L*AMOUR AU SÉNAT
N'ayez ni crainte ni espoir I Je ne vous raconterai pas ici quelque histoire d'amour arrivée à quelqu'un de nos pères conscrits, quoique j'en sache de plaisantes, et capables de dérider les gens, même par les tristes jours de froidure et de pluie que nous subissons. Le Sénat s'est occupé d*amour cette semaine, mais c*est pour le compte de trentesix millions de Français, qui le font, Tout fait ou le feront. Il a discuté la question de la recherche de la paternité, et c'est de ceci que je veux vous dire deux mots, deux mots sérieux, car la question est fort sérieuse et prête mal à rire.
Il y a six ans, — vous entendez bien ? six ans I — un honorable sénateur du centre gauche, et plus « centre » que « gauche », M. Bérenger déposa une proposition de loi autorisant, en certains cas, la recherche de la paternité naturelle. Après deux mille cent quatre-vingt-douze jours de réflexion, le rapport de la commission a été déposé. Les sénateurs vont lentement, ménageant leur monture,
mère remonterait à Tépoque d'une séduction avérée, ou bien encore quand l'enfe^nt naturel a une longue possession d*ôtat.
Le code civil permet la recherche delà paternité dans une seule espèce : quand il y a eu enlèvement. Mais les enlèvements sont tout à fait rares, et la chaise de poste des romans du siècle dernier, avec des pistolets dans les poches de la voiture, a été mise sous le hangar des vieux accessoires de théâtre. On n'enlève plus les jeunes personnes. C'est vieux jeu. Quand la chose se fait^ on risque, comme Fa raconté M. Dumas, de voir s'ouvrir une fenêtre dans la nuit et d'entendre une mère prudente re commander à l'enlevée de ne pas oublier sa couverture ! Mais on séduit sur place. Seulement qui séduit ? Est-ce Thomme ? Est-ce la femme ? Un grand débat s'est élevé là-dessus au Sénat, et M. Cazot a affirmé que c'était en général la femme, même fillette, qui ouvrait les hostilités et préparait sa propre chute.
Paradoxe ! s'est écrié M. Bérenger, Pas tant paradoxe que cela I II est incontestable que, depuis Joseph, les hommes ont eu souvent à se défendre contre des coquetteries féminines, qui vont parfois aux dernières vivacités. Dans notre monde bourgeois, encore qu'on y trouve des jeunes filles singulièrement détraquées et perverties, la séduction, — l'excitation à l'amour, si vous trouvez que le mot séduction est ridicule appliqué aux hommes, — est
Lk SAQEBBE PAHIBIBHNE
prudentes et avisas comme de vieux imoiselles savent qu'il faut commencer ige, quitte à ouvrir ensuite la porte ou l'amour. Elles arrêtent la Qirtation au cliologique, souvent avec un étrange somme ces gens de guerre expérimentés nent les approches d'une place pour a défense dans la citadelle imprenable, iert Mais aux champs t Les choses n'y nême. Une petite apprentie parisienne, laissance, concevra très bien le projetde Ltron, surtout si la faute commise loi it, et la rouerie grossi&red'nne fille de es bien jusqu'à comprendre l'avantage trouver à mêler ses sabots avec les sa- ' maître.» Il y a d'infinies précautions & nt de se rendre, en cette matière, k la femmes, qui se sont fait précéder, pour ) entreprise, par une avant-garde de . Je ne sais pas si la loi pourrait tout s femmes qui passent pour avoir été ' un homme ont souvent plus d^un péà se reprocher. Elles pourraient, dans de franchise, dire comme cette hon- . qui on demandait de qui était son qui répondait gaillardement : « Hé I assieds sur une bourrée d'épines, saisme pique t » Je laisserais donc assez )s séducteurs et les séduites ou les se-
tk salGësse parisienne di
ductrices et les séduite se débrouiller entre eux. Tout au plus, peut-on remarquer que notre droit ancien donnait à toute fille-mère le droit de réclamer des aliments à Thomme qu'elle désignait comme le père de son enfant.
Mais, laissant la séduction, qui est douteuse, et le viol, qui est rare, Je crois que le Sénat aurait pu accorder une attention légitime à la situation des enfants qui ont une possession d'état. Sur quatre ménages, à Paris, il y «n a un, au moins, qui n'est pas régulier. On c se met avec une femme», dit le faubourg : on a un « collage », dit le boulevard, plus énergiquement cynique que le faubourg. Les fournisseurs, de bonne foi, les amis de la maison, par courtoisie, donnent à madame le nom de mon-* sieur. Des enfants naissent. Le père n'a aucun douté sur sa paternité. Par une raison quelconque, qui le plus souvent est une pensée de mariage avec la mère, le père ne reconnaît pas ses enfants; mais il les élève, crée pour eux cette possession d'état, dont parle la loi* Pais, un beau jour, il arrive que la femme démérite ; bien plus souvent, car, par un phénomène bien parisien, les concubins sont moins trompés que les maris, — c'est l'homme qui abandonne le faux ménage* Il se dégoûte de la femme yieillie ; il fait un mariage d'intérêt ou une ^ fin >^ un mariage d'ambition^ Et, dans ce cas^ les enfants qui, parfois jusqu'à la Vingtième année, ont eu un père, qui ont, dans la pratique, porté son nom» qui
choses étaient à noter : tout d'abord, une nouvelle classe de propriétaires, depuis dix ou douze ans, possédait le sol» classe de propriétaires âpres, éga« litaireSy qui a été jusqu'au bout de sa victoire : puis, Napoléon préparait ce qu^un de ses maréchaux appelait c la grande capucinade. » Le mariage, dans la période de 1791 à 1804, avait été dépourvu de consécration religieuse, de solennité. Souvent, on s'en passait. < Lumières du ciel, écrivait Chateaubriand lui-même, vous fûtes les flambeaux de leur hyménée 1 » Par une pente de réaction, en partie légitime, on traita donc la question du mariage avec une préoccupation catholique. Le divorce fut maintenu, il est vrai. Mais toute filiation naturelle fut considérée comme n*exîstant pas. Le sacrement prima le contrat, à Tinsu même des rédacteurs du Code. Or, Tidéal trop élevé du mariage est une source de désordres sociaux. Là, comme ailleurs, le grand mot de Pascal est vrai que: qui fait range, fait la bête. En refusant aux enfants naturels tout état civil, tout recours, toute défense, la société se fit barbare. L'idéal humain, ce qui n'est pas rare, alla contre la loi de la nature.
Cette barbarie n'a même pas reçu des mœurs le correctif qu'elle en eût reçu sous Tancien régime. Sans parler du seizième siècle, notamment en Italie, nos vieilles mœurs françaises gardaient volontiers une place au bâtard, considéré comme un
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cadet de plus dans la maison . Quand Saint-Simon
s*indigne contre la conduite de Louis XIY envers
ses enfants naturels, ce n'est pas du tout parce que
la paternité est reconnue : c*est parce que Tordre
de succession en France peut être modiâé. Chez
nous, la dureté du Code a entraîné celle des mœurs.
Il a fallu des luttes éclatantes pour faire admet*-
tre, et encore 1 les enfants sans famille légitime
dans la société. Au bas de Téchelle sociale, ces
pauvres êtres périssent par milliers : plus haut,
ils ont à enfoncer leâ portes qui s'ouvrent pour
d'autres. Chose singulière I Les mœurs corrigent
Tabsolu du mariage par des complaisances sans
nombre. Un homme qui est Tamant de la femme
de son ami n'en perd rien de sa considération.
Quiconque dénoncerait ce commerce, serait un
goujat et cesserait d'être un galant homme. Mais
l'enfant, personne n'y songe, même quand il naît
de parents libres !
En vérité, nos bons sénateurs n'ont pas été sages. Ils auraient dû faire quelque petite chose pour ce qu'on appelle si joliment « les enfants de l'amour ». Ils ont eu peur d'être révolutionnaires, alors que c'est, au contraire, faire acte de conservateur que de mettre les lois de plus en plus d'accord avec les faits^ tels que les donne le milieu social où l'on vit. A mon sens, cette discussion a été trop lestement menée, sans qu'une voix fît entendre le langage de la philosophie, Je dirai près-
que celui d'une pitié qui n'est que justice. J^aurais Toulu qu'il se trouvât au moins un sénateur pour demander, à propos de la question soulevée, le rétablissement des tours. Ici, nul principe n'est engagé. La suppression des tours n'a pas amené de diminution dans le chiffre des enfants naturels. Puisque la politique entre pour quelque chose dans ces questions sociales, plus hautes qu'elle, le Sénat républicain pourrait se rappeler que les tours ont été supprimés par les philanthropes et les moralistes de TËmpire, philanthropes cruels et moralistes niais qui ont cru améliorer les mœurs en encourageant les obscénités des amours stérile^, les pratiques funestes de Tavortement et le crime odieux de Tinfanticide I
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