‹ La sagesse parisienneChapitre 20 sur 32 · QUESTIONS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

QUESTIONS LITTÉRAIRES

L'Éducation classique. — La Mode et TAmour. — Les Théâtres et la mise en scène, — Païenne. — Les Blasphèmes. — La Morale et la Littérature. — Le Roman d'Idées. — Cruelle Enigme. — La Critique philosophique,— A propos de c Sa-

. pho. »

L*BDUCATION CLASSIQUE

C'est aujourd'hui le concours général. Encore que le sujet soit un peu sévère, je veux parler de cette cérémonie. Elle est comme le couronnement de réducation classique, et c'est de cette éducation que nos mœurs sont faites. Oui, mesdames, la façon dont nous sommes avec vous, le ton que prend le sentiment,

Dont surtout nous devons faire cas,

le siyle que revêt la galanterie, nos usages, notre esprit, tout garde encore Tempreinte de l'éducation universitaire . On ne saurait attacher trop d'importance à cette vieille école de Sorbonne à qui.

mères, vous confiez des enfants et qui vous rend des hommes.

Je sais bien qu'il est de mode de railler, et la raillerie, ici, est facile I A force de moqueries, tout d'abord, on a tué le discours latin, ce beau discours que les hommes n'entendaient guère et que les femmes n'entendaient pas du tout. Et encore ! Les femmes comprennent toujours, à leur façon. N'estce pas un discours latin de la Sorbonne qui se terminait par ces mots : Age quod agis, que la princesse de M.u traduisit incontinent à son voisin : « J*aime qu'on agisse », estimant que c'était là un bon conseil à donner aux jeunes gens, à leur première barbe I On se moque encore des doctes professeurs, et des grands dadais de lauréats^ à pantalons trop courts, et de Petdeloup, qui nourrit des « bêtes à concours, » tenues sous clef dans son institution, dans sa « boîte », comme dindons sous une épinette. Mais on rit & tort. Pour moi cette cérémonie d'aujourd'hui, outre sa solennité apprêtée et utile, me met en l'esprit de doux souvenirs. Je revois, en fermant les yeux^ la vieille salie Gerson, enftamée, sentant à la fois Tencre et le cervelas, tandis que nous pâlissions devant les mystères de la version latine ou que nous cherchions au plafond l'inspiration pour le discours français 1 Et quelle joie pure que celle des succès universitaires 1 ce sont les premiers rendez- vous d'amour avec la gloire, et, comme aux autres, on y apporte des timidités et des

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enthousiasmes qu'on ne retrouve plus, hélas ! M^ Àlbéric Second, avec gaieté, M. Jules YallëSi avec amertume, ont raconté les désillusions que peut éprouver dans la vie un lauréat du grand concours. Le public, & présent, s*imagine trop volontiers qu'on ne sort des études universitaires, qUand on en sort en un bon rang, qu'à l'état de fruit sec pour la vie, tout au moins condamné à une cuistre** rie étemelle. Le < bon élève » nous apparaît comme unesorte d'animal étrange, fait,8on existence durant pour ruminer des versions et rendre des thèmes. Mais regardons un peu, s'il vous plaît, la liste des lauréats depuis un assez long temps. Voilà Arvers, le poète au sonnet valant un long poème ; Michelet^ le plus grand écrivain romantique que nous ayons en prose; Despois, qui laissa derrière lui, avec le parfum d^une vie honnête, des travaux littéraires de la plus exquise délicatesse ; Hippolyte Rigault, un roi du feuilleton, dont la couronne fut moins usurpée que celle de Janin ; c'est encore Taine, Weiss, About, Paradol, ces quatre mousquetaires de l'École normale, Parisiens finis, doctes et non doctoraux : c'est enfin notre confrère Hervé, et, dans cette liste j'omets à dessein tous ceux qui sont restés de purs universitaires, et je ne parle que des prix d'honneur. Pour les autres prix, dont je n'ai pas la liste sous les yeux, il faudrait citer presque tous les hommes qui ont marqué dans nos lettres contemporaines* Quand je regarde ici, dans

ce journal, autour de moi, mes maîtres et mes camarades, je retrouve, chez les plus romantiques mêmes, Téducation classique. Banville est un Athénien, que le boulevard console de la destruction des longs murs du Pirée, où les amoureuses allaient, le laurier rose à la main. Silvestre, qui boit à la coupe de Rabelais, a bu à la coupe d'Horace ; la lueur de Virgile éclaire parfois les paysages de Maufrigneuse, et Catulle Mondes n'a pas pris que son nom au plus délicat des erotiques grécolatins. Je ne vous cite pas tous mes compagnons ; mais tous sont âls de Valma parensy de cette douce mère qui ne sera pas la Sorbonne, si vous voule;^, mais qui sera la grande mère latine, la mère de notre race.

L'éducation classique est volontiers qualifiée d'inutile. C'est justement parce qu^on la trouve telle que je la regarde comme indispensable. Je ne sais pas d'erreur plus funeste que celle des gens qui ont inventé cette distinction bête entre l'utile et Tinutile. Doudan, dans ses Pensées, dit quelque part : € Beaucoup d'hommes estiment qu'une ferme en Beauce vaut mieux qu'un royaume en Utopie : rien de moins vrai. > Et Doudan a raison. Que deviendrions-nous sans l'inutile f Tous les peuples ont eu des cuisiniers : nous n'avons gardé la mémoire que de ceux qui ont eu des poètes !

C'est la littérature seule qui transforme les instincts en sentiments. La patrie française a été faite

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par des lettrés . L'ennui de payer des impôts, de prendre sa part des charges et des devoirs, tout ce qui est lourd à porter pour le citoyen, est compensé par la communion que nous faisons, sans nous en douter, aux mêmes livres* Sans notre langue et sans les chefs-d'œuvre qui l'ont faite, le patriotisme ne dépasserait pas les limites où l'on voit fumer les toits de son village. L'amour lui-même, l'instinct universel, a été façonné chez nous de façon singulière, par les lettrés. La nature ne conseille que la possession brutale de la femme : les poètes sont venus, qui nous ont donné, de Virgile à Hugo, l'art d'aimer I Au plaisir d'une minute, ils ont ajouté réternôl plaisir de l'imagination, l'invention sans cesse renaissante des sentiments, et, au baiser de deux amants, ils ont donné pour cadre toute la nature. Ce sont eux qui ont fait pour nous les « silences amis de la lune », que le sauvage ne con* naît pas. Ce sont eux qui ont tiré de toutes choses ce merveilleux orchestre jouant sa symphonie pour en accompagner les duos d'amour, qui, privés de cette musique, seraient bêtes comme un pas dansé sans ritournelle.

Or, nos lettrés sont tous des classiques. Il est même arrivé ceci, que ceux qu'on a appelés des romantiques sont les plus classiques de tous. V. Hugo est comme tout gonflé de la s ève de Virgile, d'Horace, de Lucrèce et de Juvénal. Le plus grand des Français, Molière, dans son bagage de cabotin

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errant, emportait Lucrèce, qu'il traduisait ; et aucuns pensent que son chef^d'OBUvre est peut-être cet Amphitryon^ qu'il prenait à Plante, en lui ten* dant la main à travers plus de deux mille ans I Rabelais est si bien latin qu'il s*embrouille parfois et se trompe de langue. Et^ avec la langue commune, Yont les idées communes, l'amour du droit, le sen^ timent de la justice, Vidée de la patrie, la clarté lumineuse de la raison, la tolérance retrouvée, l'amour dos chansons joyeuses de la vie, Musset embrouillant sur sa lyre les noms de Ninette et Ninon, comme Hoface ceux de Glycëre et de Lalagé, tout ce qui fait le français, jusqu'à l'esprit du gamin de Paris qui courait les rues d'Athènes et de Naples !

Vous pensez si je hais les pédants I Ils sont là caricature des lettrés^ et, de même qu'on ne saurait souffrir qu'un crayon imbécile dessinât la carica« ture d'une maîtresse adorée^ je ne puis supporter la parodie que le pédant ofl're du lettré» L'erreur, c'est de croire que ^Université fait des pédants* Elle en a chez elle, parbleu! et des cuistres, et des sots, mais comme on en trouve partout, et de pires! Le monde politique n'est-il pas plein de pédants, des plus exécrables f N'en trouve-t-on pas dans le monde des savants, pédants particulièrement dan^ gereux quand ils mettent, comme Sganarelle, le bonnet pointu des médecins? Le pédant militaire» hélas I nous Tavons tous connu, et sa pédanterie

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Alt telle qu'il ne lui servit de rien d'être honnête de cœur et courageux de sa personne. Mais le pire pédant, c'est le pédant utilitaire, tout justement celui QUI fait fi du latin, du grec, des poètes, et soutient que ces choses et ces gens ne servent i. rien. Moliëre, qu'on oecompread pas toujours bien, se moque de Chrysala aussi bien que de Bélise. Les eanamis des lettres, des sciences, des arts, les ennemiB du rêve et de l'utopie même ne lui plaisent pas plusqueles sotsqui.daDsle grand temple de l'idéal, n'ont jamais su faire que métier de sacristains, ce qui est le fait des cuistres de lettres.

Jeunes gens, dlrai-je aux brayes lauréats des concours, tâchez, toute votre vie, de ne faire que des choses inutiles I Vivez, le plus qu'il vous sera possible, dans l'idéal, comme ou dit, quoiqu'il n'y ait rien de plus réel que l'idéal ! Prenez toutes les professions qui ne payent pas de patentes. C'est pour celles-ci que nous avons besoin de vos génies. Tout au moins, n'accomplissez pas une actioD, de celles qu'on répute utiles, sans y joindre un acte, de ceux qu'on regarde comme superflus. Nu faites pas un enfant sans un sounet pour la mère. Le terrassier aplanit la route : dites-nous la chauson qui la trouver moins longue. Faites-nous notre insk 1)elle; mais, comme Eschyle, racontez-la. So^ selon le mot de Sallustre, — on peut bien citer peu de latin un jour de concours, — une âme un corps. Par là, vous serez dans la tradition p'

santé de notre race. Ce qui fait la grandeur latine, dont nous sommes fiers, c'est cette perpétuelle glorification de l'œuvre de l'homme par la poésie, La trirème latine, qui brave les flots de l'Adriatique, part gonflée du souffle d'Horace. Les champs défrichés de la haute Italie inspirent Virgile. César a répée et la plume, qui vaut l'épée. La politique elle-même, si plate d'ordinaire, souffler à l'oreille de Tacite un des plus beaux et peut-être un des plus injustes livres du monde. Tout ce que le Latin fait, il le raconte, et le récit immortel survit à l'œuvre éphémère. Quand nous défendons Téduca- . tion classique, qui peut inspirer les uns, qui donne à tous le respect de l'idéal, c'est notre race que nous défendons. Quand nous touchons au passé, nous y prenons une force nouvelle. Ça n'est que par lui que nous pouvons être autre chose que des Américains, — sans l'Amérique I

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