LBS FEMMES ET LES ELECTIONS
Je ne sais si je me trompe ; mais il me semble que rapproche des élections n'agite pas bien profondément le pays. Serait-ce qu'on ne croit pas à la longue vitalité de la Chambre qui va venir? Seraitce que la brièveté de la période électorale, s'opposant aux compétitions nouvelles, assure la réélection d'un grand nombre des députés sortants, et laisse entrevoir déjà que la Chambre de demain ne sera ni meilleure ni pire que la Chambre d'hier î Seraitce enfin qu'il fait bien chaud, que les arbres sont verts, les bords de la mer frais et agréables, et que le grand parti des « je m'en f... », qu'on accusait Laurier d'avoir créé jadis, gagne du terrain et devient notre grand parti national t Je n'en sais rien, et ne me prononce pas. Mais, bien sûr, la France ne se passionne guère pour les élections, et je ne vois d'agitation que dans la foule des candidats.
Et encore, parmi ceux-ci, combien y en a-t-il qui se laissent mener par leurs femmes dans les voies de Tambitlon ! Le jour où les femmes seront
électeurs, comme quelques-unes souhaitent de le devenir, elles n'auront pas grand'chose à faire pour apprendre leur nouveau métier. Car, du haut en has de Téchelle, elles se mêlent de la politique, et c'est justement là où leur influence se voit le moins qu'elle est la plus efficace et la plus agissante. Je ne crois pas que la dame aux gants verts, l'aimable citoyenne Rouzade, quoiqu'elle parle avec assez d'aplomb la mauvaise langue des journaux et des clubs, ait une grande action sur le mouvement électoral ; mais la femme qui ne dit rien en public, et se réserve d'agir dans le tête-à-tête, est véritablement puissante. Chez nous, soit galanterie, soit faiblesse de caractère, nous laissons prendre aux femmes une part énorme, bien qu'indirecte, dans la conduite et la marche des idées. Proudhon, ce vieux grognon de génie, avait remarqué avec chagrin cette féminisation de son siècle. Ce n'est mystère pour personne que dans les' classes travailleuses, soit à la campagne, soit parmi le prolétariat des villes, la femme est presque toujours la têtequi pense dans le ménage. Cette influence est même subie par les plus hauts personnages, par ceux-là même qu'une longue expérience de la vie aurait dû rendre le plus rebelles aux entraînements des passions féminines. Voyez dans les lettres de Mérimée à Panizzi la jolie conversation qu'il raconte entre le duc de Persigny et Napoléon III : « Sire, > disait le duc, qui garda toujours son franc parler, étant
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serviteur et non valet comme d'autres, « nous nous laissons mener tous les deux par nos femmes, mais moi je n'y perds que ma fortune, et vous, vous y perdez l'empire. » Ce même Mërimée assurait plus de la moitié des sénateurs ne pensaiem par le cerveau de leurs femmes, qui mettaient sait-il n un zèle égal à les faire cocus et h les vertir auxsaines doctrines cléricales.» Et lui-m quiraillaitsi agréablement les faiblesses des ai n'était-il pas entraîné à toute heure à accepte défendre des préjugés féminins î
Cest surtout dans nos provinces que les fer jouent un rôle considérable dans les élect Avec le scrutin d'arrondissement, les coterie beau jeu, et c'est presque toujours une femm< est à leur tête. Combien de braves garçon pour une vie modeste, et qui sont devenus a dant des façons de personnages, uniquement satisfaire à des ambitions féminines 1 Gustave I bert, qui devait écrire le Candidat, s'il comp aujourd'hui Madame Bovary, ne manquerait pa ajouter un chapitre, et de nous ia montrer fa quelque efTort désespéré et quelque tentative h pour faire de Charles Bovary tout à la fois u et un député. Pour une femme ambitieuse su pfese l'ennui de la vie de province, et qui cepei en a pris certaines passions, et particulière celle de « paraître, > avoir un mari député, t réalisation d'un double idéal : être la premië]
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village et cependant habiter Paris au moins la moitié de Tannée. Combien de conversions estimées précieuses ou de palinodies sévèrement jugées qui ne sont, à tout prendre, que des arrangements de ménage, imposés par la volonté d'une femme !
t Combien de candidatures sur lesquelles nous dis-
sertons gravement, et qui ne sont que le résultat d'une lutte entre deux coteries conduites par des généraux en jupon ! Le métier de député est un de ces métiers commodes qui ne demandent aucune connaissance spéciale. Il est admis que les muets de la Chambre sont les hommes les plus précieux dans le sein des commissions. En lançant son mari à la conquête d'un fauteuil législatif, une femme avisée risque de trouver une grande satisfaction à son orgueil sans qu'il en puisse coûter à sa vanité, car, pour peu qu'elle soit adroite et dans de bonnes conditions, la réussite sera sûre tant que le scrutin d'arrondissement livrera la France aux mérites obscurs et patients; et une fois monsieur à la Chambre, vous pouvez avoir pour certain qu'avec un peu d^application, il lui sera aisé de ne pas être le plus nul de nos députés.
Pour faire d'excellents courtiers électoraux, les femmes sont servies à la fois par les défauts de leur caractère et par ceux du caractère masculin. Le péché mignon des hommes est une très grande fatuité. Qu'une maîtresse de maison, énervée parce que la timbale qu^elle attend n'arrive pas, nous
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donne un shake-hand plus fort que d'habitude, qu'une femme en un mot laisse échapper en notre présence un mouvement de naturel qui tranche sur le convenu du monde, et, neuf fois sur dix, nous nous imaginons que son émotion est à notre profit, que nous la troublons, fascinons, etc., etc. Les femmes ont un incomparable talent pour jouer avec ce défaut du caractère masculin, la fatuité. C'est ainsi qu'elles nous tirent des carottes considérables en. pariant volontiers avec nous des discrétions que nous nous imaginons qu'elles voudraient perdre. En matière électorale, une femme qui veut que son mari soit député n'hésite pas à faire les promesses les plus engageantes. Si elle en tenait seulement la moitié d'une session à l'autre, la pauvre femme n'aurait pas le temps de rester assise une heure ! Mais comme elle a promis par des demi-mots, des sourires, des œillades, des paroles à double entente ou des silences éloquents, tropes de la rhétorique féminine, elle ne paie guère argent comptant. C'est là un des côtés du caractère féminin extrêmement précieux dans la politique de ne se croire jamais engagée. Les femmes ont encore cette faculté de ne jamais être embarrassées, quand leurs intérêts ou leurs passions sont en jeu, de ce qui est possible ou de ce qui est légal* Les candidats ont généralement une dose assez forte d'audace. Cependant il* est certaines choses devant lesquelles un candidat lui-même reculerait. Quand
un paysan', par exemple, vient demander à son futur député de faire exempter son fils du service militaire ou telle autre énormité de même acabit* le candidat risque timidement une objection et il en est d'assez courageux pour invoquer les principes de 89 et Tégalité devant la loi. Mais qu'on s'adresse à la femme I Elle promettra tout ce qu'on voudra et renverra le quémandeur satisfait et enthousiaste.
Ces grandes qualités que les femmes possèdent pour mener à bien leurs ambitions, ce don de séduire qui est en elles, je dirais presque cet art de tromper qui charme même quand on ne s'y laisse pas prendre, je voudrais qu'elles missent tous ces mérites et tous ces jolis défauts au service de la République. Je sais qu'il y a quelque difficulté à ce propos et que nous ne sommes peut-être pas pour le quart d'heure en odeur de sainteté auprès de beaucoup de femmes. Celles-ci sont avant tout sentimentales, et leur sentimentalisme a pu être froissé par les questions religieuses qui sont d'un maniement extrêmement délicat. Mais songeons à ceci : que les expulsions de moines et jésuites n'auraient certainement pas eu lieu si le Sénat avait voté l'article 7. Les résistances amènent les actions vives. A l'heure qu'il est, la République est infiniment trop forte pour qu'on puisse, sans folie, songer à la renverser. Elle ne peut être maintenue et modérée que par elle-même, et le meilleur
moyen pour arriver à cette modération nécessaire, c'est que tout le monde s'y rallie. Vous savez le joli mot de la princesse de M..., qui avait envie d'entrer dans une baraque à la foire de Saint-Cloud : « C'est vraiment un endroit peu comme il faut, lui disaiton. — Bah, reprit-elle, il le sera trop quand nous y serons. » Je n'entends pas dire que la République ne soit déjà un endroit fort décent; mais il est possible qu'on y souffre de certaines mauvaises humeurs féminines, et je voudrais bien avoir à constater, à propos des élections actuelles, que ces mauvaises humeurs sont dissipées et que nos femmes de France sont assez sûres d'elles-mêmes pour avoir bien compris que la République sera tout ce qu'on peut imaginer de plus aimable, pour peu qu'elles veuillent bien s'en donner la peine.
Je m'imagine, d'ailleurs, que les femmes sont beaucoup moins hostiles qu'on ne le dit à l'idée de la République. Celles qui sont véritablement pieuses, pour qui le catholicisme est une foi et non un parti, ont pu s'apercevoir que le départ des congréganistes n'avait entravé en rien l'exercice du culte. Tont au contraire, si vous voulez un jour, madame, quand vous auyez dîné avec votre curé, le confesser vous-même (à titre de revanche) entre le café et le petit verre, le brave homme vous avouera que le départ des congréganistes doit être le premier pas dans une voie d'émancipation où notre excellent clergé séculier a tout à gagner. On
fait les femmes trop sottes quand on veut qu'elles prennent pour argent comptant les déclarations intéressées d*un tas de Giboyers qui crient à la persécution et qui en vivent. Mais c'est surtout calomnier les femmes que de compter sur elles, comme quelques-uns semblent le faire^ pour mener cette vilaine campagne de la peur que nous avons le chagrin de retrouver à toutes les périodes électorales.
Il va sans dire qu'à l'heure présente plus personne n'aime la guerre pour la guerre. Les philosophes de récole de De Maistre et de M. de Moltke sont rares chez nous, et cette idée abstraite que le sacrifice en soi, quel que puisse être son but ou sa raison, est une chose bonne et morale pour un peuple, cette idée n'a plus cours dans les races latines. Mais il ne s'ensuit pas que le sacrifice soit répudié par nous, quand on nous le demande au nom d'une idée qui nous est chère. Or^ l'idée de la patrie, très atteinte chez nous par une série de circonstances fâcheuses, s'est réveillée et a singulièrement grandi depuis quelques années. Que le devoir envers la patrie soit une forme de l'idée de Tutilité, qu'il naisse d'un sentiment, qu'il soii Texpression d'une de ces vertus que M. Renan qualifie de suprême élégance, peu importe ; il n'est presque plus personne chez nous qui ne sache que la patrie a le droit de demander beaucoup, et qui ne soit prêt au sacrifice exigé avec bonne grâce et galanterie .
J'estime donc que quand un ancien zouave comme M. de Cassagnac s'écrie que la République dévorera tous nos enfants dans des expéditions guerrières, outre que ces paroles sont plus que surprenantes dans la bouche d'un bonapartiste, il méconnaît le cœur des Françaises. Il n'y a pas une de nos femmes qui n'aimât mieux être la mère d'Achille que celle de Thersite. On sait bien qu'un grand pays comme le nôtre a des devoirs de toutes les heures qui se soldent par des existences brisées. Mais ces devoirs peuvent incomber à la monarchie aussi bien qu'à la République. Tous les gouvernements les ont subis, même le pacifique régime de Juillet, qui a eu affaire à des insurrections autrement sérieuses que les frasques de Bou-Amema, et jamais les femmes n'ont pris en haine la patrie qui leur avait demandé leurs enfants et n'ont blasphémé le drapeau, même quand ils mouraient sous ses plis Je suis donc plein de confiance dans le rôle que les femmes joueront ces jours-ci et plus tard en matière électorale. Elles ont le bon sens pratique de notre race qui les défendra des utopies, et elles ont aussi un bon grain de vaillance gauloise qui les défendra des peurs et des lâchetés.