‹ La sagesse parisienneChapitre 24 sur 32 · LA. MORALE ET LA LITTERATURE · texte numérisé non relu

LA. MORALE ET LA LITTERATURE

Les livres nouveaux font défaut. C'est, pour toutes choses, la morte saison, et les théâtres même, rouvrant leurs portes, ne se risquent à aucune œuvre inédite. Le moment est bon pour philosopher. Je veux dire un mot d'une question grave, et qui m'inquiète et me trouble. C'est la question de la morale en littérature. Oserai-je dire que je n'ai pas, là-dessus, une opinion bien nette et bien ferme? Pourquoi pas, après tout, ne pas en faire l'aveu? Sur les choses de la politique, le journaliste est presque tenu d'avoir une doctrine absolue, et, vis-à-vis des hommes qui gouvernent, il n'y a pas de situation commode entre l'admiration ou la haine. La République est un coupegorge ou un paradis terrestre, et les ministres sont des gens de génie ou des scélérats imbéciles. C'est par de semblables affirmations, également exagérées, que procède la presse politique. Il paraît que cela est nécessaire à son crédit. Certes, j'espère pour le bon sens français, que ni ceux qui écrivent

sur la politique, ni même tous ceux qui lisent ce qu'on en écrit, ne prennent au pied de la lettre les violences quotidiennement débitées. Si on croyait tout ce qui se dit sur les partis qui nous divisent, on ne pourrait sortir sur le boulevard sans avoir, de crainte de rencontrer un ministre ou un opposant, une chaîne de sûreté à son gilet et un revolver sous la main. Mais la grande liberté de la presse exige ces parti-pris excessifs. Les opinions moyennes sont peu goûtées . La presse politique a quelque chose d'un orchestre forain. Il faut y jouer fort plus qu'y jouer juste. Une petite flûte délicate, un violon tendre s'y perdent entre le sifflet des clarinettes et le tapage des grosses caisses.

Mais la presse littéraire n'est pas tenue à de telles exagérations. Il est permis, sans passer pour un sceptique, de présenter au public un point d'interrogation et de le consulter, l'exciter à réfléchir sur un problème au lieu de penser pour lui et de vouloir lui imposer sa doctrine. C'est ce que je fais aujourd'hui, non sans y être poussé par l'actualité, car on parle de reprendre, en Cour d'assises, de vieilles poursuites interrompues contre un livre oublié déjà, et on instruit contre des livres plus récents. Les romanciers contemporains, qui ont le langage vif, se montrent inquiets de ces menaces de la justice. Tout ce qui touche à la censure au théâtre et à la répression des livres par les tribunaux a le don de passionner les lettrés et même le

pablic. Et il me semble que l'opinion de tous, sauf les partisans de la liberté absolue de la presse, qui sont des rêveurs, est que la justice, dans ces matières, manque d'esprit de suite, de doctrine et d'opportunité.

Tout d'abord, elle est vraiment trop lente. Le proverbe dit bien qu'elle marche pede claudo, d'un pas boiteux. Mais il y a des boiteux qui, au physique et au moral, savent fort bien où ils veulent aller et y vont droit, tels que Talleyrandou Byron. Ce n'est pas à leur façon que la justice boite, mais bien, comme un vrai cul-de-jatte, qui marche de travers, n'atteint pas le but. Les carabiniers, dit la chanson, arrivent toujours trop tard au secours des particuliers : on les calomnie, ces braves gendarmes et ces utiles agents qui arrivent souvent assez tôt pour recevoir leur part des coups. Mais que dire des juges d'instruction ? Quand on leur défère un livre, il y en a pour trois mois, pour six mois, parfois pour un an et plus 1 Un livre paru en Belgique, Autour d*un clocher, est à l'instruction depuis trois mois ; SarahBarnumet Marie Pigeonnier ont été condamnées de compagnie, après huit mois : enfin Chariot s'amuse, paru le 10 janvier 1883, passera en Cour d'assises, s'il y passe, en octobre ou novembre 1884. A tous les points de vue, c'est là une faute. Quand le parquet juge un livre scandaleux et criminel, il a un double devoir à remplir: punir l'auteur et, ce qui est plus important, ar-

rêter le scandale. En poursuivant un livre quand il a été vendu à cent mille exemplaires, il n'accomplit pas le second de ces devoirs. Loin de là- Il contribue à donner un regain de succès à une œuvre oubliée, la signalant aux curieux et aux amateurs à qui elle avait échappé.

De plus, s'il est des délits pour qui la prescription doive être rapide, ce sont bien les délits politiques et littéraires. Qu'est-ce qu'un article de journal, quelque incendiaire ou leste qu'il soit, quand quinze jours ont passé là-dessus ? On peut dire que le corps du délit s'en est allé en fumée. Qu'est-ce même qu'un livre après quelques semaines? De l'état vivant d'actualité qui excite la curiosité, il est passé à l'état de document appartenant à l'histoire des lettres. En un très peu de temps, le livre change de caractère, et, quand des années ont passé, le délit, — si délit il y a, — devient de ceux dont on peut dire : felix culpa, heureuse faute. Car on ne peut nier que les livres les plus hardis, les plus libres, les plus scandaleux, ne prennent, dans l'histoire, une place honnête et utile. Qui voudrait que la censure ait rayé des œuvres d'Aristophane les effroyables injures et les effroyables obscénités que lui inspira sa haine contre quelques Athéniens, politiques ou débauchés ? M. Sardou aurait-il ja* mais eu l'idée de faire un drame avec Théodora, si les Histoires secrètes de Procope n'avaient pas donné sa couleur au personnage, en nous montrant l'im-

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pératrice encensée parles évêques, réunissant dans un banquet, au temps de sa jeunesse, alors qu'elle était le mime à la mode des Folies-Bergère du temps, dix jeunes amants à qui elle se livrait sous les yeux de trente esclaves nues ? Quel poète oserait aujourd'hui écrire le: Formoswm pastor Corydon ardebat Alexim, qu'on peut lire dans les collèges? Que de procès pour les Épigrammes de Martial, que de saisies pour la Vie des honnestes Dames! Tous ces livres, pourtant, on les lit, on les a, on les admire. L'accoutumance est tout, a dit Montaigne. Tout écrit qui a bénéficié de cette accoutumance redevient innocent, et ce bénéfice s'acquiert vite. Si tant est qu'un livre ait un parfum dangereux comme une fleur vénéneuse, ce parfum s'évapore vite, quand il a passé sous le nez des premiers lecteurs.

On nous dit, il çst vrai, que le caractère délictueux d'un écrit tient aux mœurs du temps où il a paru. Les libres Athéniens, les Romains corrompus, les hommes du seizième siècle, enivrés de la Renaissance, les gens de la fin du dix-huitième siècle, pleins d'un libertinage d'esprit qui date de la mort de Louis XIV, n'étaient pas choqués par des façons dépenser et de dire qui blessent nos délicatesses. En ce cas, la doctrine de la justice doit avoir pour base solide la connaissance de nos mœurs. C'est là le nœud et le vif de la question. Cette juste connaissance de nos mœurs, Ta-t-elle eue? L*a-t-elle au-

jourd'hui? Pour le passé, la réponse n'est pas douteuse. Depuis la Révolution, en matière de répression littéraire, le pouvoir n'a obéi qu'à des considérations de politique . Le premier Empire laissait vendre au Palais-Royal les erotiques du dix-huitième siècle et ne permettait ni de jouer ni d'imprimer une innocente tragédie de A. Duval, Edouard d'Ecosse, sous prétexte que cet Edouard ressemblait au duc d'Enghien. Ajoutons de suite que la Restauration se hâta. .. de proscrire la même tragédie : Edouard ne rappelait plus le duc d'Enghien, mais le duc de Reichstadt. L'interdiction de la Dame aux caméliaSy la poursuite fameuse de Madame Bovary^ furentelles inspirées par une connaissance exacte des mœurs du second Empire? Pas un instant. Elles servirent un mouvement de la politique de l'empereur, qui faisait des avances au clergé et payait son sacre.

Aujourd'hui, sur ces matières, la Justice, si elle a cela de bon de ne pas être au service de la politique, ne paraît pas avoir plus de doctrine que par le passé. C'est qu'il n'est pas aisé d'en avoir une ! Faut-il s'en référer à l'état des mœurs pour juger un livre? Soit. Mais les romanciers que j'appellerai « naturalistes», pour faire court, malgré Thorreur que ce mot mal fait m'inspire, sur qui tombent d'ordinaire les foudres de la justice, répondent, non sans raison, qu'ils n'inventent rien. Ne rien inventer lait partie de leur doctrine littéraire. Ils

peignent les choses qu'ils voient, et, si on les pousse un peu, ils établissent aisément que leurs récits sont des procës-verbaux, dont ils peuvent justifier l'authenticité. Une société a-t-elle le droit de défendre qu'on dise ce qu'elle fait t Juvénal commet* il un attentat aux mœurs, quand, en termes vifs, il montre Messaline et il la montre où elle allait, en effets tout Rome Payant su ? N'est-ce pas une suprême hypocrisie d'avoir des vices et de ne pas vouloir qu'on les dise î L'autre jour, à propos d'un procès^ M* Sarcey nous parlait, comme d'un fait juridiquement acquis, des femmes du monde sacrifiant aux étranges curiosités qui font que Baudelaire, — un autre auteur poursuivi, — damne en des vers admirables, Hippolyte et Delphine. Pourquoi le romancier n'analyserait-il pas le vice que le légiste constate, que le poète chante f L'étude des mœurs, c'est le domaine des romanciers. Si elles sont mauvaises, est-ce sa faute ? Il tient le miroir de la Vérité. Brisera-t-on ce miroir, parce que le monde s'y refiëte tel qu'il est?

Voilà pour le fond. Mais une question de forme intervient. Soit, dira-t-on. Peignez les vices de la société, mais peignez-les avec des expressions choisies. Pas de mots crus, des périphrases. Avec cette précaution, tout passera. On a pu, disant tout, écrire sans inconvénient Ursule, la Comtesse de Cha^ lis, la Fille aux yeux d'or. Mademoiselle de Maupin, la Dernière Incarnation de Vautrin et ce Monsieur Au^

guste, de Môry, qui est la même chose que le Chariot s*amuse de M. Bonnetain. Les mauvaises mœurs ou les mœurs étrangeS; dans ces livres, sont décrites; mais en termes choisis ces vilaines choses sont mises. Faites de même. A ce discours, les romanciers répondent que, si c*est hypocrisie de ne pas raconter ce qui est, c'est pruderie de ne pas le raconter en termes nets : que leur prose, comme le vers du satirique, peut être rude et grossière, mais honnête femme au fond : que la feuille de vigne est une aggravation de la nudité, et qu'elle est plus obscène pat les imaginations qu'elle éveille, que la nature, qui ne Test pas en soi ; que la périphrase a des perfidies que ne connaît pas le mot; enfin qu'en dernier ressort la grossièreté peut être une faute de goût, et n'est pas une faute contre la morale.

Il y a du vrai dans cette thèse, et il est vrai que les gros mots sont moins corrupteurs que les sousentendus libertins ou le style sentimental. Un homme d'esprit du commencement de ce siècle, membre de l'Institut, s'amusa à écrire un livre erotique (un bijou d'ailleurs), iniitnlé: Point de lendemain, et en fit deux versions. L'une, à la façon des erotiques brutaux tels que Nerciat ou Rétif; l'autre, où l'on ne trouvait pas un mot qui ne se pût dire devant des jeunes filles. Il fit lire ces deux versions à une femme, lui demandant celle qu'elle préférait. La dame, ingénument, avoua que l'ardeur amoureuse éveillée en elle par la version

chaste en ses expressions n'avait pu être calmée que parla lecture de la version ordurière.

Mais si le romancier a le droit de peindre les mœurs de nos temps, si, d'autre part, les expressions grossières, la langue des hommes entre eux, — que pour mon compte, je blâme au plus haut point — ne sont qu'une faute de goût, quel sera donc le mauvais livre ? Où commencera-t-il? Pour le déclarer tel, quel critérium adopter? Hé bien I dit-on, on verra TefTet produit sur les imaginations, en particulier sur la jeunesse, et on cherchera les intentions de l'auteur. la terrible et délicate lâche! car si on fouille un peu avant dans ces abîmes qui sont les cœurs naïfs des jeunes êtres, on trouvera peut-être que Paul et Virginie a perdu plus de petites filles avec leur cousin que ne Teût fait la lecture du plus osé des erotiques. Quant aux intentions, il n'est pas un auteur libertin qui ne sache se convertir au bon endroit, et chanter la tempérance après avoir, sous prétexte de morale, donné le spectacle des Ilotes en fête. C'est l'enfance de l'art. Aussi, si je sens très bien, pour mon compte, où le goût est blessé dans certains livres contemporains, si je devine, oserai- je dire, le secret vouloir de Tôcrivain, obéissant à un tempérament sincère, accomplissant une œuvre d'art ou poursuivant une spéculation indigne, je n'oserai affirmer qu'il soit des règles sûres pour déterminer ces délicates nuances.

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J'ai vivement blâmé certains écrits. Mais, entre le blâme de la critique et les condamnations de la justice, il y a un abîme. Et peut-être est-ce parce que celle-ci, n'ayant pas de doctrine d'origine politique, se sent impuissante à s'en faire une qui soit de morale pure, qu'elle hésite et met six mois pour lire et relire un livre, pour se décider à l'incriminer, frappant un peu, il faut bien le dire, au petit bonheur, car ses balances n'ont pas de poids assez subtils pour peser, sans se tromper jamais, la valeur morale d'une œuvre. Je pense, d'ailleurs, qu'il n'y a pas un bien grand mal à laisser le goût public se prononcer. Et le goût public, avec un instinct assez sûr, s'il croit que les honnêtes gens peuvent tout entendre, demande, comme la dame du siècle dernier, qu'on ne nous prenne pas pour trop honnêtes et qu'on ne nous en dise pas trop.

lb; roman « d'idées »

Je Tiens de lire un livre doux et triste, charmant et pessimiste qui porte, comme un conte d'Edgar Poë, ce titre abstrait et mélancolique : rirréparahle. Il a paru, ces temps-ci, non sans succès, mais j'oserai dire sans éclat... Le nom de l'auteur, M. Paul Bourget, n'est pas encore très connu du grand public, qui est aussi le gros public : le livre n'éveille aucun sentiment de curiosité. Il raconte des douleurs, mais des douleurs anonymes et n'offre pas à la vaniteuse et égoïste pitié de la foule cette joie de pouvoir dire en le lisant : « Ah ! cette pauvre madame X... I » Mais ce livre, imprégné d'un de ces parfums singuliers qui paraissent faibles d'abord et persistent pourtant des mois sur la dentelle qui les a reçus, ira de -mam en main, lu et relu par tous ceux qui cherchent dans le roman non la distraction d'une heure, mais l'évocation d'une part d'eux-mêmes, qu'ils ignorent presque, et comme une lumière ou un guide pour descendre dans quelque profondeur de leur propre

cœur, où ils ont je ne sais quelle crainte ou quelle impuissance à s'aventurer seuls. Je ne fais pas de comparaisons, les trouvant presque toujours factices, quand il s* agit des choses de l'esprit. Mais VIrréparable a quelque point de contact avec Adolphe. Le i^evsonnagQ de Benjamin Constant, à première vue, irrite ou ennuie, tant on le trouve impuissant à vivre, maladroit à se retourner, incapable de mettre d'accord sa volonté et ses sentiments. Puis, peu à peu, cette impuissance, cette maladresse, cette incapacité, on les retrouve en soi, pour peu qu'on ait vécu, et on pleure avec ce héros de roman qui n'est ni fort, ni courageux, ni sage, et qui est si bien nous-mêmes à de certaines heures ! VIrréparable est un de ces livres qui ont, dans la vie, un moment pour être lus. L'auteur, dont l'esprit présente cette rareté d'être à la fois subtil à l'excès et ému, dit quelque part qu'il y a pour les femmes une heure où leur beauté s'harmonise avec la couleur et, pour ainsi dire, avec l'âme des choses. Une de ses héroïnes est une femme du matin, une autre une femme « de fin d'après-midi. » Son livre est un livre de fin d'aprèsmidi, où le souvenir vous berce entre le « à quoi bon » des désabusés et le « et pourtant il y a du bon » des âmes actives et viriles 1

Avec M. Bourget, qu'on connaissait comme poète et comme critique, la phalange des romanciers compte un jeune maître de plus. Son œuvre, un

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volume peu long, fait de deux récita et de quelques courtes études, prend rang dès aujourd'hui par un caractère particulier. Il a raconté des histoires, dit-il lui-même, < dont les grands événements furent des idées >. Par ce parti pris, M. Paul Bourgetse montre original, reprenant la tradition du roman d'analyse, tradition délaissée, encore que les maîtres de l'école, par une évolution frappante, y reviennent. Aurait-on déjà touché le fond et senti le vide de la théorie de l'observation pure et simple des faits, accumulés, présentés tous sur le même plan, sans travail de critique, de coordination, d'abstraction î Aurait-on compris enfin que c'est calomnier la science que de la représenter comme une simple faiseuse de catalogues par ordre alphabétique^ Le savant véritable va toujours à la loi, comme le romancier doit aller à ce que M. Paul Bourget appelle l'imagination psychologique, faculté qui permet de concevoir et de dépeindre une passion qui, née de petits faits, s'en dégage et les domine dans une belle unité morale. Une passion, c'est un diamant qui se compose d'une fou petits cubes, dont la science dit la forme, mai l'œil ne voit pas, et que le joaillier comme Ta doit nous montrer d'ensemble, jetant ses feux Les deux récits principaux de M. Paul Boi sont de la plus grande simplicité. L'un nous conte Taventure d'une jeune fille. M'" Hi librement élevée dans un milieu facile, qi

croit, k vingt ans, désabusée de tout, joue avec l'amour comme si elle en savait les dangers qu'elle ignore, est violée plus que séduite par un viveur correct et savant, puis, devenue véritablement amoureuse, se tue. L'autre récit, Deuxième Amour^ nous montre une femme d*esprit sain et de cœur droit qui, méprisant son mari, quitte le toit conjugal avec un amant, s'aperçoit bientôt qu'elle n'aime plus, et qu'elle n'est plus aimée, et cependant se refuse à un second amour. La trame de ces deux récits est presque semblable. Dans les deux cas, une femme se punit de Terreur première de son cœur, et le dénouement, tragique ou mélanco* lique, semble être une affirmation de cette austère pensée, qu'on ne peut aimer qu'une fois.

Cette affirmation, je ne crois pas qu'on puisse l'accepter dans sa généralité. Il y a, dans 17rréparable^ le personnage d'une femme, la mère de M*i« Hurtel, qui va d'amour en amour, et croit toujours que le dernier est le seul vrai, ce qui équivaut & être le premier. Je pense que c'est là l'ordinaire de la vie. Les renouveaux du cœur sont indéfinis, le plus souvent, comme les floraisons de la nature printanière. Le proverbe est vrai qui dit qu'un clou chasse l'autre, et la faculté d'oubli des femmes ne peut échapper à un observateur. Il est cependant des cœurs, qu'il faut nous donner comme exceptionnels, où le clou nouveau ne fait qu'enfoncer plus avant le clou que le vulgaire croit qu'il

éyincG, Ces cœurs sont faits pour l'éternelle souffrance, et si M. Bourget s'est attaché à nous en dire les douleurs, c'est qu'il a une conception bien pessimiste de la vie. Ce n'est pas par hasard qu'il a appelé son livre: V Irréparable, Pour lui, l'irréparable est la loi de la vie : irreparabile fatum. Dans ses études de critique, cherchant à dégager la pensée ou plutôt l'instinct qui domine l'œuvre de Flaubert (débarrassée des panaches romantiques), M, Bourget nous a montré les deux héros de son maître, Emma et Frédéric, jetés par le destin dans des milieux où leur âme ne trouve pas à vivre de leur vraie vie, où leurs qualités leur tournent à mal. Ce sont des incompris, dirions-nous, si le mot ne sentait le ridicule. Allant plus loin, M. Bourget pense que l'être humain, très complexe, s'ignore lui-même, surtout dans la jeunesse, quand la vie le jette dans des milieux qui Tillusionnent sur ses propres vertus et sur ses propres désirs.

De même qu'on pourrait faire la comédie des Fausses Vocations de l'esprit, comédie amusante qui nous montrerait, par exemple, une âme de bour^ geois commerçant sous une enveloppe de poète et un grand poète sous la livrée du plus sot des mé^ tiers, on peut écrire les drames des fausses vocations du cœur. Ces erreurs sont, pour M. Bourget, la règle ordinaire de la vie, conduite par un hasard méchant, un de ces hasards dont on dirait volontiers que ce sont des providences à rebours.

le simple hasard ne suffisant pas à expliquer le disparate constant entre les êtres et les choses qui les entourent. C'est contre cette fatalité que se révoltent ses héroïnes : c'est de ces méprises du sentiment qu'elles meurent. Créatures particulièrement sensibles que ces femmes, prises par Tauteur dans des milieux divers, mais qui, soit dans la bourgeoisie, soit dans le monde un peu exceur trique, sont exceptionnelles. Car l'humanité, qu'il s'agisse de la gloire, de la fortune ou de l'amour, est un joueur : tant que le joueur a un louis dans sa poche et sa place au tapis vert, il oublie la perte de la veille et rêve au gain qu'il va faire. Quel soldat brise son épée pour une bataille perdue, quel savant laisse sa cornue pour une expérience avortée? Et quelle femme, en recevant une première lettre d'amour, pense à la lettre de rupture? Il y a en nous un heureux optimisme, et cet optimisme est surtout grand chez la femme. En amour, particulièrement, elle fait servir les douleurs passées aux joies du présent. Avec une superbe immoralité, elle les confond et les mêle : elle est éternellement celle dont la chanson de Venise dit qu'elle va sur la mer, rêvant :

A quoi rêve la belle ?

Est-ce d'un amour mourant ?

Est-ce d'un amour naissant ?

Laissons donc de côté, avec son idéalisme trop

sublime pour ne pas conduire à un pessimisme désespéré, la théorie de l'irréparable. Sans nier les fetalités de la vie, faisons-nous les complices de la nature qui nous dit de les combattre, de les domi* ner, et nous fait lâches souvent pour essayer de nous faire heureux. Les vertus trop hautes, les délicatesses trop raffinées, les regrets trop profonds, qui sont l'ornement d'une âme d'élite, seraient les pertes d'une société. Mais il n'est pas défendu au romancier de les célébrer, et, de toutes les façons d'être misanthrope, la meilleure est encore celle de M. Bourget. J'ajoute que cette misanthropie n'empêche pas en lui l'observateur d'être des plus clairvoyants. Il procède visiblement de Stendhal, par le goût des analyses aiguës, comme il procède souvent, dans la forme, d'Edgar Poe. Ce sont des maîtres exquis, quoique dangereux, pouvant conduire à la subtilité excessive et & la profondeur se faisant obscure. Ce sont les éoueils que devra éviter M. Bourget, et je ne crains rien pour son navire qui porte bien les couleurs françaises. Ses observations sur la corruption et l'innocence de certaines jeunes filles, l'étude qu'il fait de son personnage de viveur, conduit par la vanité, où M. Bourget rectifie le type de M. de Calïiors, en le débarrassant du vernis fatal et romantique dont M. Feuillet a comme englué le meilleur de ses héros, vingt observations sur le monde, Tanalyse admirable des procédés de séducteurs en

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usage chez les « conquérants, » tout révèle en lui un moraliste. Or^ Tessence du moraliste, c'est de voir les choses sous toutes leurs faces, et de se débarrasser ainsi, à la longue, des partis pris trop absolus. Le plus chagrin de tous, la Rochefoucauld, trouve parfois sous sa plume amëre des mots admirables d*espoir. Si M. Bourget, comme je le souhaite, continue ses études de romancier, je ne doute pas qu'il ne modifie ce que sa conception de la vie a de trop absolu. Quand on s'approche d*un lieu où l'on s'est battu, on voit d'abord les morts laissés en arrière : mais qu'on avance encore et on verra plus loin, dans leur apothéose triomphante, les vainqueurs qui les ont oubliés déjà I

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