‹ La sagesse parisienneChapitre 2 sur 32 · MARIAGES NOBLES · texte numérisé non relu

MARIAGES NOBLES

J'aime mieux parler ici des œuvres qui paraissent, que des événements qui se produisent. Mais, parfois, un simple fait divers en dit plus long sur un problème social que Tétude la plus consciencieuse d'un écrivain. L'artiste, en effet, peut avoir des hésitations devant les imaginations de son esprit : il peut les trouver outrées et brutales. La vie, au contraire, parfois, déchire les voiles que nous osons à peine soulever sur les plaies sociales.

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Et parrois aussi, elle met je ne sais quelle coquetterie & vous présenter un roman tout fait, bien composé, avec tous ses accessoires et sans négliger aucun des artifices de mise en scène que les auteurs habiles emploient. Il me semble que c'est le cas pour la petite histoire que je m'en vais dire, lue dans un journal de province, à laquelle je ne change rien que le lieu de la scène et le nom des personnages, car je veux pouvoir philosopher h mon aise sur l'aventure et parler franc, comme on parle à. des personnages masqués.

Donc, dans une jolie petite ville de notre Midi, vivait un vieux célibataire fort riche, dis fois miilionnaire, dit-on. Notre homme, en mourant, laissa toute sa fortune à sa cuisinière, que nous appellerons Sophie, en ménioire du plus célèbre des cordons-bleus contemporains. Était-ce la reconnaissance de l'estomac qui dicta ce testament ou celle du cœurî Sophie, fort accorte, eut-elle pour son maître les complaisances de la Babet de Béraiiger ? Était-elle < bonne à tout faire, » et aon maître brûlait-il pour elle de plus de feux qu'elle n'en allumait à sa cuisine! Je n'en sais rien. Il ne me déplairait pas de penser que le vieux célibataire généreux était un misanthrope, un original de province, ayant constaté à la longue que tout lasse et tout trompe en ce monde, sauf une bonne table, un rôti cuit Jt point et une sauce ingénieusement maniée. Ce n'est pas un mal, d'ailleurs, de ré-

pandre un bruit qui encouragera nos cuisinièref * II y a bien des gens qui laissent leur fortune à leur médecin, et cependant, pour une longue vie, une bonne cuisinière fait peut-être plus que le docteur?

Quoi qu'il en soit, fille honnête ou complaisante, peu nous en chaut, voilà Sophie, du jour au lende*main, à la tête de dix millions. Une femme pour qui le tournedos à la moelle n*a pas de secrets, c*est déjà quelque chose : mais si on ajoute cinq cent mille francs de rentes, c*est un rêve ! Le bruit de Théritage ne se fut pas plus tôt répandu que les épouseurs entrèrent en danse. Quelques tourlou* rous de la garnison se risquèrent timidement, con-^ fiants dans la légende qui veut que le cœur des cuisinières soit sensible au pantalon rouge ; mais ils furent évincés et distancés parles gentilshommes ! Ceux-ci, des castels voisins, si souvent sem* blables à ce château de la Misère que Gautier a peint de sa plume d'or, descendirent en ville et firent le siège de Thôtel où la cuisinière rissolait jadis ses petits plats. Et Tun d^eux décrocha la timbale,-^ je devrais dire la casserole. Lorédan,— donnons-lui ce joli nom, — se présenta, fut exquis, plut, se fit agréer. Et voilà la cuisinière endu* caillée I

Ah! ma pauvre fille! quelle méchante affaire 'VOUS avez faite là 1 Vous aurez bien quelques petites compensations, tout d'abord. Vous pourrez dire, comme une brave femme qui avait au moins épousé

Je ne veux rien prédire de pareil pour la cuisinière Sophie, qui est peut-être une brave femme. Mais les désagréments de sa noble union ne se sont pas fait attendre et ont éclaté le jour de ses noces même. Elle a pu voir combien s'appliquait aux gentilshommes cette chanson philosophique de son pays, que les petits savoyards lui chantaient au marché, tandis qu'elle chaîâiâsait une sole pour € monsieur » :

« Quand ils vous font la cour, iU promettent tout : Quand iis vous tiennent, en avant le bâton 1 »

Certes, Lorédan ne fut pas jusques là. Mais la noce, cependant, se termina en bataille et faillit devenir sanglante^ comme les nobles noces de Pirithoiis. Après le repas, qui fut sans doute exquis, madame monta dans sa chambre faire ses préparatifs de voyage, car, selon une mode que je goûte peu, c'est dans un ciel de lit d'auberge que devait monter et briller le premier quartier de la lune de miel. Son frère l'y suivit, et les adieux furent tendres. Sophie, bonne femme, avait promis de ne pas renier sa famille. Mais déjà son mari en avait assez, de cette famille de beaux-parents absolument inconnus à d'Hozier. Il entre dans la chambre, appelle le frère « saligaud, » — un troupier n'eût pas dit mieux, — et se met en devoir de l'expulser. Résistance. Appel aux armes. Le côté « cuisinière » se rue sur le côté « gentilhomme. » On tire même des revolvers, et voilà, ma pauvre

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, que dès le premier jour, le torchon brûle &

u')l adviendra de ce scaodsle, m n*ai sait [ais Je le note parce que, dans une fbnne ex- ) et pittoresque, ce vaudeville tragique de la nie en pugilat est un exemple et une leçon, n exemple pour les filles riches, de la cuiaii la marchande, qui ont la folle de la no-

Cest une leçon pour les gentilshommes rs de dot. Il ne faut pas qu'ils s'y trompent, adé, malgré sa grimace, ne les approuve pas.

)ux blasons redorés ne sont plus que des s de chrysocale. Ou croit trop volontiers que crédit oil est tombée la noblesse tient au chaque jour grandissant, de l'argent, au s de la philosophie, à l'envie démocratique.

1 ne vient pas de là. C'est la noblesse qui se I en croyant se sauver par des mésalliances, îrit pour n'avoir plus d'autre industrie que iage. Ce que la guillotine n'a pu' faire en 93, ssiers et les notaires le font aujourd'hui.

qui suis manant, encore que, pour quelque Je, je pourrais bien trouver un habile homme int à tout venant que je suis plus gentile que bien d'autres, je n'ai aucune haine ni 3 envie contre la noblesse. Je sais qu'elle a "aison d'être. M. Taine a fort bien expliqué ^s un de ses privilèges primitifs n'a été autre que la récompense d'un service rendu. Puis,

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les temps héroïques passés où, si le noble féodal faisait payer redevance aux serfs, il les protégeai! en échange de sa bonne épée, lourde aux Sarrazins, aux Anglais et aux Bourguignons, la noblesse a eu encore sa raison d'être par la tradition des grandes charges, qu'elle seule, ou à peu près, avait la capa-^ cité de remplir. Aujourd'hui, la noblesse n'a plus dé rôle militaire exclusif, ni de tradition administrative et politique qui lui soit propre. Elle pourrait cependant, longtemps encore, triompher de l'envie démocratique, où il entre une nuance de respect, et du progrès philosophique, qui ne conseille pas toujours l'égalité tant qu'on le croit. Elle a un rôle admirable à jouer, et ce rôle, c'est justement d'opposer un contrepoids à l'argent qui, au fond, est plein d'estime pour qui le méprise. Je rêverais, pour ma part, d'une noblesse scrupuleusement fermée, qui travaillerait, au besoin, fièrement, comme les vieux gentilshommes qui labouraient répéeau côté. Cette noblesse ne connaîtrait d'autres mésalliances que celles que veut l'amour et qui n'en sont pas. Elle ne chercherait jamais l'argent et, quand il viendrait à elle, elle lui demanderait ses origines. Au lieu de prendre l'or, la main avide, elle retournerait les écus et s'assurerait que cet argent, sans odeur pour le commun des mortels, ne flaire pas le crime, le tripot, Tescroquerie, ou, — ce qui est d'ailleurs moins grave, la poche grasse de la cuisine* La première donzelle venue ne pour-

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brelandiers, coureurs de dots, ils descendent audessous de la moyenne des gens faisant même môtier qu'eux. Vraiment dignes de ce nom, ils garderaient la coutume de Saint-Simon, à qui son valet de chambre venait rappeler chaque matin qu'il ne devait point perdre sa journée sans quelque noble effort. Une noblesse agissantainsi, n'en doutez pas, se moquerait bien de la démocratie et n'aurait pas à redouter jamais cette suprême injure de la loi florentine qui, les nobles de la ville s'étant vendus à l'étranger, déclara que les criminels de tout ordre» à l'avenir, seraient proclamas gentils* hommes I

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lie histoire du mariage de el9ine. C'était vers la fin de mariâe f>e présentait à l'autel, ouronns da (leurs d'oranger, i famille. Père, mère, oncle, prand'mère étaient là ; une de ises et heureuses dont on dit :

Mais, père et mère, oncle et grand'mëra étaient tous sépams, et, à l'occasion delà cérô- . pour la première fois, qui dedepuis dix. Le curé de la iguerry, adressa selon l'usage c nouveaux époux. Il leur re- 16 des vertus chrétiennes, parpatience. « Et, ajouta-t-il, •e de la séparation inévitable, réparés. » Vous pensez si l'on e ce lapsus de l'abbé Deguerry, une malice, car l'abbé avait . d'esprit mondain.

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« Quand viendra Theure de la séparation inévitable > est un mot qui pourrait être replacé dans le prône de bien des mariages élégants I 11 est admis qu'il n'y a pas de position sociale chez nous^ pour une femme qui n*est pas mariée ou ne Ta pas été. Le Teuvâge est un bâton de maréchal qui n'arrive pas toujours, ni assez tôt pour qu'on en use. La séparation^ — cela est triste à dire, mais cela est, — apparaît donc souvent, dès le premier jour des fiançailles, comme le correctif possible des mauvais hasards du mariage. En ceci, comme en beaucoup de choses^ les gens riches s'arrangent avec la loi. Ils rétablissent le divorce qu'on nous refuse ; et quant à la question des enfants, ils la simplifient, en en ayant le moins possible. La femme séparée, suspecte dans la petite bourgeoisie» est reine dans le grand monde.

Aussi, on y va gaiement 1 Jeunes hommes et jeunes filles, celles-ci encore plus que ceux-là, sont d'une docilité admirable à contracter des mariages de convenance^ quand même ils conviennent à tout le monde excepté à eux, se disant que « Theure de la séparation inévitable > n'est pas si terrible après tout, et que de M"' A... à M"' Y... — tout l'alphabet peut y passer I —on ne s'en est point mal trouvé. Et nous voyons, de la sorte, des séries de procès, qui font la joie des juges, des avocats et de la galerie, sans trop nuire à ceux qui les soutiennept, surtout quand l'argent n'y joue pas un

une autre femme mariée que la sienne, que la passion l'emporte vers une de ces jeunes folles dont les imaginations dépassent en rêve les réalités de l'amour, que le coup de foudre le jette aux genoux d'une de ces diablesses, rares dans le monde des courtisanes, mais encore assez nombreuses dans le monde d'à côté, dont les caprices donnent aux hommes une ivresse irrésistible et douloureuse. Non, presque toujours, au fond de ces procès, on découvre le plus bête des collages^ la plus sotte cristallisation de l'habitude. Monsieur y sacrifie tout, et de peur d'échapper à son triste sort, il se fait signer des petits papiers I II adopte les enfants du coiffeur de madame ! Et ne croyez pas qu*il mène une vie à outrance, faite de petits soupers, de gaies débauches, de défis à la morale, de révoltes de rimagination et des sens, contre les prescriptions du Code et de la vertu. Jamais de la vie I

Don Juan, au lieu de se couronner de roses, se coiffe d'un bonnet de coton. Au lieu de jouer un palais à Venise sur un coup de dé, comme les héros de Musset, il joue le bésigue chinois en vingt mille points avec sa « belle-mère » , M"** Cardinal, une vieille coquine qui n'est ni belle, ni mère. Eh ! grand nigaud qui ne sais plus aimer les filles comme on les aimait au temps passé, joyeusement, aime donc ta femme ! Si tu parviens à vaincre le mélange de timidité et de grossièreté qui est le fond du caractère de presque tous les viveurs mo-

îar les marchandes d'amour, tu trou- :re quelqu'une des surprises qu'une le e:arde derrière ses pudeurs. Pareslieu de greffer soi-même la rose capilantier, t'épuises et t'obstines à cherparfum dea marguerites effeuillées I ayant platement apaisé ta soif à la lace, sans avoir découvert la source sousla main. Au lieu de vivre en mari ittresse, bourgeoisement encoquiné eurs, cela va de soi), essaye de vivre c ta femme. Mais tous ces grands audaie k outrance ont une peur terrible le féminine qui exige de l'audace, de I reins. A la passiott ils préfèrent le onnu, la banalité ; à la femme qu'ils que d'autres ont feite.

annule, quand Je regarde ce qu'on andales du monde, c'est que la pasresque toujours absente. Pas un petit pas un coup de tête ! Unanimement, le ne sers à dessein de ce vilain mot — Eiri ; et la femme en se séparant n'esautre chose qu'une reprise de dot.

loi tous ces procès nous paraissent . slntéresser! à personne. Maisquand n mêle, c'est une autre affaire.

jours-ci, tranchant sur le fond banal I Judiciaires entre époux, nous avons

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eu un procès dont il est défendu de rendre compte, mais dont il est permis de parler. L'amant est un étranger, un de ces Arméniens souples, intelligents et beaux, aux longs cils, raffinés et naïfs à la fois. 11 fait des vers, il écrit des lettres brûlantes, il passe sous les fenêtres, il est à la sortie des églises, il a vingt ans. Il a corrompu une institutrice, comme Roméo a gagné la nourrice de Juliette^

Aax choses de Tamoar les vieilles sont expertes £t s'y mêlant toujours i^vac quelque douceur!

Et la jeune flUe bien éduquée au couvent à la mode, c*est Juliette, qui dit si gentiment : « Ah 1 je voudrais rester dans lés convenances, mais adieu les cérémonies 1 »

Et elle dit si bien adieu aux cérémonies qu'un beau jour, la voilà qui part avec trois chemises dans son sac, et ses dix-sept ans sur les lèvres, et s'en va voir, en Angleterre, si le forgeron de Gretna-Green vît encore, et marie toujours les amoureux. A la bonne heure, brave petite fllle ! autrement honnête que d'autres que je sais, qui auraient mis de côté le bel amoureux en réserve pour l'adultère futur, inscrivant son nom, comme un nom de danseur, sur un carnet de bal, à la première page dû roman rêvé pour le lendemain du mariage. Elle aime, elle le dit, et elle va ; elle se lève la nuit comme la Sulamite à la recherche du bien-aîmê. O ! vous, femmes qui passez, dites-lè-moi, n'avezvous pas vu mon bien-aimé ? Et les femmes, fof t

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avisées, correctes, et qui n'iraient point à un rendez-vous sans voile, disent entre elles : Voilà bien une petite folle! Mais moi qui aime les franches amours, je souri» et je salue I

Aujourd'hui, l'oiseau envolé est repris, et on l'a remis en cage. On prétend même, ce qui fait rire <îupido, qu'il est rentré avec toutes ses plumes... Lajeune fl!le,dans un couvent, rétracte son amour, on plaide, et on chicane ce pauvre forgeron de Gretna-Green ou le clergyman qui l'a remplacé ; on discute lu consentement de cette envolée d'un cœur vers un antre, on nie la publicité de cet esclandre à ciel ouvert. L'aatorité paternelle intervient. On met le pape de la partie.

Le mariage civil, bien sûr^ ne vaut pas les quinze shillings qu'il a coûtés, et, pour qu'il soit bon, il y manque à peu près tout. Mais le mariage religieux, dont on fait surtout cas dans le monde de l'épousée î Je voudrais être le pape pour juger du^cas, en ouvrant au hasard le livre saint, comme font les Persans pour rendre la justice et je m'arrangerais pour que la page s'ouvrît là où il est écrit : « Cojisummatum est! » Que voulez-vous faire de la vie de cette jeune fille, si vous ne voulez pas en faire la femme de celui qu'elle aime? Qui nous dira ce qu'elle pense et ce qu'elle soutfï'e dans ce couvent à propos duquel Diderot ajouterait un post scriptum k sa Religieuse? Comment, en six mois, on a fait une pénitente de cette amou-

reuse ! Ah I dieux de TOlympe, venez au secours de la recluse ! Que Cupidon la console à Matines, que Vénus, à Ténèbres, lui fasse voir, dans le cierge de Tautel, l'étoile du berger qui s'allume, et que, pour une fois qu'une demoiselle bien élevée et un jeune homme chic se sont aimés comme Daphnis et Chloé, l'aventure ne se termine pas à la confusion de TA/nour !

aîtra, Denise aura été jouée et les lecteurs du journal user de la pièce nouvelle de is parler ici que de l'idée gérve, et c'est bien assez. Car [les qui tieanent le plus au sme temps qu'elles divisent c'est en me mettant, auà leur place que j'en par-

n'est autre chose que l'idée

xadame Aubray, reprise sous 1 dramatisée. Un honnête

peut toujours épouser une ,ud même cette femme ne 8 serait pas veuve. Voilà la

que Mme Aubray soutenait et que son vieil ami le doc-

* raide ». Mais en morale, luyent une chose à laquelle,

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tout simplement, nous ne sommes pas habitués, et qui, allant contre nos mœurs et nos préjugés, n'a l^même attiré notre réflexion. On yit si bien sur les choses convenues, et les choses convenues ont si souvent de bonnes raisons d'être I Seulement c'est le rôle du moraliste de penser pour nous aux choses auxquelles nous ne pensons guère et de venir nous demander, de temps en temps, si nous ne ferions pas bien de réfléchir aux problèmes que racooutumance nous a seule fait considérer comme résolus? Car nos habitudes d'esprit et nos lois sociales peuvent être des erreurs, et, ce qui est bien pire que des erreurs, des injustices, dont souffrent parfois des êtres tellement pris eux-mêmes par rhabitude, tellement façonnés par les conventions reçues qu'ils ne songent même pas à se révolter ! La morale mondaine, aujourd'hui, qui convertit volontiers ses opinions en dogmes irréfutables, est qu'on peut honorablement épouser une veuve ou une femme divorcée, mais qu'on nedo.it pas épouser une jeune fille qui a eu un amant. Si le scandale, — le scandale, c'est Tamour, — n'a pas été public, l'épouseur peut ignorer ou faire semblant : mais si la jeuno flUe a été mère, même en l'épousant pauvre et avec sa chemise pour dot, le mari s'expose à un blâme^ extrêmement sévère en certains milieux, particulièrement dans les milieux où l'on trouverait tout naturel qu'il séduisît de nouveau la demoiselle et l'entretînt. Bref, quand une jeune

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ÛUe a faibli, tout ce qui la relève est condatnoé, tout ce qui l'abaisse est approuvé ou excusé. I-a vertu du monde se fait la recruteuse de la prosti" lution. Ke pardonnant pas la faute unique, elle pousse à la faute répétée, — à moins qu'elle ne jette la victime de l'opinion dans le désespoir et le suicide.

Avant de savoir et de dire comment cette opinion s'est faite chez nous, remarquons d'abord combien elle est cruelle ! La sévérité sociale, du premier coup, dépasse ici la justice divine. Outre que Jésus, qui restera le poète et le sage aimé des femmes alors même qu'il aura cessé d'être leur Dieu, pardonne à la courtisane, à la courtisane ayant vendu son corps et (ait commerce de son amour, il pardonne encore h la femme adultère. Or, celle-ci sait bien ce qu'elle fait. La cruauté irrationnelle du monde consiste en ceci que, plein d'indulgence, dans la pratique de la vie, pour les femmes mariées qui ont aimé ailleurs qu'au lit conjugal, accordant toutes les circonstances atténuantes à l'adultère, il ne pardonne rien h la jeune fllle. Couramment dans tous les salons, on entend dire d'une femme qui trompe son mari : Que voulez-vous î quand on l'a mariée elle ne savait pas ce qu'elle faisait ! Et cette raison qu'on refuse à la jeune fllle pour se défendre contre un .époux déplaisant, on exige qu'elle Tait pour résister à un amant aimable I Elle s'est laissé sottement marier

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et elle a bien fait, si bien fait qu'on la plaint et qu'on lui pardonne de chercher quelque compensation à son erreur, et qu'on la relève, pour ainsi dire, de son serment ! Elle s'est laissé aimer par un homme qui lui promettait toujours le mariage, et on ne lui pardonne pas la faiblesse qui n'a fait de tort qu'à elle-même ! le beau raisonnement ! reflfroyable justice I

Mais les hommes et les femmes qui raisonnent ainsi n'ont-ils jamais été jeunes, n'ont-ils jamais su ce quêtait une âUe de seize ans? La séduction d'une jeune fille est une chose si misérablement facile que les Don Juans qui gardent un peu d'honnêteté y répugnent, comme un brave soldat répugnerait à entrer en lice contre un adversaire désarmé. Presque toujours, d'abord, l'éducation détestable donnée aux filles excite leur curiosité plus qu'elle n'éveille leur prudence. Dès qu'une enfant a sept ou huit ans, les plus sages mères, doublées des confesseurs, mettent entre ses mains la boîte ferj^aée de-Pandpre et lui défendent,, d'y regarder . La jeufl^ fille se promène, sa boîte à la main, dans un monde qui passe son temps à lui vanter ou à vanter autour d'elle la douceur des secrets que renferme cette boîte terrible et séduisante. Que peut d'ailleurs l'éducation contre ces deux forces, la nature et l'idéal? Le séducteur qui s'adresse à la jeune fille a pour lui, d'abord, la nature, et ces troubles exquis et puissants de la jeu-

nesse, et ces larmes qu^elle amène, et ces frissons incoimus qu'une poignée de main fait courir jusqu'au plus profond de Têtre. Et non seulement il s adresse, avec une incroyable puissance, aux sens, d'autant plus impérieux que la jeune âUe est plus ignprantO) mais il s'adresse encore aux âmes, en faisant appel au sentiment le plus délicat, le plus élevé qui soit au monde, la confiance l Ayez cou* fiance en moi qui vous aime, disent les mendiants ou les voleurs d'amour ! Et comment, quand on aime, ne pas avoir confiance en l'être aimé ? T^ galant homme offre son portefeuille, sans reçu, à son ami. N'y a-t-il pas d'excuse pour l'amoureuse qui livre son capital à l'emprunteur suppliant en rougissant de la défiante, avarice qui lui conseillerait d'attendre la reçu que visent les maries? Si je demande l'indulgence pour les jeunes filles qui succombent, c^est que la chute a pour raison ce que la nature a de plus fatal, et ce que le sentim^ent a de plus noblement délicat !

^rLes.horaiïv^s^,^u,,.fojjiçl^j^3;CîUsent ce^ fautes de Tampvr où l'argent, le mépris^bl^, argent, n'a nuU^ part» Ils admettent l'entraînementi et, au nom de cet entraînement, pardonnent même au séducteur, beaucoup plus conscient. Ils excusent, mais ils ne réparent pas. Dans leur épouvantable orgueil et dans leur égoïsme plus épouvantable encore, ils partent de cet axiome, eux qui viennent au mariage tepus d*amour et souvent uçés de corps et d'âme.

que le monde leur doit la double virginité du corps et du cœur pour leur épouse. Mais qu'y a-t-il au fond de cette prétention masculine? L'araour de la virginité physique, n^est, hélas I qu^une affaire d*i-^ magination quand elle n'est pas un goût pervers nô d'une corruption profonde . Maîtresses savantes et jeunes innocentes, c'est le rêve de tout viveur, ^e ne nie pas que le rêve soit agréable ; mais il n'est pas très respectable. Et ce r§ve, peu d'hommes le réalisent, surtout quand ils y joignent le désiT d'être les premiers qui aient plu à la femme à laquelle ils ont la fatuité de croire qu'ils plairont toujours I Émil0 de Girardin a écrit qu'il n'y avait fi^s4^âemi*^ilYin|té; G^est pourtant uae demi-*virginité que neuf filles sur dix apportent à leurs maris» si un baiser, un désîr^ une pensée altèrent la pureté des oorpsr et des âmes. Entre nous, com* bien elle est rare celle qui, avant d'aborder les se* rieuses réalités de la vie, n'a pas eu son rêve, son petit romaii parfois ? Quel cœur n'a battu qu'une fois, quelque innocent qu'il soit resté ? Quelle fille, avantle coup de foudre de l'amour qni nous prend notre vie, n'a vu passer dans }q ciel les éclairs des soirs d'été ? Quelle est celle qui a toujours tout refusé, mêpae une pensée à son oreiller discret î Je ne parle pas ici de ces fllles savantes et corrom*p^s, plus coupables qUe celles qui se donnent tout entières, et qui savoAt allier l'art du plaisir au salait de leur virginité.. Je prends les plus pures des

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ari a été le seul à les posséder. Mais it n'y a-t-il pas un coin de leur âme r ne soit resté, comme une âeur oni livre, desséchée aujourd'hui, mais eure de parfum et de couleurs vives!

monde bourgeois le plus austère, l'é- 'ouve une femme vierge de cette vircomme la blancheur des neiges sur I ofc jamais un pied humain ne se ï doit quelque chose au hasard. Je 78 d'oranger sur le front de nos ma- ]mme oi^eilleux qui tiens la fleur arterre, arrête donc le vent qui en a m au passant de toutes les heures de

n au fond des choses, ce sentiment refonde qu'ont les hommes, cette nontrent d'être et le premier amant, et le seul amour de leurs femmes, de propriétaires, n'est pas plus un icère qu'il n'est un sentiment narompê est une douleur atroce pour aime ; c'est de plus une souffrance ! vanité pour les Imbéciles qui ne )ser qu'on ne les préfère pas à l'unit, comme les imbéciles sont en mamonde, le cocuage, qui ne devrait e haute pitié, excite le rire et s'est lais quelle souffirance pour les grands

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cœurs ou quel ridicule pour les petits esprits peutil y avoir à ne pas avoir été préféré par qui ne vous connaissait pas I Et être préféré, n'est-ce pas tout en amour ? N'est-ce pas la garantie suprême du bonheur ? L'oubli d'un homme qu'on n'aime plus n'est-il pas fait pour rassurer assez l'humeur inquiète de Thomme qui est aimé ?

Quand je cherche la raison de la sévérité du monde pour les braves gens comme le héros de Denise, qui savent aimer assez pour pardonner, — et ce mot encore est de trop, — je ne la trouve que dans un préjugé, né de vilains appétits physiques, et aussi d'un phénomène qu'on pourrait appeler un phénomène d'atavisme historique.

Bans toutes les sociétés aristocratiques et tyranniques, le maître quel qu'il soit, du roi au financier, a toujours voulu par un goût de vanité sauvage plus que de volupté éclairée, avoir les prémices de toutes les filles qui lui plaisaient. Peut-être y avait-il là un secret instinct de race ? Quoi qu'il en soit, le maître afiranchissait l'esclave et la mariait, comme le roi dotait sa maîtresse, en quoi Turcaret s'empressait de l'imiter. Les hommes qu'épousaient ces femmes, (souvent ils furent heureux) n'en étaient pas moins à plaindre ou à blâmer, car les uns subissaient une volonté arbitraire et les autres, mille fois plus misérables, obéissaient à un sordide intérêt. Ce fut cependant un honneur de réparer , pour le compte des maîtres et des rois. Mais à

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mesure qu'une notion plus baute de la dignité fut entrée dans le monde, les réparateurs furent justement honnis et méprisés. Ne se pourrait-il pas qua nous soyons, en telles matières, sous l'influence d^opinions justes d'abord, mais qui deviennent des préjugés on survivant aux mœurs qui les ont fait naître 1 C'est bien possible. Mais il faut que notre époque, qui veut être l'&re de tous les progrès, fasse un pas de plus vers l'idéal de l'amour, Or, l'idéal de l'amour, où est-il 1 II est dans l'union librement consentie des êtres librement choisis l'un par l'autre, union où le respect joue un rôle comme la passion, où le désir se double du devoir accepté, et qui s'imposera au monde sous toutes les formes qu'elle pourra prendre, en commençant par s'imposer aux moralistes, toutes les fois que l'aident, qui est le grand ennemi de l'amour, sera, pour les gens qui s'aiment, comme s'il n'existait pas. Car si l'amour est nu, c'est qu'il est et doit être, avant tout, désintéressé. C'est un brave homme d'évêque qui a fait ce joli commentaire sur la nudité charmante d'Hros I

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