‹ La sagesse parisienneChapitre 8 sur 32 · LES FEMMES POLITIQUES · texte numérisé non relu

LES FEMMES POLITIQUES

Les femmes, depuis quelque temps, se remuent énormément I Quelque méchant plaisant dirait que c'est le printemps qui les agite, le chevalier Printemps qui met de petites feuilles claires au bout des branches et des rêves amoureux dans les cœurs. Quand il paraît, tout relève la tête dans la nature» et les fleurettes cachées sous la mousse se redressent, cherchant le soleil. Mais, pour les civilisés, qui ont inventé la bisque d'écrevisses et les truffes sous la serviette, il n'est pas de saisons. Ce n'est pas, d'ailleurs, l'amour qui trouble nos dames : c'est la politique. Elles ont repris cette bonne turlutaine, de vouloir cesser d'être des femmes pour devenir des électeurs. Cela les tient pour le moment. C'est une fureur, comme jadis la crinoline ou la potichomanie. Encore la crinoline avait-elle bien des raisons d'être I... Combien elle était supérieure au costume collant d'aujourd'hui, qu'un rien froisse ou déchire. Tandis que la crinoline, c'était pour les amours, avec ses grands et solides

cerceaux, un engin fort heureusement inventé. Le petit Jehan de Saintré s'y fût caché tout entier. Les femmes, dans leurs crinolines, étaient semblables à des places fortes, mais à des places fortes d'une enceinte trop vaste pour être bien défendues. C'était le bon temps des surprises et des escalades hardies, ou d'audacieux forbans avaient « ville gagnée, » tandis que la garnison, embarrassée de ses propres défenses, croyait parlementer encore I

Mais il ne s'agit pas de ces doux jeux. Nos citoyennes se réunissent un peu partout : à la salle d'Arras, au théâtre Oberkampf, à Lyon et en d'autres lieux, uniquement pour obtenir le droit de mettre un petit papier blanc dans Turne du scrutin électoral. Il me semble qu'elles menaient mieux le monde avec de petits billets glissés dans le manchon, ou traîtreusement insinués dans l' ouverture étroite du gant? Mais, puisqu'elles le veulent, je donnerais bien quelque chose pour que leur caprice fût satisfait ! V Assemblée des femmes n'a été jusqu'ici qu'une fantaisie brillante de ce polisson d'Aristophane. Rien ne serait plus plaisant que de la voir se réaliser, et je me ferais couper un doigt de la main pour admirer Célimène dans < le sein de la commission » et regarder Arsinoé passer à Tétat d' « honorable préopinante. »

J'imagine que les femmes ont réalisé leur vœu et qu'elles sont électeurs. Je suis bien tranquille sur lô résultat. Il arriverait exactement ce qui est

arrivé déjà des candidatures ouvrières : elles s'empresseraient de voter pour des hommes, comme les ouvriers s'empressent de voter pour des bourgeois. Elles ne s'entendraient même pas pour faire, comme on nous Ta dit, de M"® Louise Michel le successeur de M. Grévy. Jamais les brunes ne voteront pour une blonde, ni les blondes pour une brune ; les châtaines formeront un centre gauche indécis et sans résolution, et les rousses ne pourront jamais mettre en avant qu'une candidature de protestation... Le pantalon a encore du prestige. Les femmes électeurs voteraient comme leurs maris ou comme leurs amants. Tout au plus faudrait-il compter quelque quinze cents voix perdues sur l'aimable Capoul ou sur le superbe Angelo, tyran du boulevard, par quelques autoritaires qui rêvent de triomphants coups d'État. « Il y a trop longtemps, a dit une conférencière, que dans le milieu social moderne les femmes ont le dessous : c'est le tour des hommes. » Eh ! chères enfants, à votre aise. Cela ne changera rien à la question.

Ces revendications féminines sont vieilles comme le monde. Sans remonter bien loin, elles se firent jour sous l'empire avec une persistance singulière. L'étendard de la révolte fut levé par une blonde audacieuse, avec l'inscription menaçante : Guerre aux hommes! Et de fait, la belle blonde fit quelques campagnes assez réussies. Elle avait de longs che-* veux dorés assez épais pour dispenser Eve, après

la faute, de se faire confectionner un « tapez-moi ça » en feuilles de figuier; des yeux bleus ingénus, de ces yeux ■

Dont on voit monter les prunelles Dans la nacre de l'infini ;

des lèvres épaisses et empourprées, et, avec cela, un cœur vaillant. C'était, certes, de quoi remporter plus d'une victoire, et elle ne fut pas en peine de debellare superbos, comme dit le poète.

Il y avait alors des « revend iqueuses » de toutes les couleurs. J'en ai connu un quarteron chez un philosophe aimable qui, à ses moments perdus, inventait des religions. On pouvait les classer en plusieurs catégories. Il y avait des blooméristes, des saint-simoniennes, des phalanstériennes, des politiciennes. Moi, je les divisais surtout en deux camps: les laides et les jolies. Le premier camp, je le dis à regret, était de beaucoup le plus nombreux. Y en avait-il, de ces vieilles desséchées qui nous parlaient de perfectionner le mariage, comme on parlerait à un pauvre diable de condamné à mort de perfectionner la guillotine I Les bonnes parties de rire que j'ai faites là, avec de gais compagnons qui sont morts aujourd'hui, mais qui avaient alors la moustache noire, bon pied et bon œil 1 Comme nous allions goûter alors gaiement, une heure ou deux, l'éternelle comédie des Femmes savantesl Elles avaient toutes leurs petits àystèmes, qui concluaient tous à ceci : que la femme valait

mieux que rhomme. Et quelles raisons saugrenues elles en donnaient I II en est une, bloomériste enragée, qui prétendait qu'être velu était un signe d'infériorité — et la malheureuse avait des moustaches à faire frémir... Quand nous voulions la faire enrager, nous lui rappelions quelques pensées des grands misanthropes, comme Chamfort, disant que la femme n'a vraiment de bon que ce qu'elle a de meilleur. Elle nous appelait polissons! Ah! la pauvre toquée ! Je vous jure bien qu'elle n'en savait rien, et que nul de nous ne lui fît jamais connaître ce qu'il y a de charme dans ce joli adjectif.

Quelques-unes de ces femmes libres étaient jolies. Il en est même qui, se débarbouillant peu à peu de ce milieu qui touchait à la bohème philosophique, sont devenues des personnes en vue. Les souliers de M"^® Sand étaient si grands, que plusieurs pieds ont pu les chausser pour faire leur chemin dans le monde. Les Français sont ainsi faits qu'ils se moquent de Philaminte à tire-larigot, et qu'ils la subissent toujours. Notre galanterie est plus forte que tout : nous sommes de l'avis de Monselet, qui dit que si les petites blanchisseuses ont les bras rougis par l'eau froide, plus haut le blanc commence et ne finit pas.. . Il en est de même pour les bas-bleus. Nous passons condamnation sur cette horreur, en retrouvant la femme au-dessus du genou. Mais, en vérité, j'aime mieux les femmes qui sont femmes du haut en bas, des cheveux au bout des pieds.

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Gomme nous serions malheureux le jour où cette prétendue égalité des sexes deviendrait une règle et une habitude, où nous aurions des confrères enjuponnés et où la femme-homme cesserait d'avoir pour nous Tagrément et l'excuse d'un travesti de bal masqué. Et comme elles seraient aussi malheureuses, les pauvres chères ! Car, ce jour-là, nous leur dirions sérieusement leur fait, et que leur éloquence est un bavardage, leur politique une intrigaillerie, et leur littérature un enfantillage fait de naïveté et de pédanterie. Car, depuis George Sand, qui fut un phénomène et une erreur de la nature, les femmes n'ont pas produit un sujet ayant un talent original, sauf peut-être quelque deux cents pages ci ou là. Pour le reste, c'est bien, — nous le disons du moins — parce que la, main qui tient la plume est blanche et potelée ; mais si le sexe disparaissait de la littérature féminine contemporaine, quelle misère ce serait ! Une qui est morte, avait en elle la flamme du talent. Elle avait commencé aussi par être une « revendiqueuse ; > mais comme elle avait du cœur, l'amoureuse avait guéri le bas-bleu. « Frappe, mais aime, » fut sa dernière devise. Elle trouva d'ailleurs un homme pour la réaliser, qui la rossait et l'adorait. Elle en est morte.

Nos chères femmes perdraient tant à être prises au sérieux comme électeurs, que je suis bien tranquille sur les suites des escapades auxquelles se livrent quelques-unes d'elles. Toute assemblée de

femmes finira comme finissent les Harangueuses d'Aristophane. Elles ont pris les habits d'hommes, elles se sont emparées de la citadelle, elles ont installé leur gouvernement ; mais passe un beau jeune homme, et les voilà toutes qui courent à leurs tuniques transparentes et à leurs couronnes de roses, pour séduire le bien-aimé. L'amour, Tamour seul les mène et les mènera toujours, et l'amour est un dieu jaloux qui ne veut pas de partage. A lui seul, il remplit les quatre saisons de la femme, avec la grâce libre du printemps, la passion enflammée des étés, la mélancolie des automnes, la haute sagesse des hivers. Ah 1 mesdames 1 il y a de vieux artistes, de vieux politiques, de vieux cabotins, de vieux journalistes, toutes choses laides. Il n'y a pas de vieilles femmes, pour les femmes qui sont restées femmes. Comme le bonhomme Chrysale, les mères se rajeunissent aux jeunes amours de leurs enfants. Je ne puis comprendre ces créatures privilégiées qui sont adorées et vénérées — vénérées, mot qui vient de Vénus, — et qui ont je ne sais quelle folle rage de se découronner de leur royauté incontestée! Une femme, dans une réunion publique, ça me fait tout juste Tefiet d'un rossignol dans une bande de corbeaux.

Mon vieil Aristophane, — qui est toujours jeune de la jeunesse du bon sens et du génie — avait bien vu la chose. Il est moins sévère que Molière ; il veut bien que les femmes s'occupent aussi de la

chose publique, mais il dit assez comment elles peuvent le faire. Leur influence ne sera forte qu'étant indirecte. Quand Lysistrata fait faire aux Athéniennes, sur la statue de Cérès, la bonne Déesse, le grand serment en faveur de la paix, elles ne s'engagent à rien qu'à agir sur leurs maris et à les mener... par le bout du nez, puisque nous ne parlons pas le grec effronté du satirique. Mais pour nous conduire autrement, il faut y renoncer. L'amour a des raisons qui bravent la raison, a dit Pascal, ou à peu près. Ce sont ces raisons-là que les femmes peuvent nous faire entendre ; et quant à la façon, vous la savez assez, je Tespère pour vous. Mais pour se mêler autrement aux choses de la vie publique, c'est une folie. Pour la politique féminine, les hauts débats en plein soleil ne valent rien ; et pour ces jolis députés en conseils, il n'y a de sérieuses que les séances de nuit.

J'ai essayé de dire un jour ce qu'était le Parisien et quelle allure particulière il avait, soit dans la vie du monde, soit dans la vie publique. Je voudrais dire aujourd'hui à quoi on reconnaît la Parisienne. Ce n'est pas chose aisée. Quand il s'agit de ces nuances délicates du caractère féminin, modifié à l'infini par les circonstances, il arrive que, contrairement à l'apophthegme de Boileau, on n'énonce pas facilement ce qu'on conçoit cependant très bien. Comme le Parisien, la Parisienne a presque toujoursun don de tact et de mesure qui dissimule justement les angles de son caractère, comme son goût cache, en les harmonisant, les couleurs de ses toilettes. Combien de fois n'avez-vous pas dit d'une Parisienne qu'elle était délicieusement attifée, sans pouvoir ajouter de quelle étoffe et de quel ton était son ajustement ? Il est plus facile de dire à quoi se reconnaît la provinciale transplantée à Paris et y faisant florès. Voyez celle-ci, qui fut belle en son temps, et qui

joue* son rôlet à Paris. Elle est à la Comédie. Au bout d'un quart d'heure tout le monde le sait. On ne voit pas ses diamants, elle les montre. On ne devine pas ses impressions, elle les crie tout haut. Elle formule, d*un ton éclatant, l'éloge des acteurs, que Musset voyait passer dans le sourire discret d'une vraie Parisienne. Commedisait M"* de Staël, elle montre sa figure où elle l'a, c'est-à-dire qu'elle découvre sa gorge ; mais elle la découvre trop. Sur l'escalier elle hële ses cavaliers, invite « son cher ministre » à souper, envoie « son cher général » chercher sa voiture. Voilà la provinciale, éternelle parvenue ! La Parisienne a son avis, sa voiture, son général, son ministre, des diamants toujours, de la gorge quelquefois, mais elle — qu'on accuse d'être toujours en représentation — sait être parfois inaperçue, comme pour donner à qui la cherche la joie de la retrouver.

La pierre de touche de la Parisienne, — et vous entendez hien que je parle aussi de la femme de province véritablement acclimatée — c'est l'aisance. Où qu'elle soit, la Parisienne n'est Jamais gênée. C*est par là qu'on a pu dire qu'elle était comédienne achevée, mais comédienne de nature et d'instinct. Elle est, à ses heures, héroïque sans emphase; maîtresse de maison sans embarras, dévouée avec grâce, amoureuse sans mélodrame, vicieuse sans cynisme, ambitieuse sans tapage. Il lui arrive même d'être dévote sans ennui.

L*ârt des sous-entendus est le grand art de la Parisienne. Elle sait promettre sans rien dire et yous fairô promettre sans rien jurer. Vous rencontrez Parisina vers quatre heures, en toilette simple, beaucoup trop près de la maison de Thomme qu'elle aime : elle vous sourit, et vous êtes discret. Une heure après, vous la revoyéS: sortant du salut à la Madeleine ; elle vous sourit encore, et vous n'êtes pas trop étonné...

L. Gozlan a dit que la Parisienne était une maîtresse adorable, une amie sûre et une femme impossible. Maîtresse adorable, cela va de soi. Les femmes de province, plus gardées qtie les Parisiennes, prenant volontiers au tragique les choses de l'amour, se font toujours trop attendre. C'est à Paris qu'on plaît en huit jours à ces enchanteresses qu'on aime dix ans I Les passions, presque toujours, y commencent par des caprices. Amie sûre, cela est vrai encore. Que Voltaire avait raison quand il louait; comme le plus doux qui fût au monde, ce mot d'amie, si vague et si fort, qui peut survivre à la passion satisfaite! L'amitié de la Parisienne, quelle que soit son origine, et qu'on ait planté ou non ce fameux « clou d'or > dont parle Sainte- Beuve, est précieuse parce qu'elle est faite par le choix et non par l'habitude. Amitié sans jalousie, courageuse, et délicate. Mais où L. Gozlan se trompe, à mon gré, c'est quand il dit que la Parisienne est une femme « impossible, » Vieux paradoxe, qui sent sa province î

Quoi qu'on en puisse dire, la famille est très forte chez les Parisiens. Les parents, entre eux, gardent une certaine liberté, dont le besoin est dans le sang de Paris. Mais ils sont affectueux les uns pour les autres. Quant aux époux, ils font, en général, très bon ménage, et si jamais nous avons la loi sur le divorce, une loi que je déteste pour ma part, je gagerais que la province en usera autant et plus peut-être que Paris. La Parisienne est une associée admirable. Vous savez Thistoire de cette Parisienne des Parisiennes dont le bas bleu ne déteignait pas sur la jambe, qui fut M*»' de G... ? Elle recevait ses amis et ses amoureux dans son petit salon coquet et plein de fleurs. On riait, on plaisantait, on flirtait, on entendait siffler par les airs les flèches de Cupidon, grand déchireur de robes conjugales. Mais parfois, redevenant sérieuse, la Muse de Tendroit, montrant du doigt le plafond, disait à ses Sigisbés : < Allez I c'est encore celui qui travaille là-haut qui est le plus fort de tous 1 » Et c'était le mari.

Si légère qu'on la dise et qu'on la dépeigne, la Parisienne est la compagne la plus sûre de la fortune de son mari. Elle l'aide dans les revers et n'est jamais étonnée et embarrassante dans la victoire. C'eat encore une mère excellente. Elle est capable de tout pour son fils, même d'inviter au bal une femme qu'elle exècre, et, pour sa fllle, de ne plus aller aux petits théâtres I Elle leur enseigne

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à tous deux Fart de la vie, les arme pour la lutte; et, à son tour, elle apprend d'eux à vieillir.

Je ne crois pas qu'il y ait quelque chose de plus doux au monde et de plus profitable à un homme que l'amitié d'une vieille Parisienne. Est-ce bien « vieille » qu'il faut dire ? Les femmes ont, sous les cheveux blancs franchement arborés, des renou" veaux vraiment extraordinaires! L'amour luimême pourrait s'y tromper, s'il n'était averti par une haute et souriante raison. Les Parisiennes vieillies ont accumulé des trésors d'observation?, de sagesse, d'esprit, d'indulgence. Elles sont les arbitres naturels des cas délicats de la passion, qu'elles jugent en dernier ressort. Reviendrait-il de la cour d'assises, condamné pour certains crimes, l'homme qu'un tribunal de Parisiennes acquitterait resterait pour moi un galant homme. Elles ont en mains la jurisprudence du cœur.

Mais où la Parisienne se reconnaît surtout, c'est à la façon dont elle trompe son mari. Là, elle est supérieure et tout à fait inimitable.

On a discuté souvent pour savoir si ce qu'on appelle les infortunes conjugales étaient chose plus rare à Paris qu'en province ou en province qu'à Paris. Je crois que Paris a la palme. < J'imagine, disait au dernier siècle le comte de C..., dînant avec sa femme, qu'il n'y a, à Paris, qu'un seul mari qui ne soit pas cocu ? Le connaissez- vous ? — Ma foi, monsieur, répondait la comtesse (enregar-

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dant bien autour d'elle), je le cherche, et je ne le trouve pas. » Cette Parisienne allait un peu loin peut-être I Mais il est certain que l'adultère, à Paris, tempère et corrige souvent Tinstitution du mariage. Mais si l'adultère est plus fréquent à Paris qu'ailleurs, cela ne tient pas, comme le pensait Proudhon, à l'éducation chevaleresque des jeunes filles, ni à la grande liberté d'allures des femmes mariées. Cela tient aux différences profondes de l'adultère, en province et à Paris.

Là-bas, dans les petites villes, oùla vie est étroite, où l'intimité devient une prison au lieu d'être un repos, où tout se sait, se répète et se grossit, avant d'arriver à tromper son mari, une femme en est venue depuis longtemps à le haïr. Avant d'aller au rendez-vous qu'on lui demande, M«® Bovary a passé ses soirées entières à cuire, au coin du foyer conjugal, une terrible fureur contre M. Bovary ! Il est bien rare qu'une Parisienne qui est infidèle à son mari lui en garde rancune. Elle l'aime encore quelquefois, elle l'estime presque toujours. Aussi Brantôme Tavait-il remarqué déjà ; ses « honnestes dames > font leurs maris cocus, dit-il, sans .les faire coquins. Elles n'entendent ni les humilier, ni les rendre ridicules, ni les affliger. Parfois, l'adultère est une des nécessités de l'association. En tout cas, elle lui survit presque toujours. Sganarelle, montré au doigt, conspué dans sa province, reste aisément à Paris un galant homme, qui n'est

plu^ qu^un ami pour sa femme, et ne prétend oavrir ni ses lettres ni son cœur de force. Il y a de la sorte, chez certains hommes, des résignations héroïques, rendues plus aisées par le tact délicat des Parisiennes. Maintenant, me direz-vous. pourquoi ne sont-elles pas fidèles? Pourquoi est-il tout à fait exceptionnel quMne Parisienne aille dix ans dans le monde sans y courir quelque aventure de cœur f Comment, surtout^ ces légèretés qui sont de règle presque constante, que le monde admet, consacre presque, chez des femmes qui ont peu do tempérament en général ? En province, la chose est simple à expliquer : c*est aux longues heures d*ennui que Ton rêve à Tamant, quand rien ne vous distrait de la monotonie du tête-à-tête conjugal, souvent odieux. A Paris, où la femme ne s'ennuie guère, c'est une autre affaire. La Parisienne est « sensible », comme on disait Jadis. Elle a dans le cœur une petite fleur bleue, qu'on sème au couvent, que le monde arrose et que Tamant cueille... Même dans un caprice^ elle met de Tidéal.

Balzac disait que lorsqu'une femme soignait sa toilette dès le matin, son mari pouvait être sûr de son affaire . C'est une erreur. La Parisienne s'habille toujours bien, d'instinct, et pour le plaisir qu'elle y trouve. La toilette, quine doit jamais être un luxe pour la Parisienne, ne consiste pas tant dans le vêtement que dans une certaine manière de le porter. (Balzac.) C'est là où excellent nos Pari*

siennes. Rousseau disait qu'elles dominaient les modes, tandis que les modes dominent les provinciales. Rien n'est plus vrai que Tobservation de ce provincial, dont les femmes firent un grand homme, sans jamais le décrasser complètement.

Mais la toilette, cette divine toilette qui commence à la perfection de la jarretière, n'est que le signe extérieur de la royauté de la Parisienne sur les autres femmes du monde entier. Les causes de cette royauté incontestée sont plus hautes et plus profondes* La Parisienne est reine par le bon équilibre d'un tempérament qu'elle domine et qui ne la trahit pas^ par une philosophie solide qu'elle cache derrière les grâces de l'esprit, et par une constante aspiration à l'idéal qui lui permet, sans trop oublier ses devoirs, de trouver à son heure un paradis dans le plus rapide des caprices et de mettre des étoiles au plafond d'une chambre garnie t

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