M. ROUHER
Je me garderai bien de raconter ici la vie de M. Rouher. Sa biographie traîne dans tous les journaux, très complète, car l'ancien ministre d*État agonisait depuis six mois, et on avait eu le temps de se préparer à l'enterrer. Pas davantage je ne parlerai politique. La disparition de M. Rouher, commencée quand il fut frappé de paralysie, consommée hier par la mort, n'est, d'ailleurs, pour le parti bonapartiste, que l'évanouissement d'un fantôme dans un monde de spectres. Ce qui me tente aujourd'hui, c'est seulement d'essayer de dire quel fut le caractère, Vin cute, la vraie physionomie morale de cet homme qu'on flatte étrangement quand on l'appelle l'homme d'État du second empire, dont il ne fut que Thomrae d'affaires.
En 1876, M. E. Zola publiait le roman : « Son Excellence Eugène Rougon ». On dit alors que c'était l'histoire de M. Rouher qu'on nous racontait. Il y avait du vrai et du faux dans cette façon d'entendre le livre de M. Zola. Le romancier avait
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voulu nous intéresser à Taventure d*un ambitieux, d'origine modeste, arrivant aux i»Ius hautes fortuneSf et troublé, un instant, par Tamour d'une créature fantasque, ambitieuse aussi, à sa ma* nière. Ce thème, notons-le, a été commun à M. Zola, à M. Daudet, à M. Claretie : il est dans l'air. M. Zola, qui s'en est emparé le premier, écrivait au lendemain de l'Empire : il a mis en scène un ministre de l'Empire. Ce serait méconnaître son procédé de composition que de ne pas retrouver en Rougon des traits essentiels appartenant à M. Rouher. Mais il n^a pas tout dit du personnage, de même qu'il y a considérablement ajouté. Ce qui est surtout exact, dans le roman, c'est la peinture des séances de la Chambre, le vif tableau* de la vie publique de ces temps, si près et si loin de nous tout à la fois. Je ne crois pas que le Rougon qui se fait cravacher par de belles filles et qui y trouve une âpre volupté, ressemble de près ou de loin, au vice-empereur. Mais c'est bien celui-ci que M. Zola peint, de son pinceau sûr, installé au banc des ministres : < Il crevait de ses larges épaules son uniforme de drap vert. La face tournée vers la table, avec sa grosse chevelure grisonnante plantée sur son front carré, il éteignait ses yeux sous d'épaisses paupières toujours à demi-baissées : et son grand nez, ses lèvres taillées en pleine chair, ses joues longues où ses quarante-six ans ne mettaient pas une ride, avaient une vulgarité rude, que transfi-
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gurait par éclairs la beauté de la force. » Tel était M. Rouher au reposj quand il se montrait las, non comme le lion dont parle le poète, mais comme un bœuf vigoureux, le sillon fait.
M. Zola nous le dépeint aussi dans l'action, à la tribune, remportant une de ces victoires faciles qui, de triomphe en triomphe, devait conduire l'Empire à sa perte. Et, de même que le portrait de M. Rouher, en quelques traits de plume, est achevé dans le portrait de Rougon, le jugement que portait le romancier sur M. Rouher était d'une grande justesse. Il est bien curieux de voir, ce matin même, un des grands amis du défnnt, le confirmer dans le Figaro, à mots couverts. M. Zola s'est plu "k nous montrer, en changeant un pen les circonstances, cette séance fameuse où l'on entendit M. Rouher, après avoir fait dix ans l'apologie de la dictature, faire, sur un signe de l'empereur, l'apothéose de la liberté : « Je ne répondrai pas », dit Rougon interrompu. * Mais bien qu'il eût promis de ne pas réfuter le discours du député de la gauche, il entra ensuite dans une discussion mi tieuse. Il fit d'abord un exposé très complet arguments de son adversaire : il y mettait i sorte de coquetterie, une impartialité dontl'e était immense, comme dédaigneux de toutes bonnes raisons et prêt à les écarter d'un soûl Puis, il parut oublieux de les combattre, il ne pondit à aucune, il s'attaqua à laplus faible d'en
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elles avec une violence inouïe, un flot de paroles qui la noya. On l'applaudissait. Il triomphait. Son grand corps emplissait la tribune. Ses épaules ballonnées, suivaient le roulis de ses phrases. Il avait l'éloquence banale, incorrecte, toute hérissée de questions de droit, enflant les lieux communs, les faisant crever en coup de foudre. 11 tonnait. Il brandissait des mots bêtes. »
Je viens de lire une bonne douzaine de jugements sur M. Rouher. Il y en a d'élogieux, d*injurieux et même de justes. Aucun ne vaut, en précision implacable, celui qu'a porté M. E. Zola. « Il brandissait des mots bêtes ! » C'est là le jugement de l'histoire, et pas un historien ne dira mieux, en cent lignes, que le romancier en une phrase pittoresque de quatre mots. Quand M. Houher disait, en 1848 : « Les clubs sont indispensables : ils sont chargés de l'éducation du peuple » ; quand il disait plus tard le «jamais» desaflaires de Rome, le « on n'a pas commis une faute » à propos de Sadowa, « la plus belle pensée du règne > au moment de l'expédition du Mexique, ou bien encore « les trois tronçons allemands », et le « grâce à l'empereur, nous sommes prêts », de 1870, le prétendu homme d'État, acclamé, faisait-il autre chose que « brandir des mots bêtes » ?
Ces € mots bêtes, » nous les avons payés cher. Mais ce n'est pas à M. Rouher qu'il en faut vouloir trop. Les coupables, ce sont Napoléon III, dont il
ne fut que le porte-paroles, et surtout, et par-dessus tout, les complaisants qui ne furent pas tous des sots, et qui, voyant où on allait, ne le dirent pas assez haut. Quant à M. Rouher, cet homme qui parut si grand, que M. E. Ollivier appela le vice-empereur, le jalousant, il ne fut jamais qu un instrument. Sa parole, peu agréable, retentissante et sourde à la fois comme un tambour humide frappé à tour de bras, a quelque rapport avec le sabre de Prudhomme, qui combat les institutions ou les défend. On Ta calomnié, je crois, en le faisant malhonnête homme. S'il laissa s'accomplir, à côté de lui, bien des désordres, il n'en profita pas pour son compte. C'était un homme de famille, se levant tôt, se couchant tard, aimant le coin du feu, le bézigue et ses pantoufles, rude travailleur, Auvergnat de la tête aux pieds. Son ambition était ftiite de dévouement, un dévouement d'avoué à un bon client. Partout lemot est venu sous la plume, en parlant de lui. Il fut l'avocat, l'avoué de l'Empereur. Le barreau fait, parfois, les consciences obscures. On plaide tout ce qui est plaidable, et quand on sait qu'on doit perdre en équité, on tâche de gagner par des moyens de procédure. La politique de M. Rouher fut une politique de cabinet d'affaires, comme son éloquence fut faite uniquement d'effets d'audience. Il n'eut pas de principes, pas plus que de haines. Deux fois il voulut se retirer : deux fois son impérial client lui représenta que
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Tavocat qui a plaidé les bons procès doit aussi plaider les médiocres^ et il resta. Son incontestable connaissance des aflfaires demeura stérile et inutile, parce qu'il ne la mit jamais au service d'une ligne de conduite. Il semble que ce soit par une ironie qu'on ait créé le poste de ministre d'État pour ce médiocre puissant qui ne fut pas, une minute dans sa vie, homme d'État.
Être homme d'État, c^est une façon particulière de l'esprit qu^on possède ou qu'on ne possède pas, qu'on peut avoir sans jamais toucher aux affaires publiques, qu'on peut ne pas acquérir en les conduisant pendant vingt ans. Il y a, à Paris, une douzaine de gens, journalistes, poètes ou bourgeois^ qui ne voudraient ou ne pourraient pas être des politiciens et qui sont des hommes d'État. J'ai dit, à dessein, poètes, parce qu'il y a, dans l'homme d'État, un certain instinct de prescience, une faculté particulière à dégager d'une question l'élément essentiel et éternel, qui sont une manière de poésie, à laquelle ne s'élèveront jamais les médiocres politiciens dont M. Rouher fut le plus parfait et le plus fort. L'homme d'État est encore, presque forcément, un artiste. J'entends par là qu'ayant des idées qui sont originales,. elles se traduisent presque involontairement par une expression pittoresque. Quelque incorrects, négligés, indifférents aux questions de forme qu'aient pu être Cavour, Bismarck, Gambetta, quelque vul-
gaire que Thiers ait été, quelque gourmé que nous semble Guizot, on trouve en eux, dans leurs écrits ou leurs discours, des mots familiers qui restent, comme des formules d une politique.
Rien de pareil ne se rencontre chez M . Rouher. A ne nous occuper que de la forme du discours, il parlait longuement, avec plus de ténacité que de logique et plus de force que d'éclat. Il y avait en lui du provincial, et dans sa vie et à la tribune, je devrais dire : à la barre. Lors même que ses opinions de conservateur se trouvaient menacées, son émotion ne lui apportait aucun mot heureux. « Un complot parti de la cité des lacs menaçait tous les trônes ; les miasmes fétides de la démagogie ont rasé le sol de Paris...» Quel charabia I Je passe sur Genève, cité des lacs î M. Rouher, paraît-il, s'imaginait qu'il y a deux lacs à Genève, celui de Genève et celui de Léman ! Mais < l'émanation démagogique rasant le sol de Paris » est impardonnable. C'est de l'éloquence de sous-prôfecture. Je vais peut-être un peu loin ; mais il me paraît impossible de bien penser quand on parle de la sorte. Il y a là je ne sais quelle banalité invétérée, constitutionnelle, qui ne saurait s'accorder avec l'élévation d^esprit. Et ce n'est pas seulement l'élévation d'esprit qui manquait à M. Rouher. Il n'avait même pas Fesprit courant de Paris, dont Morny fut l'expression sous FEmpire. Courtois, bienveillant
même, il ne savait pas manier les hommes. Une
des maladies dont l'Empire est mort, c'est son impuissance à recruter un personnel nouveau. < Mon grand grief contre l'Empire, disait un sceptique d'esprit, c'est qu'il n'a pas réussi encore à me faire impérialiste I » Cet art de prendre les hommes est encore une des qualités essentielles de rhommd d'État, qui manquait à M. Rouher. Mérite d'artiste au plus haut point, mérite d'improvisateur de comédies pleines de grâce, qu'eurent Cavour etThiers, qui ne fit même pas défaut à Napoléon IIL et qui ne va pas sans un certain dédain supérieur des hommes que M. Rouher n'avait pas. Il avait trop vécu dans les dossiers, où sa puissance de travail s'exerçait à merveille. Aussi fat-il l'homme de l'Empire triomphant, porté à une situation qui eût voulu du génie et où il n'eut que du talent ; et, de même qu'il n'avait rien fait pour la fondation du régime, il ne sut rien faire pour une restauration qui n'était pas impossible. Il meurt, on peut le dire, tout entier. Il n^est plus redouté : il n'était même pas haï.