bras et il se jeta à sa tête. Son dévouement jnanqua de mesure et son zèle de respect. Mérimée s'inquiéta de ce serviteur terrible, qui rêvait d'être € ministre des réformes». Le pamphlet admirable: « la Question Romaine », succédant à des éloges de l'empereur unit dans une commune colère contre Edmond About, les républicains et les catholiques^ Et, quand, après GuUleryj tombé ^ la Comédie- Française, il donna Oaèiana à TOdéon, ce fut une effroyable tempête que ne justifiait certainement pas la simple médiocrité de ce drame qui eût été plus vite oublié du public si le public eût pu l'entendre !
Jusqu'à la fin de l'Empire, dans une situa-
tion politique assez équivoque et par les amitiés qu'il avait eues et par la façon dont elles s'étaient rompues, Edmond About publia de nombreux romans, dont un seulement, les Mariages deprovince^ — et peut-être Vlnfâme — était à la hauteur de ses œuvres premières, qui ont une grâce à part à laquelle le seul esprit ne supplée pas toujours. UHomme à l'oreille cassée, Le nez d'un notaire^ Le cas de M* Guérin sont moins pour satisfaire le goût des délicats que pour plaire à la foule par Tapplication, un peu bizarre en sa gauloiserie, des procédés de la science aux œuvres d'imagination. Edmond About, dès lors, était à la fois préoccupé des travaux de la science et de leurs applications à l'industrie. Il essayait de se faire une grande place dans la littérature d'affaires. Il avait traité, dans Maître Pierre^ la question de l'exploitation des landes et, dans le Fellah, celle de Texploitation des Égyptiens. Il multipliait les brochures, allant des plus hauts problèmes de politique, avec sa Lettre à if. ^é/^cr sur la Papauté, aux questions les plus spéciales avec sa brochure sur les agents de change. Et toujours on le retrouvait, d'humeur volontiers aventureuse dans ses entreprises, gardant partout et en tout sujet ses rares qualités d'écrivain, donnant, par le tour de main, une valeur à tout ce qu'il touchait et touchant à tout et à tous, se rapprochant ainsi chaque jour davantage du journalisme quotidien, où il comptait trouver la satisfac-
tion de ses ambitions politiques et de ses rêves de fortune,
Edmond About avait été le chroniqueur le plus goûté de son temps, au Figaro, au Gaulois et à VOpinion nationale. A la fin de l'Empire, le riche banquier Merton le plaça à la tête du Soir. J'ai lu que ce journal, sous une apparence d^opposition constitutionnelle, était orléaniste, et que c'est à ces dessous de cartes qull faut faire remonter la querelle, terminée par un duel, que M. Hervé et M. About eurent en 1871 ? Mon seul souvenir précis est que le Soir défendit le cabinet OUivier et l'attaqua ensuite. Mais c*est à peine si le temps nous était laissé, alors, de nous reconnaître, parmi tant d'événements multipliés ! La guerre éclate . M. About, qui avait été sur la frontière, près de Saverne, est fait prisonnier. On le revoit ensuite, à Versailles, auprès de Thiers, assez hésitant sur la voie à suivre, sollicitant un poste diplomatique, jadis promis par l'Empire, et retournant enfin au journalisme quand un groupe de républicains acheta, pour lui en confier la fortune, le J/P Siècle , fondé par M. Chadeuil. Ce qu'a été cette fortune du journal, ce n'est pas le lieu de le raconter, ni de dire les causes de la désunion qui risqua de la compromettre. Je me suis promis de n'avoir aujourd'hui d'autres souvenirs personnels que ceux qui restent sans amertume. Je veux seulement reprendre ici le mot d'un de mes confrères, qui remarque combien
M. About, qui avait, pour ainsi dire, abandonné les lettres pour la politique et pour les affaires, était peu né pour celles-ci, et n'avait rien de ce qu'il faut pour entrer dans cette fournaise sans y compromettre son repos et son bonheur. Car, pour ne parler que de la politique, si M. About fut un polémiste de premier ordre, qu'on a égalé à Veuillot, il n^a pas été un très grand remueur d'idées dans le journalisme. Vulgarisateur admirable, il manquait de doctrine ou d'invention, même dans les expédients de la politique. Il ne voyait les idées qu'à travers les personnes et ne sut jamais départager ses opinions et ses sympathies. Il savait accabler son ennemi, non ramener un adversaire, et le Matin a dit de lui que sa plume, si merveilleuse, a été une arme contre tous les partis sans être une force pour aucun.
Talent simple et esprit curieux, s'intéressant à tout, aux chimères comme aux réalités, d'une activité prodigieuse, mais dispersée, M. A.boutatouché à toutes les catégories de la pensée, comme il a connu, charmé et parfois irrité, tous les hommes de son temps. Il laisse après lui une œuvre extraordinairement variée et inégale, un peu de surface (surtout en matière de critique d'art), mais dont l'avenir gardera certainement beaucoup. Il laisse aussi le souvenir d'une personnalité originale, extrêmement difficile à louer sans complaisance ou à condamner entièrement sans injustice, et qu'on
apprécie différemment, selon qu on est plus sensible au charme de Tesprit et à la grâce des façons ou à la sûreté plus sévère des rapports et du caractère. On a dit maintes fois de lui pour le louer, le blâmer ou l'excuser, qu'il y avait en lui de la femme. Et j'ai voulu me rappeler aujourd'hui, en n'exprimant que mon admiration pour le talent d'Edmond About et en ne me souvenant que de son charme, le mot de Montaigne qu'il ne faut pas, quand on n'y est pas contraint, dire du mal d'une femme qu'on a aimée !