‹ La sagesse parisienneChapitre 27 sur 32 · A. PROPOS DB < SAPHO · texte numérisé non relu

A. PROPOS DB < SAPHO

Je ne veux pas, à proprement parler, écrire un article sur le dernier roman de M. A. Daudet, Sapho. Il n'y a plus ni à analyser le livre, ni à en conseiller la lecture. Mais je veux noter ici quelques impressions que cette lecture m*a causées, dire quelques idées qui m*ont été suggérées par la comparaison de l'œuvre avec des œuvres fort analogues, du moins comme sujet. Peut-être, aussi, arriverons-nous à voir où nous en sommes exactement dans l'art du roman, qui est incontestablement le grand art de notre époque ? Mon ambition, sans doute excessive, serait de dépêtrer la critique et les romanciers eux-mêmes, de deux ou trois grands mots, qu'on donne pour étiquette à des écoles, pour passe-port à des niaiseries littéraires, et qui ne sont pas bons. Dangereux même, ces grands mots en ismè, idéalisme, naturalisme et même sincérisme^ puisque, je crois, on a imaginé cette belle rime à barbarisme ! Car un écrivain perd toujours à laisser mettre sur son œuvre une

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de ces étiquettes. Bon gré, mal gré, sa liberté d'esprit en est altérée, et le tour original et personnel de son style en est compromis. Il arrive même cette singularité fâcheuse que tel écrivain qui a des qua-» lités de disciple arrive à imposer quelque chose de ses partis pris à tel autre qui a des qualités de maître* A certains moments, pour ne citer que des morts lointains, le grand Gautier, ce styliste supérieur à toute école, a obéi à Petrus Borel. C'est pour la littérature qu*a été dit le mot, d^un comique si profond et si triste : « J'étais leur chef, il fallait bien les suivre I »

M. Daudet, pour écrire Sapho, a pris un sujet des plus simples : il a raconté Thistoire d'une liaison illégitime. Sujet ancien, banal, cent fois traité, surtout depuis 1789. La Révolution française, en effet, a profondément changé les mœurs de la nation. Le faux ménage, l'adultère, la filiation illégitime, le mariage, tout a été modifié chez nous, renouvelé, restauré à nouveau par la législation du code civil. Les aventures de la bourgeoisie, qui n'existaient pas pour le dix-huitième siècle, sont les seules qui nous intéressent. Nos aïeux ne con*naissaient d*autres femmes^ dans les lettres, que la grande dame et la fille, la présidente de Tourvel et la Manon. L'autorité paternelle intervenait d'une façon tout autre que de nos jours. Bref, c'est depuis un siècle que le roman s*est donné la tâché d'étudier les amout*s libres de la bourgeoisie avec une

classe de femmes qui, en dehors de la légalité, ne sont pas, cependant, sans avoir un rôle social, et vis-à-vis de qui il n'y a plus à employer les procédés expéditifs du père de Mirabeau.

Le faux ménage existe partout aujourd'hui. 11 existe chez le bourgeois, chez l'artiste, chez l'ouvrier, chez l'employé, chez tous ceux qui ne sont pas assez riches pour pouvoir aisément garder les convenances, qui coûtent cher à sauver. L'histoire de ces liaisons est toujours amère. Le hasard les forme. L'habitude, la bonté, la confusion des intérêts, la reconnaissance, la lâcheté, la captation des sens, toutes sortes de choses, bonnes ou mauvaises, des délicatesses et des abjections, les maintiennent. Mais dans tout faux ménage, il y a un drame^ comme il y a un ver caché dans chaque pêche du panier à quinze sous de Dumas. La jalousie rétrospective, les complaisances équivoques, le manque d'égalité intellectuelle ou morale, la lutte avec la famille, par-dessus tout la lassitude de l'amour, que ne supplée pas la dignité de la maison régulière, sont les éléments ordinaires de ce drame. Il n'en est pas de plus poignant.

Derrière tous les fécits qu'on nous en fait, se dresse un problème terrible I M. Daudet a dédié Sapho à ses âls, quand ils auront vingt ans. Il veut les garder et les défendre contre le supplice et le péril du faux ménage. Il a raison. Mais, sauf le cas rare du jeune homme qui, au début de sa vie» est

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assez riche ou assez courageux pour se (chose peu aisée, car on ne donne pas vi une fille à un gars de vingt ans, sans posUù ment vivrontf-ils, ces fils, de vingt àti trente-cinq ans 1 La morale sociale, ici, s en présence de la morale naturelle, et 1î est douloureuse I Distingués d'esprit, dé cœur et de corps, ils auront l'horreur de; ne sauront manger sans dégoût à la gamel mour. Y aura-t-il encore pour eax une grisette, une Mimi Pinson, qui suit l'étu dèle et désintéressée, jusqu'au jour pré' docteur, l'avocat, le notaire, se mariant, 1 passé par l'octroi d'un petit magasin î Le:

de théâtre, indépendantes, souvent décla leur métier, sont des maîtresses désirable les bassesses professionnelles de la coulisi quelque bonne volonté qu'elles y mettent, a pas pour tout le monde ! Savez-vous ce à nos fils pour les préserver du faux Savez-vous ce que les mères les plus pu rougir, dans leur superbe égoïsme, rê\ euxl L^adultëre, l'amour d'une femme ma âgée que l'amant, qui saura le quitter & mariera peut-être, c'est-à-dire une irr* compliquée de dangers, de trahisons, d'i crisie constante, d'une façon de vol, d'alphonsisme, qui fait un crime de la pa l'heure où la Nature fait la paternité si p Ah I ce D'est pas gai 1

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Aussi rhistoire du faux ménage doit-elle, pour être juste, nous inspirer des sentiments complexes. Nous blâmons et nous excusons ; et nous avons surtout une pitié souveraine pour ces êtres mal assortis, victimes Tun de l'autre et qui ne rompent pas, cependant, Tassociation sans une douleur qui nous émeut. Cette impression est commune à tous les romans où les liaisons illégitimes sont étudiées. Mais comment cette étude est-elle faite ? On pourrait peut-être, en voyant le même sujet traité, soit en même temps, soit à trois quarts de siècle de distance, par des hommes de mérite inégal, mais tous habiles, se faire une idée de ce que sont les différentes manières dont le roman peut être conçu et de ce que les romanciers doivent de bon ou de mauvais, a leur nature et aux partis pris d'école ?

Le premier roman de l'amour illégitime qui date dans la littérature renouvelée, c'est Adolphe. Ce roman, c'est une autobiographie, et Benjamin Constant y a raconté sa propre histoire. La peinture qu'il a faite de lui-même est admirable. Il n'aime. pas. Tout au moins il ne croit pas aimer. Cependant il ne peut rompre la chaîne, et sans la mort de l'héroïne, bizarrement nommée Ellenore, le roman risquerait de prendre toute une existence. Quant à cette héroïne, je doute qu'elle soit, comme on le croit en général. M"*» de Staël. En tout cas, le portrait n'est pas ressemblant. Ellenore est fidèle et elle meurt de chagrin. Ceci ressemble peu

à la femme, tout à fait dans la tradition de la noblesse du dernier siècle, qui, de M. de Narbonne à Benjamin Constant, eut dix amants, par convenance, caprice, besoin des sens, occasion ou politique. Pour le roman du faux ménage, il faut que l'homme ait comme partenaire une femme qui peut avoir été une femme galante, mais qui ne veut plus Têtre. Quoi qu'il en soit d'ailleurs, le livre est d'une analyse profonde et fine. Mais, comme dans La princesse de Clèves ou les Liaisons dangereuses^ le drame est tout entier abstrait, et l'intérêt n'est que dans des sentiments et des sensations intimes. On connaît à fond le cœur des personnages : on ne sait pas, pour ainsi dire, leur figure. On nous donne le résultat des petits faits de la vie, déterminant des sentiments : pas un de ces faits n'est rapporté. La nature, les circonstances, les milieux, les hasards, semblent ne pas exister pour eux. Les personnages accessoires ne figurent que pour l'utilité de l'action restreinte, réduite à son expression la plus simple. On ne les voit pas* Pas plus que les héros du drame, ils n'ont de corps.

Ce n'est pas assez. Quelle que soit mon admiration pour Adolphe, l'œuvre est incomplète. Cet idéalisme, s'il faut recourir à ce méchant mot, ce n'est pas toute la vie. Comment Adolphe aima-t-il EUenore? Quelle part joue, dans sa captation, le charme intellectuel ou sensuel de la femme, et quel rôle aussi jouent, dans son désenchantement, les

circonstances extérieures? On ne nous en dit rien. La plume à la main, Benjamin Constant^ ce grand passionné, oublie le mot de Salluste si profond en sa naïveté, que < nous sommes une âme et un corps. »

La gloire de l'école contemporaine du roman,

— hé! je dirai du naturalisme, si vous voulez!

— c'est d'avoir vu que Thomme était corps et âme, que la physiologie était à l'autre bout de la psychique, que l'être abstrait était produit, en grande partie, par l'être social, que le milieu et l'heure, et le hasard et les indifférents faisaient des drames, tout comme Taction d'une âme sur elle-même et le duel de deux sentiments abstraits. Mais le danger du naturalisme, c'est d'aller à l'excès d'une réaction légitime, de trop négliger le travail que l'esprit fait sur lui-même avant de rendre définitive la sensation perçue et de la convertir en sentiment, en idée, en volonté. Si je hais les divisions d'école, c'est justement parce qu'elles déconseillent au romancier de puiser également aux deux sources de la vérité, l'âme et le corps, la liberté humaine et le fatalisme des milieux. Et si j'admire fort la Sapho de M. Daudet, c'est parce que, en dépit de quelques concessions faites à la manière de l'École, surtout dans le style, il me paraît avoir fixé le point juste d'où Tobservation, qui est tout le roman, voit la vie sous son double aspect.

Le Jean Gaussin de Sapho m'intéresse plus qu'A-

dôlphe, parce que je vois tous les ressorts qui le font agir. Ils ont, Tun et l'autre, un caractère semblable. Le drame est analogue. C'est la lutte de la faiblesse de Thomme contre un amour qu'il ne partage plus, du moins sans souffrances. Mais, avec Daudet, je vois se faire la cristallisation primitive, et je sens tomber les gouttes d'eau qui amènent la déliquescence finale, jamais définitive cependant. A la délicatesse du sentiment se joint la captation terrible des sens, élément indispensable du drame. On me montre toutes les blessures faites à ce cœur naïf d'homme par la main mise sur sa liberté, par l'indignité des compromis et dans le passé et dans le présent, par la violation abominable des sentiments les plus purs, gardés à la famille, comme un trésor : on me montre aussi la bonté native de la femme, excuse de toutes les minutes, et les dévouements subis, et les caresses qui ferment les plaies. La complicité des choses m'apparaît ; la nature, les voisinages, l'intérieur, les hasards, tout joue son rôle. Et comme ces détails, souvent exquis, sont pris partout, dans la vie de tous, tandis qu'ildolphe reste une étude abstraite d'une passion, qui me semble étrangère, Sapho m'apparaît comme la peinture d'une vie qui, à une heure au moins, a été la mienne.

Mais cette vérité du Naturalisme, qui complète la vérité du roman idéaliste, comme une démonstration d'anatomie confirme une théorie sur la vie,

il faut qu'elle reste choisie, pour que Tart ne s'abaisse pas. En même temps que Sapho^ je relisais une petite plaquette de M. P. Alexis qui s'appelle brutalement : un collage. Même sujet. Je dirais presque mêmes personnages : deux employés et deux filles d'aventure. Seulement, — et ce seulement^ c'est tout ! ^ les personnages de M. Daudet réagissent (vainqueursou vaincus), contre le milieu, le hasard, la circonstance : ceux de M. Alexis ne réagissent pas. Ici, il y a drame : là, procès- verbal. Notez que je ne conteste pas la vérité du procèsverbal. Mais il ne m'intéresse pas, parce que, en art, il n'y a d'intérêt, dans la plastique, qu'avec des formes choisies, et, dans le roman, qu'avec des âmes. également choisies. Ces âmes peuvent être abominables : il y a chez M. Daudet, qui sait tout dire, des physionomies de filles qui sont aussi terribles que les filles que nous montre M. Alexis, qui dit tout. Le roman de Sapho a toutes les hardiesses dont un collage, avec ses crudités, ne nous donne que Tillusion. Mais, dans Sapho, les passions vivent : dans un collage, on ne les sent plus : ici, c'est la bataille de Texistence, avec ses épisodes variés : là, c'est la photographie du champ de bataille. Que nous font ces morts, dont nous ne savons seulement pas s'ils ont lutté, s'ils sont tombés en brutes lâches ou en héros? Idéalistes, naturalistes, brûlez vos drapeaux, jetez au feu les étiquettes ! Il n'y a qu'un roman au monde, celui où l'homme vit.

corps et âme, et le romancier est seul grand et complet qui sait dire la lutte incessante de ces deux choses éternellement réelles, Tidéal et la fatalité.

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