‹ La sagesse parisienneChapitre 23 sur 32 · LES BLASPHÈMES · texte numérisé non relu

LES BLASPHÈMES

M. Jean Richepin vient de publier, chez Tédîteur Maurice Dreyfous, le volume de p^ô^ intititlé ; Les Blasphèmes. Les bibliophiles achètteront tous ce livre superbement imprimé. Ceci dit, parlons de l'œuvre. M. Jean Richepin nous y convie dans sa préface. Je n'oserais pas dire qu'il nous y encourage ; car, à son avis, ce livre scandalisera les dévots, fera s'insurger les déistes, indignera les panthéistes, mettra en furie les libres-penseurs, mécontentera les matérialistes, chagrinera les savants et révoltera le reste du monde. Il devrait s'appeler, ce livre : Un contre tous, un ayant naturellement raison contre tous, tourbe de sots et d'hypocrites. Est-ce pour cesser d'être rangé dans cette < tourbe » et d'avoir seulement l'embarras du choix entre la sottise et l'hypocrisie ? Je ne sais. Mais je dois déclarer que j'ai lu le livre sans être scandalisé, sans m'insurger, sans me sentir indigné, furieux, mécontent, chagriné ou révolté. J'ai trouvé l'œuvre, tout ensemble, admirable, précieuse et

enfantine . Je ne sais si elle a été écrite en dilettante, mais ce n'est qu'en dilettante que j'ai pu la lire. Et, à ce titre, j'y ai pris un grand plaisir.

O désespérances des poètes, ô blasphèmes des rimeurs, je vous connais depuis longtemps ! Olympio pleure, Lamartine gémit, Musset raille, Byron manfredise, et de tout cela, il ne reste que de beaux poèmes, imprimés avec soin, corrigés avec amour, qui font la fortune et la gloire du désespéré. Certes, je ne dis pas que l'inspiration Âes Blasphè^ mes, pas plus que celle des Tristesses d'Olympio, soit tout entière factice. On a des journées tristes. Mais c'est un poète qui nous a appris que les douleurs qu'on raconte sont consolées, et les pleurs imprimés sont des pleurs séchés. Ceci est vrai pour les infortunes réelles, tangibles, misères, morts, hontes, qui nous viennent de la vie et d'autrui. Combien plus vrai pour les douleurs dont la source est en nous? M. J. Richepin, par exemple, souffre de l'ignorance et de l'impuissance de l'homme. Inûniment plus idéaliste qu'on ne le pense, il se préoccupe de l'avant et de l'après de la vie. N'en découvrant pas les lois, il nie qu'il en puisse exister, ce qui est un mauvais raisonnement. Il a aimé la Nature, qu'il a goûtée naïvement : il la déteste depuis qu'il lui a demandé des secrets qu'elle garde pour elle. Le voilà pessimiste, schopenhauerj en, attribuant, comme la vieille école grecque, les .choses au hasard, et athée. Il insiste particulière-

ment pour qu^on le croie athée, ce qui est aussi imprudent que d'être déiste. Mais Voltaire a fort bien expliqué qu'on pouvait être athée, galant homme et heureux. On peut attribuer la vie au hasard et trouver la vie bonne. Le culte d^une sorte de Nirvana convulsif ne fera pas de disciples, ne remplira pas même la vie d'un homme bien portant. Il serait aussi peu raisonnable de croire à l'absolu du mal qu'à l'absolu du bien. La vieille querelle d'Heraclite et de Démocrite est un thème d'école. Si la Nature a le tigre, elle a aussi le perdreau, et l'homme, que ce soit le hasard ou autre chose, a inventé le fusil pour le tigre, et la broche pour rôtir le perdreau. Il est toujours une heure dans la vie où ces simples observations mettent un baume au cœur ulcéré du poète I Cette heure viendra pour M» J. Richepin, je n'en doute pas. La maladie noire passera. Elle est en voie de guérison, puisqu'elle se traduit en vers précieusement ciselés, en subtils et intéressants exercices littéraires.

Ce n'est pas sans raison que je me sers de ce mot, car la littérature, je la trouve partout ici, dupant le poète, — et tant mieux pour lui et pour nous I II a cru, par un escalier vertigineux, arriver à « l'épouvantable et serein nihilisme. > Épouvantable et serein ? Ces deux épithètes, qui font admirablement, sont de pure littérature. Le propre même de toute croyance absolue, c'est le repos profond de l'esprit. Si on est tout à fait nihiliste.

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on est parfaitement serein. L'épouvante vient du doute. Et encore je connais fort bien, oh! tout à fait bien, de purs sceptiques qui ne sont point épouvantés de la quantité de « peut-être » dont la vie est faite. Ils s'en accommodent fort bien, pre^ nant leurs désirs non pour des réalités, mais pour ce qu'ils sont, de simples désirs, qui, réalisés ou .non, font Texisteuce assez douce pour qu'on n'ait pas à donner son âme ni à Dieu ni au Diable I

Cette humeur tolérante, curieuse, d'une curiosité qui ne supprime pas la passion, mais qui la règle et la limite, me permet de parler de ce livre que M. J. Richepin appelle « la Bible de l'athéisme » comme d'une sorte de suites d'orchestre, c'est-àdire de morceaux de poésie excellents. En vérité, le philosophe, ici, n'existe pas à mes yeux, ou (ce qui revient au même) n'est pas. original. Croire que la vie universelle est un hasard, c'est une hypothèse connue et jugée : penser qu'elle n'a pas de lois, — remarquez que le hasard, à l'infini, peut en créer — c'est une observation incomplète à mon gré : trouver la vie mauvaise, c'est une aCTaire de tempérament. Cette hypothèse, cette observation, ce tempérament^ nous les avons connus depuis longtemps. Ce qui est une mode plus récente, c'est de conclure à rien et de célébrer ce rien en vers superbes. Il y a une école qui procède comme l'artilleur, qui prend un trou et qui met du beau bronze à Tentour ! Mais, pour le philosophe, non n'a pas

plus de réalité que oui. L'humanité dit tantôt oui, tantôt non ; et le sage ne se hasarde pas trop à dire quand elle a raison, car le oui et le non ont, chacun et dans le relatif, leur heure de vérité, d'utilité ou d'agrément. Et l'art, le grand indifférent, fait son affaire de tout.

Il est très grand dans les Blasphèmes, Un peu trop, à mon goût, de gros mots, d'expressions triviales que je blâme surtout parce qu'elles constituent une « manière » et que toute manière rend suspecte l'inspiration. Il n'est pas besoin de dépecer en petits morceaux la charogne célèbre de Baudelaire, dont M. J. Richepin procède, ainsi que du V. Hugo de la Légende des Siècles y et aussi du Flaubert qui donnait l'élan lyrique à un pessimisme ne dépassant guère, au fond, le bougonnement d'un bourgeois acariâtre. Mais aussi des trouvailles de rjrthme, des étincelles de mots, une main sûre d'ouvrier et partout, et toujours, même dans la négation de tout idéal, la lueur de Tidéal qui s'échappe, comme les rayons à travers les doigts inutilement serrés de l'homme de la légende! Hé oui 1 Manfred, renouvelé par Schopenhauer, Manfred, un peu pédant, qui parle de la substance et du contingent, nous plaît et nous charme quand il nous dit, blasphémant ou non, les simples choses de la matière, et la poésie reste, et le prétendu blasphème passe I N'est*ce pas d'ailleurs reconnaître les dieux, tous 1^ dieux, que les insulter ?

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Les pièceis dés Blasphèmes sont très variées. Le prologue est une ode, d'un mouvement superbe, dans le rythme cher à J.-B. Rousseau, qui, en affirmant « l'athéisme » du poète, développe le lieu commun du bonheur de la Foi, Puis, c'est un poème, la Vie, qui débute par ce vers d'un pittoresque outré :

Ah ! ne me parlez pas da printemps ! Zat 1 assez !

et aussitôt, avec l'inconséquence heureuse des poètes, M. J. Richepin nous en parle :

Je le sais parbleu bien, qne les froids sont passés, Qae ma fenêtre close au soleil s'est ouverte, '

Et que les cieux sont bleus et que la terre est verte

Avril nimbé de fleurs, juillet casqué de flamme? Septembre chevelu de pampres sont trop gais.

Il nous faut un oiel noir, comme nous avons Tâme, Et des champs aassi ngs que nos cœurs fatigués.

Paysage d'hiver, soit, mais paysage, c'est-à-dire hommage rendu à une forme d'idéal. Après le poème, une série de sonnets amers. Ces < sonnets » c'est ce que je goûte le moins dans le livre. Non que la forme n'en soit belle, parfois impeccable . Mais dans cette façon de ne voir dans la naissance de Tenfant qu'

Un spermatozoïde aveugle dans Tovaire,

dans ces négations des sentiments instinctifs de l'homme, il y a une observation incomplète de la vie, qui est une manière, une affectation. Les ins-

tincts de l'esprit, même dus à l'hérédité et à Taccoutumance, sont un phénomène que le poëte ne peut négliger. C'est l'immense erreur des écoles matérialistes, de ne pas tenir compte même des instincts . On n*a . pas supprimé les sensations universelles que cause le spectacle de la douleur d'autrui en écrivant, sur les larmes, ce vers de chimiste :

Eau, sel, soade, macas, et phosphate de chaux.

L'amour aussi, comme le rire, trouverait sa formule physique ou son mécanisme physiologique. Mais on ne fait pas d'enfants avec une formule, et il y a,, dans les attractions, un élément psychique aussi réel que l'autre. Sans cela, pas de notion de la beauté. Et la beauté, le poète la niera-t-il ? Le poète, après avoir < blasphémé » — gardons ce mot, auquel il tient, — les sensations et les instincts, s'attaque aux idées, et se désole de l'impuissance du savoir. Il y a là un sonnet qui m'a particulièrement touché, la Tour de Babel, parce que, dans un temps où je m'adonnais à la poésie, j'en avais écrit un, sur le même sujet, en termes presque semblables. Car, moi aussi, j'ai été « désespéré, » et, à vingt ans, — dans la Revue de Paris — je donnai, écolier indigne, mon poème de désolation. Mais plus logique même que M. Jean Richepin, je concluais au suicide... Seulement, comme il y avait des arbres dans les bois, des eaux dans les rivières,

des livres dans les bibliothèques et des femmes partout, j'ai ajourné la logique solution de mon âme « revenue de tout! » Et je dis aujourd'hui, avec M. Jean Richepin lui-même :

désir d'infini, malgré tout persistant !

Hélas 1 il nous soutient autant qu'il nous accable.

On en meurt, — et la vie en est faite pourtant 1

juste constatation qui détruit, à elle seule, toute la morale des Blasphèmes !

Puis, c'est une sorte de Danse Macabre et un poème, Carnaval, où le poète se fait satirique et parodiste. Maïs bientôt lui-même semble reconnaître ce qu'il y a de trop aisé dans « la blague. »

« Laissons cette arme vaine au poing aux imbéciles ; » « Laissons les calembours à M. Homais, »

dit-il. Et, pour combattre Dieu, le poète vale chercher dans « la forêt des étoiles. » La Requête aux étoiles^ à qui il demande le secret de l'Être, est une admirable poésie, tout simplement parce qu'elle est faite de doute. J'en dirai autant, par instants, de la Prière de V athée. Admirons encore le Juif errant, qui voit mourir tous les Dieux, J'aime moins V Apologie du Diable. Le Diable, ici, tf est l'ange de la liberté et de la matière, en révolte contre le Dieu de la discipline et de l'idéal. Cette antinomie a traîné dans les écrits saint-simoniens.

Je passe sur la Mort des Dieux, — vous rappelezvous la fresque de Chenavard, sous ce titre ? —

bien que le poème soit d'un pittoresque superbe. Mais il n'est qu'un développement historique et philosophique sur une idée devenue banale. Qui- ^ conque pense aujourd'hui sait tout à la fois que les

Dieux meurent et que, de leur vivant, ils ne font pas toujours du bien à Thomme. Car, que sont les Dieux ? Une forme de l'idéal humain. Ce n'est pas, ô poète qui enfonces la porte ouverte des cieux, ce n'est pas tel ou tel Dieu qu'il faut tuer> ce n'est pas Jupiter à qui il faut s'en prendre, percé déjà de la flèche d'or de Lucrèce et de la petite épingle de M. Ducamp, premier destructeur des mythologies depuis quelques vingt ans, ce n'est pas l'idole qu'il faut frapper, c'est le cœur et le cerveau de Thomme où il faut détruire l'idéal. Et vous n'y arriverez pasi car vous-même, vous en êtes imprégné jusqu'aux moelles. Qui dit : Douleur, tu n'es qu'un mot, -— prouve qu'il souffre.

Je m'arrête de citer et d'analyser un livre qu'il faut lire et qui conclut, de la plus singulière façon, par une apostrophe au Christ futur. Car M. J. Richepin pense qu'une religion nouvelle naîtra au monde et que, du tombeau des Dieux morts, un nouveau Dieu sortira. Ce Dieu, par avance, il n'y croit pas. Parbleu I moi non plus, — et pas un homme raisonnable ne saurait croire à la réalité d'un Dieu à naître, qui ne serait pas éternel. Mais il faut croire à la réalité du phénomène moral qui veut que l'humanité ait un idéal, lui donne un nom

et une forme, selon les races et les temps. Cet idéal est, toujours ou presque toujours optimiste, idéal de bonté, de justice et de pérennité. M. J. Richepin croit en avoir un autre. Il le dit. Il pencjie vers le Diable, qui est pittoresque, et cela, — je vous le donne en mille, — parce que M. Richepin est Touranien. Du moins il le dit?

Est-ce sérieux? Sommes-nous en présence d'une conviction sincère ou d'une fumisterie considérable ? Je sais des gens qui hésitent.

Avant leii Aryas, laboarears de la terre,

nous dit-il,

Qui la firent germer sous leurs lourdes sueurs, Et qui mirent les dieux dans le ciel solitaire, Vivaient les Touraniens, nomades et tueurs. . .

Oui, ce sont mes aïeux, à moi. Car j'ai beau vivre En France, je ne suis ni Latin, ni Gaulois.

Tai les os fins, la peau jaune, des yeux de cuivre, Un torse d'écuyer et le mépris des lois...

L'idée de ce savant normalien, qui se réclame de quelque faute de sa grand'mère pour être Touranien, fils de Bohémien, et par conséquent n'adorer rien du tout, si ce n'est peut-être le Diable, et garder une dent terrible aux aryas, me paraît empreinte d'une fantaisie incomparable I Ce sont choses qu'on ne discute pas. Cet envahissement du Touranien dans la littérature ne me déplaît pas, d'ailleurs, car, sous le titre de la Chanson du Sang, M. J. Richepin a écrit une série de petits poèmes,

en général guerriers, appelés Marches touraniennes^ oii se trouvent de véritables chefs-d'œuvre. Mais que tout cela est d'un grand savant I Que cet athéisme et ce touranisme s'accordent donc bien avec une manière littéraire ! Aussi, mafgré le portrait à Tappui, ô fils de Gengis-Khan et fils des exterminateurs des Aryas blancs, j'admire en vous surtout, permettez-moi ce < blasphème, •> le fin lettré, le Grec raffiné, qui fait de la brutalité même une manière d'art, et, négligeant la philosophie qui vous hante, je ne m'inquiète pas de votre athéisme, athéisme de poète capable de créer des Dieux, et, poète, vous Têtes jusqu'au fond de vos moelles touraniennes !

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