SCÈNE XXII
LE DUC DE GUISE, FRÉDÉRIC DE GONZA- GUES, ALBERT DE GONDI, TA VANNES, BUSSY D'AMBOISE.
GUISE
Je vous remercie, Messieurs, de votre honorable visite; car, après tant de fêtes étourdissantes où j'ai eu le cruel désagrément d'être entouré sans cesse des ennemis de la France et de ma maison, il m'est doux de respirer tranquillement au milieu de vous, au milieu de mes meilleurs amis.
GONZAGUES
Vous ne vous trompez pas, monsieur le duc, nous sommes vos amis , et votre cause est la nôtre. Mais je crains que le Roi ne nous abandonne.
GONDI
Quant à moi , je n'en doute pas.
BUSSY
J'en serais bien désolé; car j'avais résolu de donner à Coligni, pour compagnon de voyage, mon cousin Clermont Rénel (27).
TAVANNES
Pourquoi cela? cet homme n'est nullement à craindre.
BUSST.
À craindre ou non, je le hais à la mort. Son nom est écrit sur mes tablettes, et je ne l'effacerai qu'avec un poignard sanglant.
GUISE, à Gondi.
Avez -vous quelque raison ^particulière de penser que le roi nous trahisse?
GONDI
Oui , sans doute. Médicis , que je viens de quitter, n'en espère plus rien. Ce prince, autrefois si soumis aux ordres de sa mère, lui résiste aujourd'hui avec une puissance de volonté qu'on ne lui soupçonnait pas. Le massacre des huguenots paraît l'épouvanter. Il-hait Coligni, mais il ne peut se résoudre...
TAVANNES
Eh bien! ayons le courage de faire ce qu'il n'ose point autoriser : le succès nous justifiera. Qu'àvonsnous besoin d'attendre éternellement les ordres d'm* jeune homme dont l'esprit mobile comme les flots de la mer ne sait prendre aucun parti ?
GONZAGUES
Cette résolution est digne de vous, monsieur le maréchal , mais je ne puis l'approuver. Nous ne- de-
So LA SÀINTi-HÂRTHÉLEMI.
vons marcher que spusJa bannière du Louvre. La Reine-mère elle-même nous retirerait sa main protectrice...
guise.
J'en suis convaincu. Entre nous soit dit , messieurs, Médicis n'a qu'une seule passion ; c'est de régner sous le nom de son fils. Vous la connaissez aussi bien que moi; elle veut se servir aujourd'hui de nous pour détruire la faction calviniste qu'elle craint; mais elle nous itnmoïerait demain à son ambition , si nous lui portions le moindre ombrage. Je crois donc que la sagesse nous prescrit d'attendre les ordres du Roi , et de compter un peu sur notre bonne fortune.
TAVAKITES.
Trop de prudence, monsieur le duc, beaucoup trop de prudence ; Coligni nous échappera.
guis*:.
Encore quelques jours, je vous prie, pour nous donner le temps de prendre les mesures nécessaires; et alors, si le Roi persiste à rejeter les conseils de sa tnère, je me charge d'entraîner celle-ci sans retour dans notre noble cause , de l'enchaîner à nous par des preuves irrécusables; enfin, de la compromettre au point qu'elle ne puisse jamais nous désavouer," ni nous sacrifier, sans se perdre elle-même. Vous allez sentir combien il est important pour nous d'agir ainsi avec die. Mon oncle le cardinal nie dit , dans m
dernières dépêches, que Médicis ne correspond avec lui qu'à l'aide d'une main étrangère, et que tout** ses lettres, écrites de manière à faire croire qu'alto ne sont ni d'elle, ai mente d'un* femme, ne prouveraient nullement sa complicité, si nous en Avions besoin pour non* laver du grand oeuvre que nom*
méditons.
gondi.
Elle ne pourrait jamais nier...
GUISK.
On petit toujours nier ce qu'il est impossible de prouver.
(iONZAGUÈS.
Cette réserve de Médicis mérite notre attention.
BUSSY
Je crois que vos soupçons ne sont pas fondés. La Reine-mère a pu prendre ces précautions par intérêt même pour nous.
GUISE
Gomment ?
BUSSY
N'était-il pas possible qu'une de ses lettres se perdît et tombât dans les mains des huguenots ?
TAVAJfPTES.
Cela est clair.
, guise.
J'en conviens ; mais cette lettre n'en eût pas moins
5a LA SAINT-BARTHELEMI.
révélé nos projets, puisque Médicis, tout en se cachant sou$ le voile de l'anonyme , parle toujours ouvertement au Cardinal du massacre des calvinistes. Au surplus, je n'affirme pas qu'elle ait l'intention de se ménager des moyens de se sauver, aux yeux de l'Europe , du reproche de nous avoir secondés; je dis seulement qu'il faut se défier d'elle, à moins que le Roi ne se mette franchement à notre tête. Vous devez vous rappeler, messieurs, à quel prix elle voulait se défaire de l'Amiral (28). Après une pareille épreuve , il est permis, je pense, de ne pas croire aveuglément à sa bonne foi , et de sonder le terrain sur lequel elle a l'air de marcher avec nous.
BUSST.
Eh bien ! soit : mais malheur à elle si elle nous abandonne !
GUISE
Depuis long-temps j'ai pénétré sa politique : nous sommes un obstacle à son ambition. Elle voudrait qu'il n'y eût en France ni calvinistes, ni catholiques puissans : mais , si les calvinistes périssent sous nos poignards, les Guise resteront debout avec leurs amis.