‹ La sagesse parisienneChapitre 26 sur 32 · LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE · texte numérisé non relu

LA CRITIQUE PHILOSOPHIQUE

Il y a quelque temps, mon cher Bourget, M. de Banville vous adressait une de ces lettres chimé^ riques^ où il met, à la façon des poètes, tant de bon sens. C'était à propos de Baudelaire. Vous aviez, appliquant votre habituel procédé d'analyse à l'œuvre de ce précieux poète, estimé qu'il y avait en lui un mystique, un analyseur et un libertin. Vous parliez aussi d'un mystificateur. Banville a protesté contre ce jugement, ne voulant pas que libertinage et mystification aient été les sources impures et fades où puisait son ami. Aux raisons que vous firiez de l'œuvre du poète, Banville opposait des raisons tirées de sa vie, ce qui permet de penser que vous aviez peut-être raison tous deux. Car est-on toujours f homme des livres qu'on écrit ? N'y a-t-il pas, parfois, d'étranges dissonances entre la pensée fixée sur le papier et la pensée traduite par les actes de la vie ? Prenons, par exemple, un sentiment charmant et rare, la bonhomie : n'est-il pas bien nettement visible pour vous comme pour

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moi que tel homme qui s*en montre, pour ainsi dire, imbu et pénétré dans son œuvre écrite, n*en eut jamais aucune dans aucun des actes de sa vie?

En revenant d'Italie, on m'a prêté votre livre : Essais de psychologie contemporaine, et j'ai lu, avec quel plaisir je n'ai pas besoin de le dire, vos études sur Baudelaire, Stendhal, M. Renan, M. Taine, Flaubert. Cette dernière surtout m'a séduit, peutêtre parce que Flaubert était, des hommes dont vous êtes occupé, celui que j'ai le plus connu. Nous en causerons, si vous voulez bien, ^enza compli^ mentiy comme on dit au pays d'où je viens, c'est^ à-dire à la fois sans banals compliments et sans gêne. Il n'est guère utile que je loue votre talent auprès d'un public qui l'apprécie depuis longtemps déjà, et si notre causerie un peu sérieuse peut avoir quelque intérêt, elle le trouvera dans l'exposé et la libre discussion de vos opinions et de votre méthode^

Vous avez raison de dire, au début de votre étude, que Flaubert soutenait en vain cette théorie : que l'œuvre du poète et du romancier était ou devait être impersonnelle. On peut employer ou prescrire le « je > que, pour ma part, je ne trouve pas du tout haïssable. Mais on met toujours dans un livre quelque chose de soi. Non pas tout cependant, car il se fait chez l'écrivain de singuliers dédoublements de Têtre, féconds en contrastes, dont les poètes comiques se sont emparés avec

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raison. (Test même ma grande objection contre la méthode analytique de Taine qu'elle prétend retrouver tout l'homme dans l'œuvre qull a laissée. Pour lui, un écrivain est une sorte d'éqi algébrique, dont il précise les termes connui en dégager le terme inconnu. C'est, k mon ser des plus grandes sources d'erreurs qui soi monde que d'appliquer les formules de la n matique aux choses vivantes. Contentons-nf penser tous les deux que l'analyse permet i couvrir, dans l'œuvre, pretque tout l'hom cherchons à dire ensemble, moi vous suivani pas, de quoi se compose le talent, voisin du au dire de quelques-uns, de 0. Flaubert.

Avant tout il fut un romantique, ceci n'e contestable. Il le fut par son œuvre : il eut de vouloir l'être encore dans son habitus co ce qui est inutile. Ses chapeaux, ses par laides, ses grands cris, ses déclamations « les bourgeois, » ce que vous-même reconi chez lui de < théfitrat, même dans la bonhc furent une faiblesse de son esprit. Il était, arriéré, et, vous l'avez marqué avec raison, vincial, » j'oserais presque dire rapin. Mai posé, vous avez voulu serrer les choses de f définir enfin ce mot de romantisme qu'on ei et à raison, de façons diverses, car il n'en t de plus complexe. Je ne goûte gu^re la dél de Stendhal que vous nous donnez, et qui me

obscure à la fois et enfantine. « Le romantisme, dit-il, est l'art de présenter aux peuples les œuvres littéraires, qui, dans Tétat actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible... » A ce compte, toutes les littératures seraient romantiques. Il est bien plus juste et plus net de dire que les éléments du romantisme sont, d'abord, un goût marqué pour VcxolismejUn amour singulier des milieux disparus, qui favorisent bien plus « la science que la poésie, le dilettantisme que la passion. » Et cependant, le second caractère de l'idéal romantique, c'est de poursuivre des sensations intenses, violentes jusqu'à rétrangeté, (besoin qu'expliquent les conditions sociales et politiques du monde de 1820). Ces sensations, les romantiques ne les trouvant pas dans le milieu qui les entourait, ils les cherchèrent avec une certaine bonne foi dans des contrefaçons vécues des milieux disparus. Ceci ne pouvait être que factice. Et déjà dans les Jeune FrancCy le rude bon sens de Gautier raille ce rêve substitué à la vie I Rêve dangereux qui « met Thomme en disproportion avec son milieu et en disproportion avec luimême. » C'est là une source de souffrances, mais qui ne m'émeut guère, et que connut peut-être Flaubert. Car ce romantique attardé fut, on peut le croire, un des plus sincères qu'il y ait eu.

Cette sincérité provinciale fit que Flaubert entra dans la vie avec un idéal très haut, une sensibilité

très excitée, des besoins factices et réels à la fois, car les créations de Timagination n'existent-elles pas pour qui les évoque ? La vie ne pouvait les satisfaire et il demanda tout aux lettres, ce qui est un tort. Le mal dont il souffrait, Tempêchant de se marier, joua un rôle décisif dans la formation de son être moral. Sa sensibilité, non satisfaite dans les banales et exquises tendresses de tous les jours, lui remonta au cerveau, en même temps qu'il la dissimulait sous un cynisme grossier^ affecté et pénible. Se clôturant dans le monde de l'imagination comme un moine dans le monde de la foi, il fut inassouvi, et, ainsi que M. Bourget Ta bien fait voir, son œuvre, à travers le temps, nous montre des personnages éternellement inassouvis, et conclut à une sorte de nihilisme, qui s'applique surtout aux choses de la passion. Emma Bovary, même en plein adultère, ne ressent « rien d'extraordinaire : » Frédéric, de Védxication sentimentale^ n'a pas la force d'aimer qui il aime. La possession mystique du voile de la déesse ne remplit pas plus le cœur de Salambô que l'évocation du monde intellectuel ne calme le rêve de saint Antoine. La science, ellemême, ne donne à Bouvart et Pécuchet que de ridicules et insuffisantes satisfactions. Il semble que, pour Flaubert, l'homme soit un être maudit, condamné, en toutes choses, à un désir éternel, un éternel malade du mal de penser !

Ce pessimisme, que je crois sincère, uniquement

parce que Flaubert était malade, — aurait dû le conduire ou bien au mysticisme de la foi, ou bien à un épicuréisme grossier. Son éducation scientifique (il était fils d'un chirurgien de grande valeur), son milieu honnête, sa noble nature, ne le voulu-* rent pas. Par une heureuse contradiction, ce « nihiliste » fut un grand travailleur. Il créa. Ses personnages, analysés avec soin en leurs éléments constitutifs, sont, comme le dit ingénieusement M. Bourget, des « associations d*idéel^ qui mar^* chent. » L'association dldées est un fait de psychologie qui a servi infiniment à Técole romantique. Celle-ci a Timagination du monde extérieur à un degré très remarquable, et Flaubert la possédait à un point extrême. Mais cette imagination n*est pas la seule. Je veux bien, laissant de côté toute que^ relie sur l'origine des idées, que l'association des idées soit à la base de toute pensée. Il n*en est pas moins vrai qu'il existe, formé par des associations d'idées, oubliées si vous voulez, par les influences physiologiques et aussi peut-être par un terme in-* connu et mystérieux, un être humain subjectif, sans lequel nous nous ressemblerions trop les uns et les autres, et sans lequel je doute qu'on explique les génies divers. Cet être qui est en nous, Flaubert ne le négligeait pas. Si son don d'artiste lui faisait préférer à tout révocation des milieux, des détails, étudier leur influence sur ses héros, il ne niait pas que ceux-ci n'eussent une force intime de volonté

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et de réaction. De là, le drame encore vivant dans ses œuvres. Ce drame, hélas ! on ne le retrouve pas chez ses disciples. Les héritiers du romantisme, qui « a trop exigé de la vie » et qui existait par un idéal, sont devenus des « fatalistes accablés » qu'une analyse incomplète des phénomènes de la vie conduit à ne nous montrer que des hommes dépourvus de toute volonté, sortes de cire ou de boue, sur qui les faits, au hasard, laissent leur empreinte uniforme et passagère I

Pour avoir donné à la vie un idéal trop disproportionné avec nos moyens d'action, Flaubert en était arrivé à ne plus lui donner de but. Cet état fâcheux de l'esprit, qui lui est commun avec ses héros, il le devait à la littérature, à « Tintoxication littéraire. » Et cependant, c'est aux lettres qu'il va demander, par une singulière contradiction, le remède au mal qu'elles ont fait ! Il fut artiste passionné, luttant toute sa vie avec le style, la seule chose durable, disait-il, xreperennius. Si je n^avais connu l'honorabilité de Flaubert, si je n'avais eu cent lettres de lui, d'une familiarité tout à fait intime, je croirais presque à une prodigieuse plaisanterie de sa part, quand il traitait les questions de style. Il se levait, la nuit, pour une virgule déplacée, soufi^rait le martyre pour une épithète I II avait, avec la langue, des combats de Jacob contre l'ange I Presque toujours, il en sortit vainqueur, surtout dans Salambô, son chef-d'œuvre à mes yeux.

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Ne nous arrêtons donc pas k ses théories trop absolaes. Il poussait à outrance les conséquences du précepte de Boileau que

C* que l'oD coD{oit bien l'exprime cUireneot.

Les mots avaient pour lui une valeur mystérieuse, dominant presque la pensée. Ceci est outré. J'imagine, par exemple, que Spinosa, qui écrivait un pibtre latin, arait des pensées dont le mot n'était que le revêtement tardif et grossier. Sur cette question de style, M. Bourget ne se prononce pas. II en dit assez, cependant, quand il parle de « la noble manie » qui tyrannisait Flaubert.

Je n'ai voulu, mon cher confrère, qu'exposer aux lecteurs de Gil Bios, curieux des choses littéraires, votre opinion sur Flaubert. Ai-je réussi? N'al-je pas été, en ces choses délicates, trahi par les mots, ces serviteurs qui aiment & nous Jouer de méchants tours î Laissez-moi vous dire comme ils sont traîtres. Parfois, en vous lisant, j'ai hésité devant quelques nouveautés de style dont vous n'avez pas besoin, car c'est la seule banalité de la pensée qui doit chercher à se cacher sous l'imprévu des expressions. J'espère que vous appliquerez à d'autres encore cette méthode d'analyse qui est la marque de votre critique, méthode moins complète peutêtre chez Sainte-Beuve, mais moins apparente aussi. Elle est certainement la plus sûre que nous possédions aujourd'hui. Encore vous penserez

comme moi qu'elle ne donne que des résultats incomplets et qu'on ne doit s'y fier qu'avec mesure. Car, chez Flaubert même, que de contradictions qu'elle n'explique pas ! que de choses j'ai vues, en soulevant le voile de l'intimité, dont il n'y a pas de trace dans l'œuvre 1 Ce romantique excessif avait ses heures où il était bourgeois jusqu'aux moelles, avec les mérites de la bourgeoisie, un amour admirable des siens, un sens exquis de la solidarité familiale. Ce désintéressé de la politique était patriote, et, à son heure, politicien quand il le fallait, pour la patrie. Cette bouche, faite aux gros mots, avait des douceurs féminines pour les femmes, commece grand corps avait des souplesses d*enfant. Ah I mon cher confrère, ces hommes-là sont comme des souterrains, où l'on trouve les mares noires, les fumées de brouillards, les pierres précieuses, les facettes des stalactites, et l'analyse, comme la lampe du mineur, ne les éclaire jamais tout entiers !

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