‹ La sagesse parisienneChapitre 18 sur 32 · LE DUC DE BROGLIE · texte numérisé non relu

LE DUC DE BROGLIE

Hier encore, il était monté à la tribune du Sénat. Nous avons vu « ^ Son Impertinence M. le duc de Broglie » préluder à r&ssaut par le dandinement de hanches qui lui est familier : tel un lourd oiseau qui bat de l'aile avant de s*envoler. Il a gravi Tescalier et, sous le grand jour d'en haut, nous avons revu ses( traits à la fois secs et gras, comme si la nature eût voulu écrire sur le masque du duc les contradictions de son esprit, — ses yeux papillo* tants, son front éelairci déjà, sa lèvre mince. Avec cela, une façon de grand air, mais un grand air qui n'impose qu'aux petites gens. Les hommes de vraie grande tournure ont un peu de bonhomie dans leur physionomie apaisée. Et notre duc, quand il parle, sifflant son discours entre ses lèvres minces, a Tair d'être empoisonné du venin de ses propres paroles.

La voix est mauvaise^ blanche et faible, le geste cassô. Bon orateur cependant; mais il est simple-* ment dicemU peritus ; le reste de la définition clas-

sique ne le regarde pas : le vir bonus est absent. Son talent est fait d'études, d'efforts et d'une ironie apprêtée, qui ne porte cependant pas. La source de la colère froide du duc n'est pas la large source d'où coulent les fleuves. La flèche est pointue et empoisonnée ; la main qui tient l'arc est débile. Quand il était chef d'un groupe parlementaire, on appelait justement son groupe le groupe des < Pointus. » Avec sa voix claire de dindon excité,, le duc était le grand orateur de cette nouvelle rue de Poitiers. Ah ! cette voix ! c'était celle de Thiers et du général Foy (dit-on). Mais oh est pointu comme une vrille, comme une épée ou comme une seringue.

Le duc était la vrille quelquefois, l'épée jamais. Nulle largeur. Son meilleur discours fut pour la restitution des biens des princes d'Orléans. Il parlait pro ans — et pro œre, ce qui doit inspirer un orléaniste. Il fut froid. L'honnête intendant Bocher le dépassa de cent pieds. Celui-ci fut éloquent en redemandant l'argent du duc Égalité et du prince pendu, à la France épuisée, saignée aux veines. Quant au duc, on peut encore dire de lui ce mot d'un journaliste : « Cette girouette a eu beau se graisser de toute l'huile de sa lampe, elle grince toujours! »

Nous sommes à l'époque où les races finissent. Les grandes maisons ne donnent plus que des rejetons faibles, bizarres parfois ; ou, pour dire mieux,

ces rejetons n'ont plus que des énergies et des mérites qui deviennent fâcheux et inutiles dans notre milieu nouveau.

Le duc de Brogiie a un de ces mérites auxquels on ne rend pas assez justice^ et que je veux mettre en lumière dans son plein : c'est une incomparable audace. Au temps jadis, au temps de la politique d'intrigue, alors que son aïeul était à lui tout seul le gouvernement occulte de Louis XV contre ses ministres, contre Choiseul surtout, le duc eût été terrible. Son audace, aujourd'hui appliquée à de petites choses, ne paraît plus qu'une immense fauité. Elle vaut cependant qu'on la reconnaisse : elle est le trait saillant d'un caractère qui serait effacé sans elle, et comme le seul relief laissé à une médaille usée. C'est depuis 1870 qu'on en a vu les effets. A cette époque, le vieux duc Victor mourait. Cet homme, qu'on estimait sans Taimer beaucoup, maintenait de la discipline dans sa maison. Il n'eût pas souffert peut-être que son fils tendit la main aux bonapartistes qui avaient voulu, par une indigne manœuvre de police, le conduire, lui, le vieillard honnête, le chef de « la doctrine, » devant les tribunaux. Mais, en 1870, le duc devint libre. Jusque-là, il n'était rien, rien qu'académicien. Il était entré à l'Institut par droit de naissance, comme ces familiers d'une maison qui y rentrent par une petite porte dont ils ont la clef. Son bagage se composait d'un travail bien fait, une Histoire de

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VÈglUe au quatrième siècle^ thèse de catholicisme constitutionnel, un gros livre qu'il mit sous lui, pour se grandir, en s'asseyant dans le fauteuil de Lacordaire, En 1870, il se révéla politique. C'est 1^ lot des hommes comme le duc de gagner beaucoup aux révolutions, qu'ils appellent « des catastrophes. » Et ce politique, je le répète, fut d'une audace incomparable dans des entreprises qui avortèrent toutes misérablement.

Thiers avait ce défaut de croire s'attacher des adversaires en leur faisant une place dans Texercice du pouvoir : c'est ainsi qu'il grandit ses ennemis les plus cruels. Il laissa devenir familier M. Target, qui l'abandonna. IldébarbouillaM. deMac-Mahonde la boue et du sang de trois défaites causées par une impéritie que tout le courage du monde ne saurait iracheter. Il donna d'emblée à M, de Broglie le pre<» mier poste diplom atique de la Bôpublique, Fam-* bassade de Londres, Tous les quinze jours, l'ambassadeur quittait son hôtel, richement meublé par la République, prenait le bateau et venait voir, à Paris, comment allait la conspiration permanente de la droite contre la République et son chef. Quand il crut une première fois les choses mûres, M. le duc de Broglie donna sa démission. Il agit de la sorte comme un simple Pascal, l'homme à la circu* laire, quittant le ministère de l'intérieur qu'il remplissait de son importance, en mineur prudent qui se retire» après avoir allumé la mèche, et qui>

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Texplosion faite, se précipite au gisement nouveau qu'il espère avoir mis à nu. Le duc, en s'en allant, déclara qu'il avait vu en songe l'ombre irritée de son père, lui défendant de s'associer aux idées protectionnistes de Thiers. Il y a huit jours, le Adèle du libre-échange votait avec les protectionnistes du Sénat !

Un peu plus tard, il combattait pour l'indépendance des maires et leur élection, se rappelant le programme de Nancy; au pouvoir, il oubliait sa campagne, avec la fatuité d'un Richelieu oubliant jusqu'au nom de ses maîtresses ; et, s'armant d'une loi qu*il estimait mauvaise en d'autres mains, il livrait les communes de France aux maires de TEmpire. Battu jadis par un candidat officiel, dans ses propres terres de l'Eure, il avait écrit une brochure aigre contre les candidatures accréditées par le pouvoir : de la même plume, il signait, au j34 mai, une circulaire où il était dit qu'il fallait agir énergiquement, en vue des élections, contre la révolution, c'est-à-dire contre la liberté! Trompant les légitimistes au moment de la fusion, trompé par les bonapartistes, s'agitant sans but apparent, la main dans toutes les intrigues, les pieds sur tous les œufs, on le vit dix ans allant je ne sais où, grave et affolé, resté tout juste assez doctrinaire pour n'avoir pas de doctrine, se donnant pour libéral en se donnant aux bonapartistes, faisant du mal, faisant quelquefois du bien, semblable à une

boussole qui aurait son aimant à son propre centre, étonnant ses amis eux-mêmes, gênant tout et ne se sentant gêné par rien, alliant la pédanterie et la frivolité, emporté par une sorte de danse de Saint*Guy qui le faisait valser sur ses talons rouges , au son de je ne sais quelle musique ignorée de tous, dans l'enivrement de sa propre gloire, personnage gai, en somme, sous des dehors sévères, et portant ses palinodies comme un costume de carnaval, — de la légèreté sans la grâce î

Mais la plus grande de ses audaces fut le discours qu'il prononça sur la tombe de Beulé. Celui-ci était un homme qui prenait les choses au tragique. II avait l'ambition noire. Personnage de drame égaré dans une comédie d'intrigue. Un beau matin, Beulé, qui croyait que son escalier de l'Acropole le mènerait à tous les sommets, regarda autour de lui et s^enfonça dans le cœur une longue aiguille de femme. Singulière destinée! Trissotin finissant comme Thraséas... Le duc de Broglie prononça son éloge unèbre. On ne lui demandait rien. Le respect de la mort volontaire, qui n'est une < lâcheté » que pour les imbéciles, couvrait tout de sa grande ombre. Mais c'était là un « désordre moral > en plein ordre moral. Le duc monta sur la tombe comme sur un tréteau, et loua « la résignation chrétienne» du suicidé !

Mais toutes ces audaces, au service de causes perdues, non parce qu'elles sont trop vieilles, mais

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parce qu'elles sont trop petites, ne servirent pas même le duc. Il n'est pas détesté. 11 rentre et se perd dans la foule des inutiles très occupés. Son mouvement est celui d'une machine qui n'a pas sa courroie de transmission : les légitimistes y ont donné un coup de canif et le suffrage universel Ta brisée. Le duc est condamné à rester à jamais un mécontent, content de lui-même.

Il a. pour se consoler le monde des salons, le vieux 4t canapé » usé de la doctrine, un certain goût sec pour les lettres, les racontars et les intrigues, des plaisirs d'émigré. La tradition en est dans sa famille. Son aïeul, le premier de la vieille noblesse, porta les armes contre la France. Le duc a encore pour se distraire le soin d'une grande fortune, un moment mise à l'abri sur la tête de son fils. Il est homme d'affaires expérimenté, et peut se mirer avec quelque complaisance dans les glaces de Saint- Gobain. Il a encore le château de Broglie, et ses chasses et ses grands bois, et l'horizon mélancolique qu'on voit des fenêtres de la bibliothèque de Broglie. Grande nature, où il a grandi, sans devenir grand.

Cette bibliothèque, c'était comme le trou dans un fromage où s'enfermait son précepteur X.Dourdan. Celui-là était un sage. C'est lui qui aurait su faire, mieux que personne, le portrait du duc. Il n'en a laissé qu'une esquisse. Dans son amitié prévoyante, il écrivait à son élève, gonflé par des succès

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de collège et de salons, — justifiés par une intelli** gence vive dans son étroitesse, mûrie à Tair de ces serres chaudes qui ne font pas de grands arbres, mais donnent des floraisons hâtives, ^ les lignes que voici : < Que Dieu te garde de Torgueil, de la vanité, de Tinsolence, du mépris des autres et de la disposition à abonder dans ton propre sens, du ton décisif et péremptoire, enfin de tous les vices que donne la supériorité intellectuelle et surtout du pire de tous, qui est celui de se rendre cet hommage qu*on ne fait pas sentir aux autres sa supériorité...» Admettez que Dieu n'a pas écouté le vœu de X. Dourdan, et voilà le portrait du duc tout crachin comme disait Saint-Simon quand il flagellait la race funeste des Broglie, et peint par son ami, par son maître, par ce X. Dourdan, qui sut le tant aimer en le connaissant si bien.

J'ajoute que le duc de Broglie trouvera encore dans son château bien d'autres souvenirs, et bien singulièrement disparates ! Le portrait de sa mère, qui fut une sainte dans un Port- Royal académique, y regarde celui de son aïeule, cette gaillarde M»** de Staël, dont les audaces galantes valent les audaces politiques de son petit-fils... Que de souvenirs I que de traditions ! Mais ces traditions s*effacent dans notre monde moderne : elles ne sont plus une règle. M. le duc de Broglie a bien un fils qui est abbé. Mais il paraît que cet abbé croit en Dieu I Voilà ce que n'entendrait guère son grand^oncle,

Tabbé de Broglie, qui était athée, sans parler du reste. Ah I les traditions s'en vont, et ceci nous dit assez pourquoi le duc de Broglie," prêt à tout, n'est arrivé à rien dans notre démocratie qui l'affole !

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