CRUELLE ENIGME
Un jeune homme de vingt-deux ans, Hubert Llauran, aime une femme de vingt-cinq ans, Thérèse de Sauve, mariée. Il devient son amant. Elle le trompe avec un bellâtre; il l'apprend, il rompt avec sa maîtresse. Puis Hubert retrouve Thérèse, l'accable de reproches et tombe dans ses bras. Il n'oublie pas, il ne pardonne pas ; mais il recommence.
Voilà tout le roman. Vous voyez qu'il n'est pas bien compliqué ni difBcile à résumer. Un faiseur de feuilletons ne trouverait pas cinq cents lignes à tirer de cette histoire, si vulgaire d'apparence. M. P. Bourget en a fait un volume dont l'intérêt n'a pas un instant faibli à mes yeux ; car cette œuvre simple est l'œuvre d'un moraliste et d'un styliste, et ces œuvres ont le privilège, écrites pour un public restreint, de n'avoir besoin, pour le passionner, de recourir à aucun des artifices un peu grossier des romanciers.
Pourquoi et d'où nous vient l'amour? dit M. Bourget. Et il ajoute ce mot qui est la conclu^
sion comme le titre de son roman : Cruelle Énigme ! Voviv lui, l'amour, comme toutes choses dans la vie, est un problème dont le dernier .mot n'appartient pas à rhomme. Il regarde le monde moral comme certains physiologistes prudents regardent le monde physique. Il rencontre un cas ; il l'analyse ; il note les symptômes de la maladie ; il étudie les antécédents du malade; il résulte de cette observation un diagnostic et, en y ajoutant d'autres observations analogues, le premier linéament d'une loi timidement proposée. Quant à la thérapeutique, elle mérite à peine un sourire du physiologiste. Aussi écrit-il pour peu de gens. Car le lecteur veut être, en général, prêché et convaincu, comme le malade veut être guéri.
Le médecin qui dirait au malade : « Mon ami, vous êtes perdu; mais, si cela vous intéresse, je vais vous dire comment se fera la chose et vous saurez tantôt aussi bien que moi par quel mécanisme les tubercules de vos poumons s'ouvriront, entraînant des hémorragies mortelles, » ce médecin, entrevu par Molière, passerait pour un ironique cruel. Cette cruauté et cette ironie sont dans l'œuvre de M. Bourget, mais très discrètes, sans tapage, comme une conclusion de l'esprit que regrette la bonté du cœur. Il est visiblement pessimiste, et pessimiste vis-à-vis même de ce qu'il aime. L'amour de la femme éclate dans ce livre et le parfume d'un parfum un peu acre, comme les
plus exquises odeurs le sont : radmiration de la nature s'y montre aussi, en quelques touches rapides, qui Tassocient au drame se jouant dans lés cœurs. Cependant, dit M. Bourget, «il n'est jamais bon d'attendre beaucoup des hommes et de la nature ; car ils sont, eux, des animaux féroces à peine masqués de convenances et, quant à elle, son apparente harmonie est faite d'une injustice qui ne connaît pas de rémission. » C'est du Schopenhauer tout pur. Mais si le pessimisme est une façon de sentir éternelle (il est cela plus qu'une doctrine de la science nouvelle), ce pessimisme varie à l'infini dans ses conséquences morales. Il a conduit des hommes au sensualisme grossier ou à l'ascétisme, à la révolte de l'athéisme ou à Tilluminisme de la foi. En 1885, les âmes tragiques étant rares, le pessimisme, faisant le fond du tempérament d'un Parisien bien portant, dilettante et lettré, ne développe plus qu'une curiosité profonde, raffinée, inassouvie. On sent, à un mot parti en passant, que M. Bourget regrette de ne pas être catholique. Il envie autant qu'il admire, en leurs douleurs, deux saintes femmes, la mère et la grand'mëre de son héros. Mais, ajoute-t-il, « elles abondaient en préjugés. C'est là l'inévitable rançon de toute vie morale très profonde. » Cette rançon, il n'a pas voulu, il n'a pas pu la payer. Il faut donc se contenter de regarder le monde moral comme le physiologiste regarde l'être humain, sans idéal mais
sans terreur, en goûtant ces voluptés de Tesprit exquises et dangereuses qui^ transportées dans l'ordre physique, expliquent les étranges curiosités qui mêlent la douleur au plaisir et l'idée et le goût de la mort à Tamour, de qui vient la vie. I
Cette curiosité sceptique à coup sûr» mais sans malveillance, M. Bourget la satisfait dans son livre, par une observation minutieuse, de même qu'il la prête à tous ses personnages. Il nous fait pénétrer d'abord dans l'intérieur de Hubert Liau-ran, et dans cette description je retrouve l'élève de BalzaC; d'un Balzac châtié de style, je dirais volontiers allant jusqu'à l'excès dans le soin de bien dire. Trois personnages, l'aïeule, la mère, un ami, tous riches, chrétiens, tenant à Tarmée par les mariage^ ou le métier, excellents, presque sublimes par le cœur, mais naïfs. C'est là qu'a été élevé Hubert, et la captation finale de son être s'explique assez par la naïveté dont il a gardé sa part, Quand les anges perdent leur pureté plus qu'humaine, ils sautent à pieds joints par-dessus le purgatoire et tombent en plein enfer I S'il y a une morale & ce livre, c'est celle-là : que quand on apporte à l'amour trop d'idéal, on est sans force contre ses joies matérielles)
Ce sont d'abord, en effet, d'idéales amours que celles d'Hubert et de Thérèse . Six mois de rendezvous, de baisers furtifs, avant le rendez-vous suprême, qui a lieu en Angleterre, aux bains de mer.
LA SAOBSSB P&RISIBNNE
retardé par le respect de l'homme, retai ~ par l'art instinctif de la femme et par 1 Joie qu'elle trouve à ce respect qui irrit sirs. Et toute la journée ces amants vont de la mer, écoutant ses plaintes et comm mélancoliques, ce pressentiment que leur va flnir là ou commencent les bonheu gairea.
Quelle est donc la femme qui a engagé le de l'amour avec un innocent redoutable, l'aime t J'en demande pardon & la bonm qui n'admet pas la Parisknne de M. Becqi c'est presque la même femme, cette Parisie milieu social est autre : le phénomène mo:
blable. Elle a vingt-cinq ans : elle est nesque » et < sensuelle >. Elle a les rèv< sentiment et les invincibles appétits de se:
Jeune âUe, elle a reçu l'éducation- ordin.
Jeunes Parisiennes, k la fois sans franchisf prudence. Elle a été mal mariée, en ayant riée h peu près comme tout le monde. Dé eu deux amants, mais < elle a moins a amants (assez indignes) qu'elle n'a aimé l'a ce qui est le cas de presque toutes les fei faut le reconnaître, dût en souffrir notn d'hommes, et ce qui doit nous empêcher M. Bourget, de juger les femmes sur leurs Montaigne l'avait déjà dit, lui qui pensai plus vertueuse peut avoir son heure o!ï ell
muletier qui passe. Cette Thérèse, le romancier ne la juge ni ne la condamne. N*avait-elle pas su voir que, chez les hommes qui l'avaient recherchée, € l'amour n'avait été qu'une forme déguisée du déhir et le désir lui-même une forme enivrée de l'amour-propre ? » N'aime-telle pas Hubert d'un amour exalté, de ceux que le monde pardonne ! Car, si sceptique qu'il soit, une passion sincère lui cause un étonnement qui se traduit en respect et en complaisances?
Pour Thérèse, Hubert, sans remords, car, * si nous nous repentons de nos plaisirs, il est malaisé d'avoir des remords du bonheur », désespère les siens, se montre ingrat, slrrite des curiosités que M. Bourget donne même aux saintes femmes qu'il peint, et voilà cependant que, dans une absence de quinze jours, Thérèse trompe Hubert. Avec qui? avec le premier venu, avec le muletier, dont je parlais tantôt. Tel est le fait amer que donne l'expérience : mais M. Bourget constate et ne se fâche pas, et son pessimisme bienveillant défend même la femme traîtresse. « Nos actions, dit-il, si coupables soient-elles, ne donnent pas toujours la mesure de notre âme. » Et qui sait si la femme qui aime n'est pas, par cet amour même, mise en telle condition qu'elle est plus accessible que jamais aux tentations irrésistibles ? Dans la liaison d'Hubert et de Thérèse, celle-ci a été Fhomme. Elle agit comme font les hommes, qui, loin de la femme
aimée, en cherchent le souvenir et l'illusion un peu partout. Il n'est pas une fille de Paris qui ne connaisse ces perversions sentimentales des hommes. Pourquoi la femme y échapperaît-elleî
Cette « passade», comme disait gaiement le dernier, Thérèse en a bientôt horreur. Elle r à Paris. Elle retrouve Hubert, anxieuse, et trouve anxieux. L'aventure de Trouville ébruitée. Un cousin d'Hubert, viveur de qua cinq ans — jaloux de lajeunesse, comme ils 1 tous — a parlé à M"* Lîauran, qui croit troi l'occasion de sauver son fils d'une liaison nelle et la joie aussi, la pauvre et grande égoïste, de le consoler! Hubert rompt. W jalousie survit à l'estime qu'il faisait de Tt et, si Larochefoucauld a menti quand il a dit jalousie finissait avec le doute, il a eu raii dire qu'elle ne finissait pas avec l'amour. ] le fond des cœurs n'est touché que par le po qui les perce 1 Elle est admirable, la peinti la jalousie d'Hubert, et ici encore nous retn appliquée à la passion, cette curiosité qui fond de l'esprit de M. Bourget. Hubert veu connaître, toucher l'amant passager de at tresse et, pour souflfrir encore, revivre là o connue. H la rencontre, amenée au lieu d rendez-vous par l'invincible espoir des femn se sentent pardonnées quand elles aiment et qui pensent que l'oubli mystique de la <
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sioa est au pouvoir des hommes comme ou leur a appris à y compter auprès de Dieu. Et le livre ânit, laissant Thérèse aux bras d'Hubert, sans que Tau-teur, sortant de son dilettantisme supérieur» s'inquiète de nous dire s'ils seront heureux.
L'histoire n'a pas de fin, raconte peu de chose et ne prouve rien. C'est une page ouverte du grand livre des amours, qui n'a pas de verso. En prenne chacun ce qu'il pourra 1 Moi, j'y ai pris ce plaisir exquis et amer que Planche trouvait à Adolphe : < Il n'y a pas une page de ce roman, disait-il, qui ne donne lieu à un examen de conscience. Les souvenirs y abondent pour tous. Chacun de nous s'y reconnaît ou y reconnaît ses intimes... » Et puisque le titre de < la Confession », de B. Constant se trouve sous ma plume» je dois ajouter que Cruelle Énigme appartient à ce cycle littéraire très particulier dont Adolphe et Fanny sont peut-être les chefs-d'œuvre. En de tels livres on ne trouve ni intrigue, ni incidents, ni même Tétude complète d'un caractère. Des sensations et des sentiments, qui ne se transforment jamais en idées, suffisent à nous prendre, comme malgré nous, à nous forcer de rentrer en nous-mêmes, d'où la plupart des livres nous font sortir. Ces livres^ comme les maîtresses coupables, on les hait, on les adore, on les abandonne et on y revient.
C'est que l'amour n'est pas seulement la cruelle énigme de la vie : il est chez nous^ qui nous fémi'^
nisons de plus en plus, presque toute la vie. On dirait que notre race, prës de finir, éprouve cette préoccupation excessive de la femme que connaissent certains malades ou certains vieillards. Le cœur de la femme I toujours le cœur de la femme ! C'est le gouffre qui nous fascine et nous attire. Nous ne nous lassons pas d'y plonger et d'y replonger, sans jamais arriver à lui arracher son secret tout entier,
Sainte-Beuve (un plongeur, lui aussi, mais qui ne cherchait pas que les perles ânes),lorsque Fanny parut, s'amusa à comparer le roman de Feydeau au roman de B. Constant. Il aimait à savourer « les tristes délices d* Adolphe » et il y revient sans cesse. Mais cependant il ne cache pas que Fanny Témeut davantage. Il y trouve la sensation pure^ sans les analyses trop subtiles i'Aiolphe. J'imagine qu'il louerait Cruelle Énigme comme tenant le milieu entre les deux livres classiques des amants mal^ heureux, je n'entends point dire par le talent, n^aimant pas à « distribuer des prix », mais par la nature d'esprit de l'auteur. L'analyâe, en effet, y règne en maîtresse, mais elle fait la part belle à l'expression pure et simple des sensations et des sentiments. M. Bourget se récuse comme juge, mais il n'est point, pour cela, le témoin impassible de la vie. Y a-t-il jamais eu, d'ailleurs, des sceptiques pour les sentiments ? Et qui dira ou qui lira une histoire d'amour sans sentir* en son Cœur l'en-
vie et la pitié à la fois pour les désirables misères des passions? Ceux mêmes qui n'ont pas de « sentimentalisme » en mettent à leur insu dans les choses de la bile et du sang, comme dit Sainte- Beuve. Et ces choses de la bile et du sang, cachées dans Adolphe, étalées dans Fanny, ne sont pas absentes de Cruelle Énigme. Là, encore, M. Bourget apporte la pondération remarquable de son esprit. Il prend rang entre les purs psychologues et les purs pathologistes. Ses amants ne sont ni de suh: tils rêveurs, ni d'insouciante malades. Ils sont < comme tout le monde ^, selon le mot désespéré que M. Bourget prête à la mère de son héros. Et que ce mot terrible pèse sur le dénouement, quand on songe que l'aventure qu'il raconte ne finit ni par la mort, comme Adolphe, ni par la rupture, comme Fanny, mais par un de ces naufrages d'âme que ceux qui les subissent sentent irrémédiables, alors que, comme un joueur qui se ruine à courir après son argent, Thomme s'obstine à demander au plaisir les joies complètes que le cœur seul peut donner I