‹ La sagesse parisienneChapitre 22 sur 32 · LE THEATRE ET LA MISE EN SCENE · texte numérisé non relu

LE THEATRE ET LA MISE EN SCENE

Yous rappelez -VOUS, mon cher Sardou, cet excellent V..., mort il y a quelques mois, et que vous avez connu comme tout Paris ? (Tétait le meilleur homme du monde, mais rageur en diable, et on ne pouvait pas lui dire : « Vous êtes... », sans qu'il parlât de vous envoyer ses témoins, avant de savoir si on n'allait pas achever : « vous êtes charmant I » Son meilleur ami avait pris l'habitude de l'aborder en lui disant : « Je te présente mes excuses. Maintenant, comment te portes-tu ? » J'apporte volontiers, dans les discussions littéraires, et pour d'autres raisons que la crainte de querelles impossibles entre gens qui s'aiment et s'estiment, cette méthode prudente . Avant de vous répondre, je vous dis : « Vous avez raison et nous sommes du même avis. » Je vous réponds cependant, car je suis convaincu que les discussions d'art ne sont agréables pour qui les soutient et utiles pour qui les écoute qu'entre gens d'opinion commune, séparés tout au plus par des nuances délicates ou par

LA SAGBSSE PARISIENNE 219

des divergences légères dans Tappréciation de procédés nés d'une même théorie. On s'éclaire entre hommes d'une même religion : on se dispute entre hommes de fois différentes. Et si j'ai gardé le goût toujours Tif de m'instruire, de voir clair dans mes propres idées, de chercher, avec ceux qui sont près de moi^ les formules les plus heureuses et les plus nettes pour des sentiments identiques, j'ai pris, avec l'âge, l'horreur des disputes, — surtout quand il s'agit d'art. On aurait trop Tair 40 parler

*ermettez-moi donc de chercher non à voua réfuter, mais à montrer que nous sommes tout à fait d'accord, car j 'aime bien mieux avoir raison avec vous que contre vous .

Il y a une quinzaine de jours, j'avais parlé ici, incidemment, de la mise en scène au théâtre, et dit un mot de votre querelle avec M. Darcel, qui vous reprochait, non sans solennité ni sans amertume, d'avoir fait manger Théodora avec une fourchette d'argent, alors qu'elle devait manger, à son dire, avec la fourchette du père Adam. J'avoue que j^avais un peu plaisanté la minutie de la critique et peut-être aussi l'ardeur de la réponse. En vérité, aT0C ou sans fourchette, buvant dans une coupe ou dans un verre, votre Théodora et son Justinien me tenaient au cœur, par leurs propres mérites, assez pour que mon scepticisme me fût pardonné ! Ce scepticisme, d'4iilleurs, ne s'exerçait que sur un

?20 Lk SAGESSE PARISIENNE

détail. C*est plus sérieusement que j'avais parlé, d*une façon générale, de la mise en scène. Làdessus, j*ai des idées très arrêtées. Mais je n'ai pas entendu blâmer le soin extrême que vous avez apporté à reconstituer le milieu byzantin. J*admire cette restitution. Seulement, tout en admirant, je pressens un danger pour Tart dramatique, et je Tai dit. On assure qu'après la charge d*Eylau, comme Napoléon embrassait Ney, le maréchal lui dit : « Vous savez, sire, que ces choses-là ne se recommencent pas I > C^est mon opinion sur votre .^viotoire. On n'a pas toujours Ney sous la main, et Ney lui-même peut n'être pas toujours heureux. Pour tout dire d'un mot, vous avez poussé à Textrême une forme nécessaire de Tart. D'autres, allant plus loin, commenceraient la décadence. C'est bien votre avis .

Avec ce grand goût de discussions courtoises et utiles qui est en vous, mon cher Sardou, vous avez publié, en tête du beau drame de la fiafn^, une préface qui est la Critique de cette pièce, selon l'usage des écrivains du dix^septième siècle, usage que vous regrettez à bon droit : car dans ces défenses et apologies il y a plus de modestie réelle et de sincérité que dans les façons trop humbles ou trop dédaigneuses de certains de nos contemporains. Et, dans cette préface, vous nous dites comment vous concevez le théâtre, et vous nous donnez la genèse de ce drame superbe à qui la mise en scène.

j'en suis convaincu» a joué un méchant tour. « Une idée dramatique, dites-rvous, ne m'apparaît jamais que sous la forme d'une équation philosophique dont il s'agit de dégager l'inconnue. » Philosophique I C'est Yous qui l'avez dit. Cette mconnue, eh allant au fond des choses, c'est un sentiment ou xme idée qu'il faut faire entrer dans l'esprit du spectateur. Je ne pense pas que toutes les pièces de théâtre, dans votre œuvre (car je ne veux citer d^autre maître de la scène que vous-même), aient 612 cette genèse : les Pattes de Mouche^ par exemple, ne sont, à vos propres j^ux, qu'un ingénieux divertissement. Mais il est certain que Nos Intimes^ les Ganaches^ la Famille Benoîton, Maison Neuve, Patrie, Rabagas, la Haine^ presque tout votre théâtre part de cette conception, que l'art dramatique est fait pour nous émouvoir par une catastrophe quelconque, heureuse ou tragique, et j'ajoute que de toutes les émotions résulte une leçon. Un cinquième acte résout toujours une situation, et il est impos^ sibk quQ cette résolution de Téquation ne comporte I>as une idée morale, sauf des cas rares et restreints. Cette idée morale, vous l'avez dégagée de la Haine : vous la dégageriez demain de Théodora, car l'histoire a toujours une moralité. Dans tout théâtre supérieur, et je ne parle que de ce théâtre en parlant de vous^ la passion a le dernier mot. L'incident la sert plus ou moins : mais il ne vaut que par elle et pour elle. Tout ce qui peut arriver à un

■-Tf-

222 Lk SAGESSE PARISIENNE

héros de théâtre est sans valeur si chaque aventure nouvelle ne nons montre pas une face de son caractère. Qu'est-ce que ça me fait que le misanthrope ait un procfes, si ça ne lui donne pas l'occasion de souhaiter le perdre ? Que m'importe que Orso viole Cordelia, si Cordelia ne doit pas lui pardonner! Et en quoi me tourmenteraient les amours d'une impératrice et d'un conspirateur s'il ne sortait pas de Famour d'Andréas et dé Theodora, à trois reprises différentes, des crises morales où le poète dramatique, quelque caché qu'il reste^ laisse voir sa pensée comiàe une lumière derrière un rideau ?

Nous sommes donc d'accord sur ce point eissentiel, primordial, que le théâtre c'est l'étude des passions et des caractères. Mais il ne suffirait pas de montrer Thomme abstrait : il faut le faire voir agissant, et agissant à sa date et dans son milieu. Ceci est absolument « scientifique >, comme vous dites. C'est, appliquée à la création, la méthode dé Sainte-Beuve et de Taine dans la critique. Delà, une nécessité indiscutable de créer, d'inventer OU de coordonner les incidents de l'action et de restituer le milieu. Tout le problème de l'exécution dramatique est donc celui-ci : inventer une action, reconstituer un milieu qui, l'un et l'autre, servent à la chose essentielle du théâtre, les passions, et ne les fassent pas oublier.

Voilà ce que nous pensons tous les deux, et les

méchants diront que M. de La Palice est aussi de notre avis. Je ne suis pas, croyez-le bien, « attardé » et « entêté » dans une admiration exclusive et excessive pour le théâtre classique, considéré comme supérieur parce qu'il est abstrait. Vous savez d'ailleurs mieux que personne que, sans parler du théâtre national des Gr/ecs (où certaines pièces, les Perses^ par exemple, ou Prométhée ont été des cérémonies publiques réglées), les classiques n'ont pas, tant qu'on veut le dire, dédaigné la couleur locale, c'est-à-dire la restitution du milieu. Ils ont, comme Shakespeare, fait ce qu'ils ont pu, surtout Voltaire et même Racine. Depuis, on a accompli des progrès immenses, et je m'en loue. Vous ne croirez pas que je regrette les décors à la chinoise, faits d*un écriteau, et que j'en suis, pour les théâtres, à la forme naïve des peintres qui, impuissants à exprimer les pensées de leurs personnages, 1^3ur mettent une banderole sortant de la bouche ? Ceci est si peu mon sentiment qu'un jour j'ai demandé qu'on jouât Mithridate, — oui Mithridate, — en nous restituant, dans l'architecture et le costume, l'Orient barbare. Tout en rendant à la poésie cet hommage légitime qu'elle sait faire voir directement les choses, et que 4c l'obscure clarté » dont parle Corneille évoque un décor, je n'ignore pas que l'art doit parler aussi aux yeux. J'accorde même que le décor a, lui aussi, sa signification pour l'esprit, que le château de Macbeth ne peut pas indifféremment être le palais

de Néron, et qu'il y a des Idées morales ou immorales dans un paysage et même dans un mobilier. Seulement, comme vous, j'estime que « le cadre ne doit pas écraser la peinture » et que tout ceci est 4C une question de mesure ».

Jamais je n'ai dit, mon cher Sardou, que les accessoires « n'ont pas la moindre importance > ; je me contente de vouloir qu'ils aient une importance moindre que les passions. Comme la rime, la mise en scène est une esclave et ne doit qu'obéir. Les poètes, souvent, ont trop parlé avec des rimes : les auteurs dramatiques, parfois, ne se sont-ils pas dispensés de penser avec les décors ? La question, je le répète avec vous, est une question de mesujre. Cette mesure, vous ne Tavez pas dépassée dans Théodoray je lai dit d'abord, allant droit au drame, que les décors ne me cachaient point. Je n'ai pas peur de vous. Mais, pourquoi ne pas l'avouer ? J'ai peur de vos imitateurs, des directeurs de théâtres, et peur surtout du public.

Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée ? Pour les lettrés, au nombre de qui vous voulez bien me mettre, la mise en scène si minutieuse qu'elle soit en ses détails, me paraît être une grande joie et une joie sans danger. Laissez-moi vous rappeler* que, lorsque vous m'avez parlé de Théodora^ mon premier mot a été pour vous entretenir de Ravenne et de la mosaïque de Saint- Vital ? Cette mosaïque de quinze personnages, dans une église grande

comme une chapelle de Paris, j*al fait cinquante lieues pour la voir, et je recommencerais demain, si je pouvais, surtout avec un compagnon comme vous ; et nous aurions de belles dissertations d'archéologues, car je suis archéologue aussi, archéologue pratiquant, à telles enseignes que j'ai fouillé un cimetière d'Etrurie, où, pour mes cinq cents francs» j'ai découvert une pierre à laver le linge du siècle dernier I

Et je n'en ai pas voulu à l'archéologie de ma déconvenue ! Je l'adore, l'archéologie, et d'un amour si jaloux que je redoute pour elle la profanation du public. Ma crainte, c'est que la foule qui ne sait pas quand le décor est vrai, qui ne voit pas quand l'accessoire a une utilité (utilité morale, nous tenons au mot, vous et moi) , qui n'apprécie pas assez ce qui colle à l'action et au personnage, n'avale glou-* tonnement ce que les délicats savourent, et n'entraîne l'art dramatique dans ce que le bon Laferrifere appelait « le matérialisme. » Voilà ma peur, je l'avoue ; et je redoute que les drames où la mise en scène est poussée à l'extrême ne donnent un exemple qui sera pernicieux le jour où il sera mal suivi. N'allons-nous pas sur cette pente, mon cher Sardou ? En sortant de la dernière pièce de Meilhac, j'ai entendu le public, tout en déclarant que la comédie lui paraissait légère, louer la perfection du décor représentant le contrôle du Gymnase. Oserai-je vous dire qu'à l'Eden, où l'on joue

226 Lk SAGESSP PARISIENNE

Messaline, j'ai surpris une comparaison irrespectueuse entre votre drame, où le, drame est si beau, et le ballet italien ? La foule est gourmande de plaisirs tout faits, parlant aux yeux, et, paresseuse, ne fait pas toujours l'effort qu'il faudrait pour « intellectualiser > la mise en scène. Elle même tend ainsi un piège à l'art. Ce n'est pas d'aujourd'hui. Je sais que vous aimez Horace. Écoutez ce qu'il dit des spectacles de son temps : < Un autre ennemi du poète, c'est le public. On l*entend, au milieu de la pièce, réclamer les ours et les lutteurs. Les plaisirs des yeux lui sont seuls chers. Il applaudit la cavalerie, les figures d'ivoire, les éléphants blancs. Le poète parle comme s'il avait un sourd pour auditeur. L'acteur au moins dit quelque chose ? Non. Qu'applaudit-on donc ? Une riche étoffe en pourpre de Tarente. » Àitisi pensait Horace. Prenons-le pour arbitre, lui qui a iiiiEst modusinrehus... Vous ne pouvez ignorer le danger que quelques-uns signalent pour le théâtre de demain. C'est à vous, qui êtes si bien maître dans votre art, que j'aime à en parler. Il m'a semblé que la passion apportée dans une

querelle de détail, sur un point d'archéologie bien négligeable, pouvait induire le public en erreur sur vos doctrines dramatiques. Vous m'avez un peu légèrement accusé de mépriser la mise en scène : le public a quelque tendance a vous trop louer de l'adorer, comme il l'adore lui-même. Je n'essaye-

rai pas, par une basse envie d'impuissant, de le « dégoûter » de cette maîtresse, dont j'apprécie les charmes. Mais je suis heureux de penser que vous et moi, nous ne la regardons que comme la servante d'une autre maîtresse plus belle encore, et dont on ne se « passe » pas, celle-là, quand on pratique ou qu'on aime un art qui, d'Eschyle à Hugo et de Térence à Augier, reste le même en ses grandes lois.

Bien cordialement à vous.

païenne

Un beau titre et un drôle de livre ! Paillard, précieux, pédant, ennuyeux et original, mais pas comme Tauteur Ta cru. Pourquoi ce livre ne s*appelle-t-il pas La Païenne? C'est que le titre appartient à M. Laurent-Pichat. Mme Adam a supprimé Tarticle et gardé le mot. Rien, d ailleurs ne lui appartient en propre dans cet ouvrage. Car Tidôe de Tamour païen se trouve dans Balzac, dans George Sand, dans Gautier, dans les œuvres oubliées d'une femme de talent qui fut modeste, M°' Valrey, partout enfin. Ah I les femmes I Même les bas-bleus, elles restent encore ménagères et n'oublient jamais les conseils pratiques de la Cuisinière bourgeoise sur l'art d'accommoder les restes !

Comme M^e Adam, ainsi qu'on sait, n'est pas ennemie d'une douce réclame, il y a quelque temps qu'on nous parlait de Païenne. Les petits reporters du nouvel hôtel de Rambouillet en menaient grand bruit. Déjà les journaux de la réaction, avec qui l'auteur est en tardive flirtàtion, nous en avaient

donné la dédicace. Un bijou, cette dédicace, un bijou indiscret, d'une vanité naïve et rare ! Elle s'adresse à M« A. Dumas. J'imagine qu'on avait rêvé avoir une préface du grand préfacier. Mais, ayant écrit la préface de Vlmitation de Jésm-Christ^ M. Dumas n'a pas eu grand goût à écrire la préface de Vlmitation de Karageuz. A défaut de préface, il a subi la dédicace. C'est à lui qu'est offerte cette « apothéose de l'amour >, où l'on trouve, paraîtil, € un double courant mystique et sensuel », et « un cantique d'amour, à la fois divin et humain. > Dans le val fermé (Vaucluse), où Pétrarque chanta Laure, M^e Adam a découvert une grotte, une fameuse grotte, mes amis, qui « abritait un Dieu fécondateur I » C'est là que son héroïne conduit son héros, afin qu'il s'inspire des bons exemples que ce polisson de Priape donnait au monde. Sujet gai sous la plume bien taillée d'une femme I Malheureusement, tous ces baisers, dont un volume de deux cent quarante pages est plein, ce sont les baisers de Philaminte à Vadius. Ce sont les baisers donnés pour l'amour du grec. Ah! si au moins ces gens-là s'aimaient à la bonne franquette. Mais cette Païenne, voyez-vous, c'est tout simplement Cathos devenue hystérique I

La païenne de Mme Adam répond au nom légèrement prétentieux de Mélissandre. Elle est femme d'un seigneur de Noves, descendant de la Laure de Pétrarque, amoureuse d'un peintre, Tiburce Gar-

danne (du nom d'un petit pays de Provence), et adoratrice du Soleil. Le livre est tout entier fait des lettres de ces deux personnages.. Je crains que M. Cochery soit encore le seul à goûter chez nous le roman par lettres ! Il est ennuyeux. Mais ici, au lieu et place de l'intérêt que le roman n'a pas, nous trouvons l'intérêt, toujours vif, de l'éternelle comédie de la préciosité mêlée au sentiment, avec quelque chose d'à peu près nouveau, la pédanterie accompagnant le libertinage. Les livres du dixhuitième siècle ont souvent ce ragoût particulier. M"'^ Adam a, jadis, écrit un roman assez innocent, V Éducation de Laure. Elle en empruntait le titre à un livre, attribué à Mirabeau, où se trouve justement ce mélange de tableaux erotiques et de dissertations philosophiques qui plaisait à nos pères. Païenne en a gardé quelque chose, tout ce qui pouvait être écrit par une femme qui ne pousse pas encore l'amour du bruit jusqu'à la recherche du scandale, et qui, en somme, ne dépasse pas les limites de la liberté de paroles que l'usage du monde accorde à la maturité de l'âge.

Nos amoureux commencent donc par s'écrire, s'envoyaht des petits morceaux de style descriptif. Mélissandre compose des tableaux à la plume, que Tiburce met sur ses toiles... Mais, de ce jeu innocent on passe vite aux confidences. Tiburce a « le cœur dévasté », et pour le distraire, Mélissandre lui conseille de se portraicturer lui-même, en met-

tant sur son visage « les sentiments nébuleux > de Pétrarque. Et tandis que le peintre s'eflforce à cette besogne, Mélissandre regarde coucher le soleil, observant < les globules de lumière qui semblent tomber de ses lèvres, signes divins, formant des caractères enchevêtrés que seule peut-être, — ditelle, — depuis lés âges passés de la Grèce antique, je commence à déchiffrer. » Tiburce, en apprenant que soH anrie lit dans les globules qui tombent des lèvres du soleil, est un peu étonné... Il demande une explication, et Mélissandre s'explique. « Elle est païenne >, dit-elle, et c'est là ce qui la distingue des autres femmes.

Toute frllotte, MéHssandre reconnut, < ses idées gravitant sans éffort'dans les voies supérieures où Ton rencontre les dieux », que l'homme moderne « a des sens atrophiés », et le soleil devint « sa ;^ï*bmiète passion ». Elle « animalisait » aussi les ïorrtfes des ' raontélgfifes, et se seùtait « nuage au vent, terre à la pluie, roche au soleil, poisson dans Veau». Elle observait la vigne, qui, quand elle est vierge « a le sang aux feuilles, comme les jeunes filles Tont aux joues; car le fruit seul règle le cours normal des sèves. » Grâce à cette éducation qui s'est faite toute seule, Mélissandre se déclare prête à être, pour Tiburce, une « initiatrice ». Vous jugez si le peintre se laisse «initier » et de quel entrain il y va I Aussi Mélissandre se félicite- 1- elle bientôt d^âvoir été trans-

portée dans un monde « irréel >. Irréel ? chère pédante? C'est ainsi que nous appelons les femmes des anges tout juste quand elles nous ont montré qu'elles n'en étaient pas !

C'est à la page 35 que Mélissandre entre dans « l'irréel » ou que « l'irréel » entre en elle. Le « canti que » commence. Tiburce n'est pas un gaillard qui se contente « d -enlacer son âme à l'âme > de son amie. Il la prie de lui faire part de « son enveloppe physique », et elle n'a garde de le faire languir. Heureuse d'avoir trouvé en Tiburce « le moi détaché de ses entraves »» elle conduit son disciple à la grotte que vous savez. Là. Mélissandre eut < la vision religieuse et païenne du grand être terrestre avec son œil unique. > Et Tiburce donci L'antre sacré, qui attire « la vie pour l'engloutir », l'avait attiré. Et le soir, en se couchant, il se rappelait avec plaisir les paroles << définitives » de son amie. Déânitives! Je le crois bien. M. de Noves est bien définitivement trompé !

Tout aussi bien, Mélissandre se décide à nous parler de son mari, pour nous dire tranquillement que « son amour n^est pas coupable, et qu'il est consacré par sa hauteur morale », commode théorie de toutes les rôtisseuses de balais, bien supérieures à Mélissandre et bien moins dangereuses qu'elle, car l'adultère est surtout criminel qui se donne des airs de vertu. Quelle que soit, d'a^leurs^ la hauteur morale de son amour, Mélissandre le

fait descendre Yolontiers au niveau de tous les canapés qui s*offrent à elle. Elle demande à Tiburce de « peindre nos visages dans Textase d^hier. » L'illustration manque au roman I Et, après Tintimité de la chambre, il faut à Mélissandre les joies du plein air! «L'amusant jeu d'amour! — écritelle. Sous un dôme de lierre, à Tombre des pins, Tun de mes dieux y présidait... Et quelle victoire ! Sans rien saisir, tu t'es grisé ! » Mais, sapristi 1 Le val clos est donc fermé aux gardes-champêtres !

Des gens qui se gênent aussi peu et qui prennent le ciel du bon Dieu pour ciel de lit, se font imman* quablement pincer. Voici que M. de Noves intervient, et sa femme l'envoie promener. Elle continue à donner à son amant « la certitude d'avoir pénétré dans un monde nouveau, inexploré. » Cependant, ce qui ne nous surprend guère, Mélissandre tombe malade. Elle rêve. Tiburce aussi rêve, il rêve d^ Apollon « qui s'est échappé de la tunique » de Mélissandre. Guérie avec un peu de repos, la belle rejoint son ami qui, du coup, « se trouve grandi de vingt coudées. > Peste I Et Tiburce devient exigeant. € J'ai épuisé la coupe du bonheur, dit-il : remplia-la de nouveau. Je ne puis supporter la vie, si tu ne me verses tous les jours le divin breuvage. » Pris d'une folie hystérique, ce pauvre Tiburce s'imagine « jouir de l'amour d'une Sémiramis » : il < perd le sentiment de son sexe » et quand il

vient « adorer Mélissandre sur son propre autel », celle-ci « vit dans un nuage d'assomption. » O pathos I

Heureusement ces excités sont séparés. Mélissandre est emmenée à Marseille par un père prudent, € J'aimais hier dans l'Olympe, dit-elle dans son baragouin, je suis précipitée dans le Ténare. » Les lettres consolent cette séparation. « C'est Vénus tout entière à sa proie attachée », dit Mélissandre, en parlant d'elle-même. Et Tiburce répond du même ton : « Quel pouvoir est le tien, ô ma belle maîtresse! Qu'il est fortifiant! Loin de m'amollir, il m'excite I » Et cependant, quand Tiburce va retrouver Mélissandre à Marseille, il n'est pas sans inquiétude sur leur premier rendez-vous. « Avec quelles délices j'éprouverai la commotion de son premier baiser ! Je me dominerai, mais je confesse que j'ai peur de faillir au premier choc. » Heureusement, grâce au Dieu de la grotte, le bon Tiburce ne défaille pas, car, Mélissandre lui écrit : « Je t'aime et je t'admire 1 Quelle poésie tu as su mettre dans ce renouveau. . . > Les amants échangent encore quelques épîtres, que Mélissandre qualifie « d'incomparables ». Tiburce parle de ses rêves, de « la galerie de Diane, où l'on verrait, la déesse do mon cœur dans ses plus triomphantes attitudes. » Il raconte « qu'il a perdu près d'elle la notion des choses qui se mesurent, » qu'il l'a quittée < brûlante » pour la retrouver «rafraîchissante »; il

LA SAGESSE PAKISIENliE 235

raconte... que ne raoonte-t-il pas? Mais comme il faut finir^ à défaut de là (Conclusion logique du roman : bromure et douches, — Mme Adam tue ce pauvre M. de Noves et « la païenne » se marie. Je plains Tiburce. Il a bien eu la joie d'Apollon. Mais roiympe à douze grands dieux^ sans compter les petits...

Ce livi'e, que je viens d'analyser en conscience, est l'œuvre la plus importante de Mme Adam, qu'il classé. Jusqu'ici, elle avait publié de petits romans innocents, et tiré quelques légères moutures du sac de Mme Sand. Elle avait écrit, peut-être avec un collaborateur, lés Idées anti-prudhoniennes, qui lui valurent, dit-on, les compliments polis de M. le miniistre de Tintérieur d'alors. On s'était montré indulgent pour ces essais sans conséquence. Mais voici qu'après le Voyage autour du grand Pin, elle nous donne le voyage aujourd'hui, autour dé je ne sais quoi que je ne saurais dire. La grande prétention de ce nouvel écrit force la critique à la sincé^ rite. Jamais style plus emphatique ne vint essayer de dissimuler le vide d'un sujet 1 Que sont donc ces amoureux ? Ils ont tous les deux le même caractère qui est de ne pas en avoir. Us parlent de la même langue de pion excité et d'institutrice délirante. Païenne, cette folle? Mais la femme païenne, c'est la raison, la grâce^ la pudeur... La Lysistrata d'Aristophane, cette admirable création, a plus de retenue avec ses gros mots que Mélissandre avec

^36 Là SÂGBSSB PARISIENNE

ses préciosités erotiques. Cette Grèce de M^eAdam, c*^t la grande Grèce corrigée par un naturaliste de second plan I C*est le détraquage importé dans le monde de l'harmonie, c'est la folie introduite dans Tempire de la raison, c'est la crise de sainte Thérèse, prenant Apollon pour Jésus... De tels livres sont autrement dangereux que les pages gaillardes de nos conteurs. Ce livre n'est qu'un mauvais rêve.

Rêve, d'ailleurs, et rien que rêve. Mme Adam, par une singulière faute de goût, s'est mise sur la couverture en costume de Diane, telle qu'elle était, il y a une vingtaine d'années, avec un croissant sur la tête, ce croissant qui faisait rire Musset en ses chansons impertinentes. On en a conclu que le livre avait quelque chose d'une confession, et que le portrait que Tiburce nous fait de Mélissandre pourrait bien être celui de l'auteur, tracé peutêtre d'une autre main que la sienne. Je ne crois pas un mot de ces badinages. Il y a trop de cruauté à prêter ainsi à une femme des ridicules qu'elle n'a pas. Pour moi, la femme a eu beau solliciter l'attention de la foule de toutes les façons, attacher des lanternes à sa maison et des reporters du Gau^ lois à sa personne, se jeter à corps perdu dans la politique, la diplomatie, les bals champêtres, les fêtes de charité, présider les dîners de Girardin, ouvrir une table d'hôte aux amis de Gambetta, afficher des amitiés illustres suivies de brouilles

retentissantes, ouvrir sa porte à l'Europe et frapper en vain à celle du czar, protéger des acteurs, protéger des chanteurs, protéger des poètes, protéger des sous-préfets, prendre des actions à M. Bontoux et en faire prendre à sa Revue, être partout sur terre et sur mer, parler de tout, assez haut pour que tout le monde l'entende, trancher, juger, et rendre même Sarah Bemhardt jalouse de tant de bruit, quand je tiens un livre, je ne m'occupe pas de Tauteur. L'œuvre me suffit. C'est Tavortement d'un écrivain. qui a toujours voulu, comme disait délicatement un de ces Grecs que M^^ Adam aime tant, « chanter plus haut que sa lyre, »

Page 1