‹ La sagesse parisienneChapitre 4 sur 32 · LB DIVORCE · texte numérisé non relu

LB DIVORCE

Si TOUS remarquez que les boutiques de fleuristes sont dévalisées ; si le marché aux fleurs a été « enlevé » en cinq minutes ; si les champs de violettes sont dévastés, dites-vous que cela tient, non à un redoublement de galanterie de la part des hommes, mais uniquement à ceci : que les femmes ont envoyé des bouquets en nombre impossible à compter, pour joncher le seuil de l'appartement de rhonorable M. Naquet, sénateur I Car ce doux entêté, à force de patience, de persévérance, d'esprit aussi et de talent, a fini par faire voter au Sénat ce fatidique paragraphe de loi : Le divorce est rétabli I Et les femmes, un peu légèrement peutêtre, sont contentes en général, sans parler de celles qui compte&t user de la permission et qui sont folles de joie. Heureux M. Naquet I J'imagine qu'il ne tient qu^à lui d'avoir infiniment de bon temps cette semaine, et il n'aura pas peu à faire pour être à la hauteur de tant de reconnaissances féminines I

Le Sénat a gentiment sauté le pas. On prête n que la noble Assemblée, qui se sent menacée, a voulu avoir pour elle l'opinion des femmes, ce qui n*est pas maladroit, et leur a fait cadeau du divorce. Mais que vaut le cadeau ? Est-il aussi beau qu'il en a l'air ? C'est ce qu'il faut voir de près. Car cette question du divorce est une des plus délicates, des plus complexes, qui se puissent poser à Pesprit. Les opinions sont infinies, d'une variété étrange. Hommes et femmes sont, là-dessus, partagés. Dans la discussion du Sénat, on a vu les partis politiques se séparer, comme on se sépare dan&les salons où Ton agite ce redoutable problème. Ce qu'il y a même de curieux à observer, c'est que les partisans et les adversaires du divorce se disent animés d'un même désir, d'une même passion : la défense des intérêts de la femme. Seulement ils entendent ces intérêts de façons toutes différentes.

L*idéal, nous sommes tous et toutes d'accord làdessus, c'est l'amour dans le mariage. Se marier jeune, la femme avec ses illusions et sa candeur, l'homme avec sa force et sa tendresse, s'aimer comme des amants, devenir sages avec la venue des enfants, s'associer pour leur bonheur, et s'éteindre, la maison faite, comme Philémon et Baucis ; c'est le rêve humain. Lois, morale des philosophes religion, poésie, tout est d'accord pour célébrer cet idéal. L'amour, consacré par l'idée delà péren*

SAGESSE PARISIENNE indissoluble ont quelque chose de es mettent au-dessus des autres autres unions. Et les femmes, gales hommes à ce grand élan vers :S prend jeunes, mais on les con- ^. Elles grandissent avec le suclaris, elles participent à leur fortune )ire, comme elles sont associées & .^^ à leurs travaux. Elles restent, enfirt, ^.^a place pour élever les enfants, dont ,are.

dans les ménages, ce qu'un analyste ,in, un peu superflnel, mais subtil, a e. « Vers un certain âge, l'hcmme retours de jeunesse et se trouve Mutations difficiles à surmonter. Un ^M> rante ans, qui n'est pas vilain — ^i, ce qui est encore plus dangereux, T^pite qui le met en vue, est exposé k »^ies Putiphars lui saisissent son man- ^ laisse pas toujours en leurs maina, ite comme Joseph. Il est peu de coup de canif n'ait effleurés.

iVers trente ans, ont aussi leur coujugal s'est émoussé par l'habiest devenu « mon bon ami, » On leurs oreilles, doucement murlles musiques des jeunes amours. Un eût de ses affaires, la tète remplie

de mille choses, n'a pas le loisir de passer aux pieds de sa femme les longues heures où Ton « tendresse » selon le joli barbarisme d'une femme. Par une contradiction immorale de la nature, les sens féminins s'éveillent presque toujours quand ceux du mari s'endorment. Le tentateur guette alors les délaissées. C'est l'heure où, à la pâle clarté de Tétoile du berger, le loup rôde autour des bergeries... Et combien de hasards en laissent la porte ouverte ?

Mais, disent les femmes sages, 1$ mariage a justement cela de bon qu'il permet de conjurer la crise redoutable. On regarde vers le passé, qui est un berceau ; on regarde vers l'avenir, qui est une fille à marier, un fils à faire grand et riche ; et entre ce bonheur qu'on a eu et ce bonheur qu'on veut pour les autres, on prend courage, on lutte, on triomphe. Les ardeurs de monsieur se contenteront de quelques fredaines sans conséquence, pour qui une femme sage est tolérante, sa dignité d'épouse la sauvant des jalousies d'une maîtresse ; et les femmes un peu anxieuses, un peu rêveuses, un peu émues au bal,laisseront rorage,peu à peu, se calmer dans leurs cœurs. Telle est la loi commune. Parfois,il s'y mêle une faute, ignorée presque toujours, souvent pardonnée. Le navire conjugal reçoit des avaries ; mais en fln de compte, il aborde au port. C'est l'essentiel. A côté des ménages qui restent dans la loi commune, qui ont, avec des nuances, cette histoire

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douce et banale que je viens de dif e, il en est, on le sait, qui sont des enfers. Ici des femmes qui sont des monstres, et même pas de ces monstres parisiens que chante Mendès, qui ont au moins la beauté, mais des monstres purs et simples, des harpies et non des chimères ! Et aussi des maris infâmes, imbéciles, lâches, déshonorés ! Qu'importent ces exceptions douloureuses ? disent les adversaires du divorce. Mettons qu'il y ait dix mille, vingt mille femmes sacrifiées, leur sacrifice fait le mariage bien plus sûr, bien plus noble, bien plus beau pour les autres. Quelle est la grande chose qui ne fait pas de victimes ? La science a les siennes et Tart aussi, et le travail. Ne fera-t-on jamais la guerre, parce que le sang y coule ? Mais si sur les terres jadis françaises, inondées de ce sang, doit refleurir la fleur de la Victoire, qui hésiterait! Et on prêche ainsi la résignation. Le monde, ajoute-t-on, a des égards pour les femmes mal mariées : il va jusqu'à leur permettre une consolation discrète.

Soit, disent d'autres amisdes femmes, partisans du divorce. Mais ce sacrifice est inutile, que vous demandez à une minorité, déjà considérable, de mal mariés. Le divorce est peu dans nos mœurs ; il n'est pas reconnu par TEglise, qui, d'ailleurs, tourne la difficulté en acceptant des cas de nullité que la loi civile n'admet pas: il est entouré de mille précautions, et ne restera pas à la fantaisie des époux.

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Pourquoi une cruauté injustifiée? Vous faites du mariage la plus haute expression du bonheur humain. De quel droit privez-vous de ce bonheur les hommes et les femmes que vous reconnaissez, par la séparation de corps, incapables de les goûter ensemble ! Vous défendez la dignité du mariage : défendez-le donc contre l'adultère, soA ennemi. Ce n'est pas au sérieux que vous pouvez prendre, vous moralistes, cette définition du mariage : une institution sacrée, tempérée par l'adultère ! Si, comme la loi le portera probablement, la femme adultère ne peut épouser son complice, vous moralisez le mariage par le divorce, car les grandes passions seront prudentes et les caprices deviendront trop dangereux. Cette menace rendra les gens sages. « Un seul divorce, disait Stendhal, qui punit les tyrannies d'un mari, ou les caprices d'une femme, — empêche des milliers de mauvais- ménages. » Il ne faut pas, ajoute-t-il, trop demander à l'homme et à la femme, et souvent quand on tombe le plus bas, c'est qu'on tombe d'un idéal trop élevé. Il y a toujours le grand mot de Pascal sur l'ange et la bête. Et TEglise elle-même, si elle maintient son idée sur le sacrement du mariage, a, dans la pratique, les indulgences de Jésus pour la femme qui succombe. Pourquoi la loi civile, qu'aucun principe n'engage, serait-elle plus sévère ? Elle peut, elle, délier ce qu'elle a lié. Elle le fait tous les jours. Par la séparation, elle désunit les corps et les

cœurs, divise la famille, règle les intérêts. Pourquoi, ceci fait, fermerait- elle la porte de l'avenir aux époux qui rompent avec le passé ?

C*est, en vérité, quand on entend ces avis divers et tous les sons de ces cloches différentes, à ne plus savoir à qui donner tort ou raison I L'incertitude est bien plus grande encore si on cherche à savoir l'avis des moralistes. C'est là qu'Hippocrate dit,* oui » et que Qallien dit « non » ! Ouvrez un dictionnaire au mot divorce : vous verrez que Milton, ce grand chrétien, affirme que « ce n'est pas Dieu qui défend le divorce, mais le prêtre. » Et à côté de cela, une femme, (qui se passait bien du divorce, d'ailleurs, en se passant du mariage), le qualifie de < sacrement de l'adultère. » De nos jours, il a contre lui la plupart des moralistes, qui restent dans les théories, et, pour lui, la plupart des auteurs dramatiques qui voient la vie de près. C'est peut-être dans cette contradiction qu'il faut trouver l'opinion à se faire sur le divorce ? En principe, hommes et femmes ont un intérêt à ce que le mariage, d'où naît la stabilité familiale, soit mieux qu'un contrat et s'élève au plus haut idéal. Mais, dans la pratique, on doit reconnaître que cet idéal est inaccessible pour beaucoup d'entre nous, qu'il faut être deux à y aspirer, et qu'on doit faire quelque chose pour les malheureux et les malheureuses qui se sont trompés en tentant l'aventure.

J'ai parlé de ceci avec bien des gens, bien des

hommes et bien des femnies. Et voyez l'apparente bizarrerie 1 Les plus chauds partisans du divorce que j'ai connus sont des hommes très bien mariés ou des femmes très honnêtes. Les uns et les ai frémissaient à la pensée de voir leur existence à un être indigne, leur conscience leur défen de trop faciles compensations. Le mariage ind lubie, qui a des partisans parmi les moraliste vères, mus par de hautes considérations th ques, a aussi pour défenseurs les célibataires aimables et les femmes peu scrupuleuses. • jeunes femmes qui ont beaucoup d'amants Stendhal, dans son livre de l'Amour, n'oni faire du divorce. » Un mari qui vous assut rang social et des amoureux qui vous don beaucoup de plaisirs, c'est aussi un idéal, celi nombre de jolies femmes de Paris ! Mais cet channant n'est pas très respectable. Les Don , aussi considèrent que le divorce c'est la mor leur métier. La grande scène, la scène à faii l'adultère, où l'amant, agité et fiévreux, moni le poing aux étoiles, crie : Ah ! que n'ètes-voi bres !... cette scène capitale et décisive, en g rai, n'a plus de raison d'être. < Mon ami, > Madame, «un peu de patience. Je vais me faire, un plat à la tête par mon époux, — ce qui est mentaire, et nous nous séparerons. Et dans < ans je serai votre femme... » L'Antony de D^ pourrait toper : mais nos joyeux Antonys de S;

basse et terre à terre qui est celle où, paraît-il, se complaisent les démocraties, qui, en abolissant la Foi, restreignent de plus en plus Tidée du sacrifice. L'idéal, c'est, entre nos mains, comme la peau de chagrin de la légende. Elle s'est amoindrie à des vœux insensés, à des aspirations chimériques ; il nous en reste tout juste assez, pour nos petits besoins de chaque jour, sans penser à Tau delà de la vie, et aux chers et divins mensonges qui ne charment plus le rêve de l'existence.

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