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LA MODE ET L AMOUR

Permettez-moi, mon cher Chapron, non de faire iovasion sur yotre domaine dramatique, mais de braconner un instant sur ses ii-ontières? Ce sera, si vous le voulez, à propos de cet Antony, que nous avons vu jouer cette semaine. Vous avez jugé sévèrement le héros de Dumas, qui vous a fait l'effet d'être très prétentieux et un peu bête. Je n'en disconviens pas. Mais il me semble que, pour avoir cet avis, vous vous êtes placé au point de vue de nos idées, et je dirais volontiers de nos moi d'aujourd'hui. On peut regarder les choses s( un autre angle; je voudrais donc, non défendre beau ténébreux de 1830, mais plaider pour lui circonstances atténuantes, en étudiant les var tions singulières que la mode littéraire impose l'amour, broderies peu solides pour une tra:

éternelle.

Alphonse Karr a dit que, depuis le jour où £ se fit un costume en feuille de figuier, ses fil

, cessé d'avoir d'autre occupation et d'autre ïcupation que celle de tourner, retourner, r, embellir, allonger et même raccourcir la lière feuille de âguier. Il en conclut à la légèdes femmes et à la futilité de leurs âmes. Une de plus, Alphonse Karr a montré que son it vif manquait complètement de profondeur, ême qu'il manquait aussi de bon sens, malgré uit contraire qui a couru. Ce n'est pas par 'été d'âme que les femmes sont coquettes :

par désir de plaire, et ce désir de plaire est elles le désir d'Stre aimées, c'est-à-dire Hr à la loi souveraine du monde. Les hommes, lur côté, ont exactement autant de coquetterie les femmes, et pour la même raison. Maie, au de s'occuper de chiffons, ils s'occupent d'art I littérature. Les femmes sont les maîtresses nodes du costume, les hommes sont les invani des modes de l'esprit, qui ont ensemble de iliers points de contact. Les uns et les autres, out ceci, cherchent à plaire. L'amour est que ressort de l'humanité. On m'objectera en le grand art des Grecs, les épopées patrio- )s, si viriles, d'où la femme semble absente. Il lUt pas être grand philosophe pour retrouver, ^montant le cours des âges, dans le citoyen iéfend sa ville, le mâle qui défend sa femelle. l'y avait pas eu de famille, il n'y aurait pas eu té.

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La jolie épigramme que Voltaire inscrivit sur le socle d'une Image d'Éros :

Qui que tu sois, voici ton maître :

Il l'est, le fat, ou le doit être..,

cette épigramme est la devise de Thumanité.., Mais Vamour, sentiment éternel, fixe, est infini en ses manifestations, essentiellement variable en ses formes. On pourrait dire que les littératures ne sont que l'expression des diverses modes de Tamour. Ces modes, comme celles du costume, nous paraissent belles ou laides, nobles ou ridicules, raisonnables ou folles. Mais, de même que sous le costume le plus extravagant, on retrouve toujours le même corps de femme avec ses mêmes beautés éternelles, sous toutes les modes littéraires on retrouve le même sentiment de Tamour, qui peut être, — et voilà où j'en voulais venir, — parfaitement sincère, par conséquent émouvant, même avec les dehors les plus ridicules et les plus faux en apparence.

Savoir si les modes de l'amour ont inspiré les littérateurs ou si ce sont les littérateurs qui ont fait les modes amoureuses, c'est agiter le vieux problème scolastique de la poule précédant l'œuf ou de rœuf précédant la poule. Ce qui est certain, c'est que certains philosophes, poètes et romanciers, soit qu'ils aient subi d'abord une mode qu'ils propagèrent avec éclat et imposèrent à leur gôné-

ration, soit qu'ils l'aient inventée, ont, pour ainsi dire, tenu l'archet et battu la mesure de la grande valse amoureuse qui, par groupes enlacés, nous conduit à la mort en nous la faisant oublier. Sans remonter trop haut, c'est à Racine qu^on doit la gravité noble des amours du grand siècle, aux petits poètes du dix-huitième la légèreté libertine des caprices de leur temps, à Rousseau le sentimentalisme qui rendit, d'un coup, excellentes nourrices les plus éceiTelées mondaines. A. Chénier chanta et exalta les amours funèbres de 93, que Michelet a racontées en un de ces chapitres d'histoire qui sont des pages de poèmes. Puis avec Chateaubriand, Gœthe et les romantiques, l'amour qui avait été un calme repos, une fantaisie, un devoir, un délice, un oubli, devint une passion désordonnée, maudite, criminelle, ne marchant plus sans avoir le Désespoir à sa droite et la Mort à sa gauche, comme le cavalier d'Albert Durer I

Antony est le type achevé de cet amoureux fatal, funeste, criminel, qui subjugue, fascine, viole et assassine au besoin, qui fit battre le cœur de nos mères sous leurs canezous. Il est parfaitement absurde, mais surtout parce qu'il est démodé, On sait le joli mot de ce comédien du Palais-Royal qui avait toujours, dans les rôles comiques, des chapeaux d'une drôlerie irrésistible. Comme on lui demandait où il les faisait faire, il répondit simplement : 4c Je ne les fais pas faire, je les garde. »

Le couYre-chef que personne ne remarquait tant qu'il ét^ità la mode, dix ans après paraissait une folle invention 1 II en est des passions comme des chapeaux. Antony, s'appelant Antony au lieu d'Antoine, bâtard, cachetant ses lettres avec un poignard, ayant une devise en langue étrangère, désespéré, athée et massacreur, c'était tout le monde en 1830, du moins toute une coterie littéraire qui allait faire triompher une mode nouvelle. C'était tellement tout le monde que ce fut même Dumas! Ce vain et grand joyeux qui fut, toute sa vie, bon garçon avec les femmes (jaloux, pourtant, mais sans drame), le Dumas qui, en bras de chemise, a assis miss Minken sur ses puissants genoux, a pris soin de nous dire, dans une préface, qu' Antony et lui sont un même personnage. Oui, Dumas, en pleine fleur de jeunesse, aimant comme Jupiter, mangeant comme Hercule, travaillant comme Vulcain, lui, le « bon gros chien » de Dorval, a été fatal, désespéré, damné, ne croyant à rien, rêvant 4c de meurtre et d'échafaud, > — il Ta imprimé. S'il n'a pas été poitrinaire, c'est que, comme il était nègre, on n'eût pas vu qu'il était pâle I Tout cela, de la meilleure foi du monde, mais d'une foi qui ne transportait les montagnes qu'en littérature. Car, dans la pratique, ce fut une autre histoire, que Dumas lui-même conta joyeusement plus tard. Quand il écrivit Antony^ il était l'amant d'une dame Mélanie (laide, dit-il), qui était mariée'àun

officier, résidant en proTÎnce, et qui menaçait toujours de venir chercher sa femme à Paris, où elle restait sous quelqu'un de ces prétextes que les maris sont seuls à trouver sérieux. C*est ce militaire que Dumas voulait tuer, qui le faisait rêver € de meurtre et d'échafaud. » Mais» quand le mari annonçait son retour, Dumas, aprës avoir aiguisé sa bonne lame, se rendait au ministère de la guerre, et, à force d'éloquence et de billets de théâtre prodigués à un ami, faisait refuser le ooiigé demandé par le déplorable mari... C'était un peu canaille, pas du tout tragique. Antony, du drame, revenait au vaudeville. Toujours sincère, d'ailleurs. Car, que sont les modes littéraires, si ce ne sont pas d'aimables et passagers mensonges que Ton se fait à soi-même et auxquels on croit ? C'est le propre de l'artiste d'être dupe de son œuvre, el l'œuvre, bien souvent, ne donne ni l'homme tout entier, ni même Tessentiel de l'homme. Le passionné et vindicatif Racine écrit de tendres élégies, Rousseau est fait de contradictions. Qui sait si, dans Voltaire, il n'y a pas un jaloux tendre, tandis que régoïste Chateaubriand et l'impasâble Gœthe se présentent à nous avec des livres trempés de larmes ?

Il faut donc admettre que les hommes de 1830, dans leurs amours comme dans leurs œuvres, subirent tous une mode, avec laquelle nous devons compter, qui s'imposa sincèrement à eux, et dont

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ils se dégagèrent plus tard avec le siècle qui changeait. 11 faut revivre avec eux pour les juger, ou, tout au moins, aller à leur vie et à leur œuvre sans trop se laisser prendre ou rebuter par ce qui y fut artificiel et passager. Les mensonges qu'ils aimèrent ne furent pas de vilains mensonges. Aussi, quand ils cessèrent d'y croire, ils en parlèrent avec un mélancolique regret, comme on parle, au matin, d'un rêve heureux de la nuit. Ce regret, on le trouve jusque dans le livre de Gautier, railleur et parodique, les Jeune-France, Il faut peut-être ravoir, de parti pris, polir toutes les modes littéraires qui se sont succédé, et qui ont eu toutes du bon, car le mouvement, dans le monde des idées, des arts et des lettres, en quelque sens qu'il s'accomplisse, est déjà un progrès sur l'immobilité.

D'ailleurs, pour nous montrer sévères envers la génération de 1830, pour rire bien fort et de ses passions et de sa littérature, quelles sont aujourd'hui nos modes, et dans l'amour et dans les lettres î Sommes-nous sûrs de n'être pas aussi ridicules pour nos successeurs que nos devanciers le paraissent à quelques-uns de nous? Rien de plus difficile, quand il s'agit des choses du sentiment et de l'esprit, que de définir la mode à laquelle on obéit, car le propre de chaque époque, c'est de croire qu'elle possède l'absolue vérité en ces matières. Jamais nous n'eussions fait entendre à nos arrière-grand'mères qu'un amant pût parler une

autre langue que celle de Saint-Preux ! On dit en plaisantant que la connaissance des événements contemporains est la plus difficile qui soit au monde, et que Thistoire de la chute du ministre Aman est plus aisée à faire que celle du renversement du cabinet Jules Simon. Il est en tout cas malaisé d'analyser les sentiments contemporains, de démêler ce que la littérature leur emprunte ou leur apporte. On manque de reculée pour voir l'ensemble du tableau de son propre temps. Mais enfin, si on regarde de près les histoires d*amour qui éclatent au grand jour, si on suit les roman-^ ciers et les poètes qui nous donnent quelque chose de leurs sensations, il semble que la mode d'aujourd'hui soit un bizarre mélange de Ifrivolité, de corruption, d'hypocrisie et de pédanterie scientifique. Pour pouvoir proclamer leurs amours « à la face du ciel, » les gens d'autrefois y faisaient entrer le plus d'idéal possible. Il s'agissait toujours d'existences éternellement liées entre elles et jusque dans la mort. Ces grands élans, visiblement, ne sont plus nôtres . Et si nous remontons au siècle dernier, quand Tamour-caprice fut la moitié de la société, on lui donnait de la tendresse et de la grâce. Aujourd'hui, le fantastique étudiant qui disséquait sa maîtresse a fait école. La pathologie est partout, même dans nos plaisirs. L'échange de deux caprices est devenu la rencontre de deux névroses. Êtes-vous bien sûr que toute cette méde-

cine ne sera pas aussi ridicule un jour que la médecine de Molière ? Et si la mode veut que chaque génération, à son tour, ait sa folie, et dise son : « Elle est bonne, cette lame ! » tant vaut, lame pour lame, le poignard d'Antony que le scalpel de Diafoirus I

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