LE PRINCE DEMIDOFF
Le prince Demidoff est mort hier, jeune encore, Il âYâit, il y a quelques années, vendu son palais de San Donato, près de Florence, et dispersé les riches collections formées par son oncle. Mais ce n*est pas impunément qu'on a vécu dans ce doux pays de Toscane. Il a des séductions dissimulées qui deviennent, à la longue, irrésistibles. A l'abord» ces collines où Tair est léger, couvertes d'oliviers gris, au feuillage élégant et mince, ces bois froids de cyprès et de camélias, ces palais vastes, sévèrement bâtis en pierre bleue et ornés de fresques, ces cascines presque toujours désertes, le long d'un fleuve jaune et où coule un maigre filet d'eau, causent quelque désillusion. Ce n'est ni le grand décor historique de Borne, ni le sublime panorama de Naples, ni la surprenante originalité de Venise. Mais on finit par aimer la Toscane, comme on adore, à la longue, les femmes qui ont plus de charme que de beauté et d*éclat. La terre vous prend par les contrastes qui vous étonnent et vous
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désorientent d'abord. Demidoff, qui avait cru rompre avec cette maîtresse, y est revenu pour mourir. San Donato vendu, il -avait acheté Pratolino, déjà enfoncé dans les contreforts de l'Apennin, et là, au foyer conjugal, s'était calmée l'inquiétude d'esprit et de caractère qu'il tenait de sa race.
Je lis partout qu'avec DemidofT disparaît une figure parisienne. Ceci n'est vrai que si on entend dire que le prince avait assez longtemps occupé la curiosité de Paris. Mais personne ne fut moins parisien que cet étranger, qu'il ne fallait pas même gratter pour retrouver le Slave tout entier, avec les qualités et les défauts de son pays. Demldoflf était le Russe complet, je dirais volontiers la Russie même. L'histoire de sa maison résumait à merveille l'histoire de cette nation singulière et toujours un peu mystérieuse, excessive en tout, qui, brusquement annexée à la civilisation, en a atteint les derniers rafdnements sans oublier ses origines et, venue au soleil latin, en a gardé un effarement, ainsi que l'oiseau des retraites sombres et glacées mis en face de la lumière. Il était grand, beau et fort, d'une beauté froide et d'une force qui manquait, pour ainsi dire, de concentration 01^ retrouvait en lui l'origine plébéienne et reuse de Nikita Demide, le forgeron sil Dans ce rude ouvrier fondeur de canons, le Orand, ancien charpentier, avait tcou\ homme.
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Avec les descendants de l'ouvrier inventeur la race s'affine . Elle emprunte à la mode du dix* huitième siècle, un grand et noble goût des scien* ces et des voyages. Les Demide, devenus les comtes Demidoff, rois des mines de TOural, sont presque tous des savants. On les trouve étudiants à Gœttingue, naturalistes à Upsal, correspondants de Linné en Suède, de BufFon en France. Nicolaï, apr&s avoir été soldat et marin, aide de camp de l'étrange Potemkin et colonel d'un régiment levé à ses frais et presque entièrement détruit à la Moskowa, Ait le premier de sa race qui vint s'installer en Tos« cane. De là il colonisa la Crimée. Il y planta l'oli* vier et la vigne, y introduisit les moutons d'Espa-» gne et les chevaux d'Afrique. Oe fut un véritable grand homme. Son neveu, le duc de San Donato, était né à Florence pendant la campagne de Russie. Il était, comme ses aïeux, épris des sciences, voyageur, industriel hardi : il rétablit en Toscana la fabrication de la soie et emprunta à l'Italie son goût vif des arts. On sait qu'il fut l'époux de la princesse Mathilde. fin lui l'esprit de la maison se civilise encore, mais l'énergie native se corrompt. Le vieux duc de San Donato ne meurt pas au travaily mais d'une longue agonie, ballotté entre l'âpre désir des jouissances toujours prolongées et un mysticisme particulier aux voluptueux. Cette ardeur de plaisirs et ce mysticisme pieux, on les retrouve dans son neveu, dans son héritier, qui
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Tient de mourir. Ils donnent à son personnage une physionomie sin^ïulière, intéressante, mais qui n'est certes pas française ; et sur le beau front du prince, an fond de ses jeux profonds et bleus, il n'était pas dif^cile de trouver le reflet de TOrient glacé d'où il sortait.
C'est & l'heure où l'Empire était en pleine âoratson, une floraison factice comme celle des serres, que le prince DemidofT vint à Paris. A ce beau jeune homme, riche à millions, la ville des plaisirs et du luxe offrit le vin de la bienvenue. Il vida la coupe avec fureur et, en la reposant sur la table, 3a main avait un tremblement qu'elle garda depuis. Ce fuirent de grandes folies, trop excessives pour qu'on puisse les appeler de belles folies! Toute une société, ok l'élément étranger dominait, et où ûrammont-Oaderousse était le seul vraiment fransaisi se forma autour du prince et mena une vie qui ne rappelait que trop celle des grands seigneurs oisifs d'autrefois. Cette Joyeuse bande ne sa défendit pas toujours des parasites, ni même des indignes, quitte à calmer leurs ardeurs orientales <]ans un bassin des Champs-Elysées.
On jouait, à défier la ruine ; on soupidt, ài l'ivresse. On aimait aussi parfois à attrister 1' Le théâtre des Variétés devenait, un beau champ de bataille, et la bande, après la rej tation du Cotillon — un joli titre pour la ci tance — allait cuver sa gloire au poste voisi
têtes couronnées ou destinées à l'être se mêlaient à ces orgies et y gagnaient une popularité malsaine dans le monde des yivears. Ah ! le triste applaudissement, mêlé d'envie et de mépris, que l'applaudissement de la foule à cette jeunesse dorée! Parfois, des drames venaient interrompre la fête : Grammont-Caderousse, pour une querelle de courses, tuait un homme. Mais la vie endiablée reprenait le dessus, et Téquipage du bateau de fleurs qu'était alors le navire des armes de Paris reprenait sa chanson, sans voir recueil où Ton allait !
Tout à coup, cependant, comme guidé par un instinct secret, le prince Demidoff disparaissait.
Certes^ il avait été atteint par la névrose parisienne, et d'autant plus profondément que le mal touchait au flls d'une race neuve. A certains moments, les peuples comme les individus n'arrivent pas à la civilisation : ils s'y précipitent et en trouvent le fond du premier coup. Mais le prince avait gardé de son pays, malgré tout, une certaine sensibilité de cœur ou d'imagination. Il ne s'était pas absolument désintéressé des arts ni de la tradition charitable des siens. Et dans un coin de son âme avait fleuri la fleur d'une idylle! Il aima une créature adorable, jeune, en qui la gaminerie de la Parisienne élevée dans les coulisses corrigeait la sévérité de la Vénus grecque. Il l'aima en despote de l'Oural et en enfant gâté ; mais cet amour.
traversé d'orages, met un rayon sur sa jeunesse inutile et bruyante. Il fut comme Tacheminement aux joies du foyer, où le prince assez jeune encore pour pouvoir en goûter les bienfaits, retrouva le sérieux et la dignité de la vie.
Il avait épousé d'abord la princesse Metchersky, qui mourut jeune. Cette mort développa chez Demidoff le mysticisme pieux dont il avait en lui le germe et qui, au milieu de la fête, le faisait penser à l'autre mondé, tandis que ses compagnons s'en tenaient à la fin du monde des viveurs du siècle dernier. Son deuil fut immense. Il multiplia, à ce moment, les fondations charitables; et le bruit courut même, dans Paris étonné, qu'il devait s'ensevelir au couvent. Cependant, quelques années après, le prince se remariait avec la allé de la princesse Troubetzkoï, « la belle Lise >, comme disait galamment M. Thiers. C'est l'ordinaire des désespoirs de ces grands enfants slaves d'être excessifs et consolables. Les femmes russes coupent leurs cheveux blonds sur le corps du mari qui meurt; mais il est sans exemple qu'elles ne les laissent pas repousser, et une autre main les dénoue. L'homme est ainsi fait que, mortel, il se vante en croyant à rimmortalité de ses douleurs. Et c'est surtout la race slave, dans le jeune emportement de ses passions, qui joint la mobilité à la violence des sensations.
Il y aura tantôt deux siècles que la race des De-
midoflf, forgée à coups de marteau par le rude forgeron des monts Ourals, est entrée dans la grande vie européenne. Il est curieux de voir où elle en est, en examinant la physionomie, encore belle mais altérée déjà, de son représentant dernier qui vient de mourir. Quels changements à la fois et quelle fidélité aux origines ! L*énergie primitive a presque entièrement disparu, la brutalité native s'est tournée en caprice de caractère, le génie de l'invention en curiosité d'amateur, la foi simple et robuste en mysticité souvent bizarre. Cependant, malgré Paris, malgré Florence, le Slave n*est pas devenu latin, et Demidoff, avec son charme et ses défauts, était bien demeuré le fils de la terre de là-bas, ce que ceux.'qui Tout jugé sévèrement parfois n'ont pas assez compris peut-être. Car toute cette aristocratie russe, si ôtrange, qui touche au vieux monde byzantin et aux peuples barbares et neuft, cherche une voie et subit une transformation^ rapide comme une pourriture de décadence ou une genèse de création, d'où dépend, qui sait ? l'avenir de l'Europe.
Nous aussi, nous avons dans nos pays d'Occident nos familles de Demidoffs qui, en un siècle et souvent moins, arrivent à la grande fortune par l'énergie du travail ou le génie de la découverte. Ces familles constituent une aristocratie, qu'il serait imbécile à la démocratie de ne pas accepter, car elle sort du peuple et reste ouverte à tous. Elles
ont aussi leur décadence, qui est fatale comme une loi naturelle. Quand les grandes fortunes ne sont pas un fleuve qui, par Théritage, se divise en petits ruisseaux, elles grossissent démesurément et deviennent un torrent qui emporte et noie, neuf fois sur dix, rhomme qui les possède. Mais chez nous le riche parvenu, pendant une génération ou deux, fidèle à ses origines, se contente d'être un chef dans Taristocratie nouvelle et ne se perd pas dans les vices ou les préjugés des classes anciennes qu'il remplace par le progrès de ses opinions et par la force renouvelée de Targent.
Le malheur de la Russie, c'est que, très démo^ oratique à sa base, elle n'a pas su créer chez elle une classe intermédiaire, entre le peuple et la noblesse, Au siècle dernier surtout, l'autocratie du tsar savait prendre au peuple ses éléments les meilleurs. Un trait de courage, un service industriel ou agricole "- parfois un sourire d'impératrice à un beau gars — il n'en fallait pas plus pour fonder une maison. Mais ces parvenus, Taristocratie ancienne se vengeait de les subir en les corrompant. On faisait un prince du paysan, et bientôt les fils ou les petits-fils du paysan n'étaient que des grands seigneurs de plus, inutiles à leur tour et enclins à cette folie particulière aux Slaves de regarder la vie comme une partie de jeu. La race des DemidoflT, certainement, est de celles qui ont le moins subi cette absorption dangereuse d'un monde
nouYAau dans un monde yieilli. Mais déjà les dernières figures que nous voyons passer devant nous n'ont plus la fière netteté du profil dea aïeux. Les grands travailleurs sont devenus de nobles Russes, inquiets et inquiétants, et c*est peut-être à un certain manque d'équilibre en toutes choses qu^il faut attribuer la grâce que nous leur trouvons encore. Paris, cependant, doit garder quelque sympathie pour son hôte bruyant d'autrefois. Il avait su trouver entre deux folies, le temps de faire du bien, et son luxe avait été parfois éclairé par le goût du beau. Ce n'est pas d'ailleurs à nous d'être trop sévères pour les étrangers à qui nous avons offert, il y a vingt ans, un Paris affolé et corrupteur qui n'existe plus, ou du moins qui n'est plus consacré par de hauts exemples. Quand les barbares se sont perdus à Rome ou à Athènes, la faute en a été à Rome et à Athènes. C'est avec une mélancolie mêlée de quelque remords, en même temps qu'avec une ferme confiance aux heureuses surprises de l'avenir, qu'il faut songer à ces temps, si proches et si lointains déjà, où Paris, ayant fait 89, crut avoir assez fait et fut semblable à la moissonneuse qui, lasse avant la tâche accomplie, la ceinture dénouée, s'endort imprudemment sur sa gerbe et se réveille trop tard aux bras d'un passant !