‹ La sagesse parisienneChapitre 28 sur 32 · LA PAIX · texte numérisé non relu

LA PAIX

Il y a un an, jour pour jour, Henri Rivière était tué au Tonkin, couvrant la retraite de nos soldats surpris et décimés, essayant de sauver nos pièces embourbées. Un an après, comme pour célébrer l'anniversaire de la mort du brave marin, un autre brave marin nous apporte la paix imposée à Tennerai. Il y a je ne sais quelle touchante justice dans le hasard qui fait qu'un officier de marine soit le triomphateur de cette guerre dont un officier de marine fut la première victime. C*est ce que n*ont pas vu certains journaux que je plains du plus profond de mon cœur, et qui, aveuglés par l'esprit de parti, quand la paix a été faite, ont pense à

M. Ferry, avant de penser à la France I Ils ont trouvé « incorrecte » cette façon de conclure un traité. Les choses, à eur gré, ont manqué de solennité, et il y a mal donne pour cette gloire qui n'est pas tombée sur le tapis vert des diplomates officiels! M. Ernest Foumier, qui a signé la paix, n'est pas sans avoir quelques points de ressemblance avec Rivière, qui commença la guerre. L'un et l'autre sont de ces officiers de marine qui ne sont pas seulement marins. Chez Rivière, il y avait un lettré ; il y a un savant en M. Fournier. A vingt-sept ans, il découvrait une nouvelle loi sur la déviation du compas, résolvant un problème regardé longtemps comme insoluble. On le nomma alors officier de la Légion d'honneur : et, dans la marine, où ses homonymes ne sont pas rares, on lui donna le sobriquet de « Fournier-Compas. » Depuis, il a publié des Mémoires estimés sur le chronomètre et, tout récemment, sur les cyclones. Il est de ceux dont les armes parlantes sont la plume et l'épée. Plume de savant et de diplomate, épôe sanglante de soldat. Au Bourget, dans cette heure d'espoir que nous entrevîmes, dans cette journée qui est peut-être un remords pour quelques-uns, où nous eûmes l'offensive et presque la victoire, Fournier fut cité à l'ordre du jour de l'armée. Quand, après avoir été aide de camp du ministre de la marine, il demanda à repartir pour TExtrême-Orient, il avait fait déjà deux fois le lointain voyage, en Corée d'abord,

comme enseigne, puis, en 1878, dans les mers de la Chine, commandant une canonnière. Il y reviendra, cette fois, pour trouver au retour les épaulettes de capitaine de vaisseau. Personne ne jalousera ce jeune officier supérieur de quarante-deux ans. C'est une idée qui fait son chemin qu'il faut, dans nos armées, tout en respectant les droits de l'ancienneté, faire une large part au mérite. La fortune aime la jeunesse. Nos grandes victoires ont été gagnées par de jeunes généraux. Les marins, d'ailleurs, vieillissent bien assez vite en campagne, dans cette rude vie où l'intelligence est chaque jour éveillée par quoique imprévu . De l'officier au matelot, ils apprennent à ne s'étonner de rien, et, . comme dit leur langue pittoresque, se font des « débrouillards » finis. On peut leur confier toujours et partout Phonneur de la France et le soin dé ses intérêts. Je ne sais pas domains plus loyales et plus déliées que les mains de marins. Le matelot est fort et adroit comme l'officier est intrépide et raffiné. Dans la paix d'aujourd'hui, il faut faire la part à tous nos soldats. Ce n'est pas moi qui oublierai le petit fantassin, perdu là-bas, en qui revit tout à coup l'âme endormie de la race gauloise, éprise d'aventures. Mais tout le monde sera d'accord pour approuver qu'un officier de notre marine, qui a connu les jours tristes des combats sans gloire et sans espoir, ait la première place dans les jours de succès si longtemps attendus.

Je me réjouis de la Paix, et je m'en réjouis hautement, ayant d'autant plus le droit de le faire que la guerre ne m'a jamais fait pousser des gémissements effarés. Elle a été bonne, cette guerre, un moment incertaine, non par ses résultats seulement, mais en elle-même. Ses résultats sont aux mains de ceux qui nous gouvernent. Il leur appartient de savoir tirer parti de la conquête, de profiter des longues expériences algériennes, de donner à notre commerce un élan que ne gênera pas Tinepte bureaucratie, de réveiller l'esprit d'aventure, père des colonies. Déjà, ils peuvent, plus libres et plus forts, parler le langage qui nous convient à nos amis d'Angleterre, qui raillèrent nos entreprises et sourirent à nos échecs, ne voyant pas dans leur œil, comme dit TÉvangile qui leur est cher, la poutre égyptienne I Mais c'est là de la politique, inconnue encore. Ce qui est acquis, c'est le bien moral que nous ont fait cette guerre et cette paix, également bénies !

Vingt mille hommes, peut-être, ont passé par le Tonkin, et ces vingt mille hommes ont vu le drapeau dans la fumée des assauts et sur les murs des villes prises. Ils ont appris là, dans cette grande mêlée démocratique de la guerre qui donne un même cœur à l'officier et au soldat, que l'idée de la patrie n'était pas une déclamation de rhéteur, mais une réalité vivante. Au départ, peut-être, on regrettait la patrie restreinte, le champ de France,

dont la terre colle aux pieds de nos paysans, ou la petite ville tranquille, ou bien encore le bruyant Paris, plein d'aventures, lui aussi. Aller se mettre jusqu'au genou dans la boue des rizières, tirer des coups de fusils à des gens qui, après tout, ont bien le droit d'être chez eux à leur guise, en recevoir, braver la maladie, l'ennui effroyable des grands soleils, Taffre des nuits pleines de terreurs, tout cela ressuscitera-t-il nos morts, et remettra-t-il sur ses épaules la tète de Rivière, promenée au bout d'une pique, de forteresse en forteresse ? Ainsi disait-on, pendant la traversée, à bord du navire entouré de l'inéluctable fatalité de la mer. Mais on est arrivé, on s'est mis à l'œuvre. On a senti l'étreinte des « camarades » qu'on venait secourir. On a entendu la voix des morts qu'on venait venger ! Dans toutes ces âmes indécises de paysans et de pêcheurs, devenus soldats et matelots, il s'est fait comme une illumination soudaine^ et le mot sublime d'Augustin : Credo quia absurdunij est venu aux lèvres de tous ces ignorants. D'un coup, dépassant la logique des petits raisonnements, ils ont atteint à la sagesse des grands philosophes et des poètes. Ceux-ci, en effet, ont le sens profond ou l'instinct inspiré de la grandeur des choses que le vulgaire trouve d'abord inutiles. Ils savent qu'il est bon qu'une nation, qui ne veut pas désespérer de l'avenir, ait des enfants qui meurent pour elle. Il suffit de quelques gouttes de ce sang précieux pour

empêcher la prescription de Tidéal. Ainsi, d'une source étroite, sortent les grands fleuves, et maudite et impuissante serait la main qui voudrait arrêter le jaillissement de leurs premières eaux I De toute cette aventure que la paix termine aujourd'hui, je ne retiens que ceci : On a fait la guerre ; on a montré, là-has, la mort possible, atroce ; et c'est par milliers que soldats et officiers, bouclant leur sac, ont demandé à partir. Que les morts me pardonnent! Les larmes même des mères ne peuvent prévaloir contre cette joie et cet orgueil de la patrie I

Bientôt, je pense, la prudence permettra de ramener du Tonkin une partie de nos effectifs. Je voudrais qu'on fît fête à ces braves, et que lorsqu'ils débarqueront aux quais ensoleillés de Toulon, la France fût là pour les recevoir. Nos ministres sont voyageurs. Ils s'en vont volontiers, ici ou là, inau^ gurer un chemin de fer, prononcer un discours, dire leurs projets, servir parfois une candidature, satisfaire un intérêt, gagner un applaudissement, conquérir un siège, des misères I Qu'ils aillent donc, une fois, à l'arrivée de nos soldats déguenillés, inconnus, anonymes, présenter, chapeau bas, l'hommage de la France au drapeau I Je sais bien qu'on dira que la politique les inspire et on voudra mettre la politique de la partie. Il y a des gens qui ne voudraient pas que la France fût victorieuse de peur qu'on ne dise, dans les réclames électorales :

LA, SAGESSE PABISIEN:

< Ferry le victorieux !» Ah ! s'ils po combien nous pensons peu à ces cho exemple de Barbes cloit être prési esprits. Quand, en 1854, Napoléon tU à la Russie, on sait qu'il jouait son queur, il consoiidait l'empire pour on ne pouTaît prévoir la fin : vain seize ans plus tôt, son Quatre-Septet contra alors des républicains qui, plei légitimes contre l'armée du Deux-I sèrent sans horreur que la délivran pourrait venir d'une défaite au dehi vaillante de Barbes n'hésita pas. « 1 bord, » dit-il. Et, hautement, il ât i le succès de nos armes. Ainsi pensai mis en scène par Augier, qui, dai disait ne point voir si le drapeau po le coq, ou était semé de fleurs de lys n'imiterait-on pasces nobles oubli infécondes t Et si vcms pensez que la jour être au roi, qui vous arrête d'ap de la République, qui l'a faite plus honorée 1

Ce n'est pas à Paris que je voudr de l'armée. Paris n'a qu'un arc d tout autour, au pas de charge de U bouts noirs écartelés d'un oiseau de] les Allemands. Notre victoire du Ti une assez grande victoire pour pr

de fête, le chemin maudit que Tétranger a parcouru. La route doit rester libre, comme le souvenir vivace, pour un jour mystérieux et pour des vengeurs inconnus. Mais, à Toulon, la marine et l'armée auraient bien leur journée de fête ! La ville est admirable et joyeuse en sa petitesse, serrée dans son corset de murailles, que dépassent les platanes de ses cours. La Provence tout entière viendrait là, expansive,les mains pleines de fleurs. Je ne jurerais pas qu'on ne boirait un peu plus de bon vin de France que ne le voudrait une sage raison. Mais ne faut-il rien passer aux braves gens qui ont eu, six mois durant, de l'eau jusqu'aux chevilles? Qu'importe, d'ailleurs, quelques pots ou quelques vitres cassés ? Mes amis de Toulon y sont faits : ils connaissent les grandes bordées de nos matelots et ne s'en scandalisent ni ne s'en effrayent. Ce qu'il faudrait, c'est, d'une façon quelconque, ouvrir la porte à la sympathie nécessaire et grandissante du peuple pour l'armée. Le soldat a besoin de savoir combien il est aimé ; et on ne touche pas au soldat sans lui prendre quelque chose de cet héroïsme simple qui est en lui, qui s'appelle le devoir eu haut, la consigne en bas, et qui est toujours le sacrifice. Pour moi, je me réjouis d'avance à l'idée de ce retour. Les lettrés nous disent de belles choses sur le Tonkin. Quelques-uns y sont allés et nous parlent en savants, en politiques, en économistes. Ils décrivent le pays, supputent ses ressources, et

font un peu la nique aux Anglais, ce q jours plaisir. D'antres, là-bas, ont ei préoccupations littéraires, des partis mistes d'école, et nous disent les long; Chariot qui ne s'amuse pas. Moi, ce qu( c'est sous quelque treille dorée du fort en vidant bouteille, le récit d'un piou-j:

sergent, rôti au soleil, qui me dira comj Bac-Ninh, sans y rien comprendre, sin( chauffait dur, » que les Annamites sou absurdes qui ne savent pas encore 1 qu'ils ont des rivières et n'ont pas su inventer la matelote et que les Tonl valent pas « la payse, » laissée au vlUaj rapporte, pour la faire belle, le dimanct d'un mandarin et des pantoufies de G ses pieds n'entreront jamais !

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