L'AEQUEBUSADE DE CHARLES IX
Puisque le tableau de François Dubois vient de prêter tout d'un coup à l'histoire de la Saint-Barthélémy une lumière inattendue, profitons-en pour approfon-
^ Comme il est facile de s'en assurer en regar- France par les documents et les monuments; voyez danl la copie de celle-ci donnée dans VHistoire de ci-dessus n"" 12 du chapitre des gravures. Rien
dir un menu fait sur lequel on a beaucoup discuté en ces derniers temps, et où notre peintre avait donné sa version, mais négligemment et comme incidemment» ne se doutant pas que le fait serait contesté plus tard. Nous avons fait remarquer ( p. 28) le roi Charles IX à la fenêtre avec son arquebuse en joue. Ce mauvais coup du jeune roi est aujourd'hui rejeté avec dédain parla plupart des historiens et des critiques modernes, comme une légende huguenotte. Examinons ce détail. Il est plus instructif qu'il ne semble au premier abord, et le lecteur verra que ce n'est pas sans motif, ni sans profit, qu'on le prie de s'y arrêter.
Charles IX, a-l-il, d'une fenêtre du Louvre, tiré sur ses sujets? Telle est la question. Autrefois, elle ne faisait doute pour personne; on répondait oui. Maintenant beaucoup hésitent. Voyons ce qu'il en doit être.
Le plus ancien écrit huguenot racontant la Saint-Barthélémy est rédiHon primitive du Réveille-matin des François, intitulée : a Dialogue auquel sont traitées « plusieurs choses avenues aux Luthériens et Huguenots de la France » (Basle, in-8^ 1573). Il n'y a pas de livre imprimé qui soit daté avec autant de précitiion. On lit d'abord, en tête, au bas de l'épître au lecteur : a De Basle, le septième « jour du cinquième mois après la journée de la Trahison, » et à la fm : « Achevé (( d'imprimer le douzième jour du sixième mois d'après la journée de la Trahi- <i son; d cela veut dire que le manuscrit de l'auteur fut terminé le 31 décembre 1572 et l'impression le 5 février 1573.
L'auteur est Nicolas Barnaud', gentilhomme dauphinois, qui s'était fait recevoir médecin et qui fut toute sa vie grand chimiste et grand voyageur; il avait aussi fait la gueiTe, car en 1567 la seigneurie de Genève lui avait accordé la bour-
(lans la série Topographie de Paris au déparlement (les estampes (Bibliolliëque nationale) où le seul quartier Si-Germain -TÂuxerrois remplit cependant dix-neuf volumes; rien à la bibliothèque de la ville (Hôtel Carnavalet); rien dis-je, sur Tétai antérieur à Thôtel de Montbazon; mais les renseignements sur ce dernier abondent et Ton a notamment le croquis de la maison, levé par les arcbitectes au moment de la démolition.
^ Cette paternité lui est attribuée par une auto-
rité sûre, celle de J.-J. Pries ou Frisius, savant pasteur de Zurich, qui était contemporain (1547- 1611). Cujas, dont Taulorilé n^est pas moindre, Tattribue au jurisconsulte Hugues Doneau. Les deux opinions ne sont contradictoires qu^en apparence. Le premier dialogue peut avoir été l'œuvre exclusive de Barnaud et il en porte les marques; pour le second, plus impersonnel et paru Tannée suivante, plusieurs collaborateurs paraissent s'être réunis.
geoisie d'honneur, à cause des services qu'on attendait de lui comme capitaine'. Nicolas Barnaud avait qualité pour raconter la Saint-Barthélémy, car il faisait partie du groupe de gentilshommes qui entouraient l'amiral au moment du coup manqué de Maurevers*, et il avait assez de crédit à la cour pour avoir pu s'entretenir familièrement, avant de s'échapper de Paris, avec plusieurs hauts personnages qu'il nomme'. Cet auteur est donc bien qualifié pour parler de ce qui s'est passé pendant les terribles journées qu'il a vues. Or, il raconte (p. 52) que « plusieurs seigneurs et gentilshommes huguenots logez aux fauxbourgs, ne se pouvans persuader que le Roy fust, je ne dis pas autheur, mais seulement consentant de la tuerie, se résolurent de passer avec barques la rivière et aller trouver le Roy : aimant beaucoup mieux se fier en luy, qu'en fuyant monstrer d'en avoir quelque deffiance; d'autres y en avoit, lesquels cuidans que la partie fust dressée contre la personne du Roy mesmes, se vouloient aller rendre près de sa personne pour luy faire très humble service et mourir si besoin estoit a ses pieds. Et ne tarda gueres qu'ils veirent sur la rivière, et venir droict a eux qui estoyent encore es fauxbourgs, jusques a deux cents soldats armez de la garde du Roy, crians ; Tue! tue! et leur tîrans harquebouzades a la veue du Roy qui estoit aux fenestres de sa chambre, et pouvoit estre alors environ sept heures du dimanche matin. Ëncor m'a on dict que le Roy prenant une harquebouze de chasse entre ses mains en reniant Dieu, dist : Tirons, mort-Dieu, ils s'enfuyent*. »
Le même récit est donné dans les Mémoires de Pestai de France (1573) par le réfugié de Sentis, Simon Goulart, qui habitait Genève et qui, à en juger parla similitude des termes, n'a fait que copier le Réveille-matin. C'est une simple confirmation donnée par un étranger bien informé, et dont la bonne foi est mani-
* France protestante^ 2' édition, 1. 1, col. 842.
■ ... Et comme il [l'amiral] alloil en son logis, ayant trouvé le Roy qui sorloit d*une chapelle qui est au devant du Louvre [la chapelle de Thôtel de Bourbon], le ramena jusques dans le jeu de paulme ou le Roy et le duc de Guyse ayant dressé partie contre Teligny et ung aullre gentilhomme et joné quelque peu, Tamiral en sortit pour s'en aller diner à son logis, accompagné de douze ou quinze gen* tilshommes, entre lesquels j'estoy : il ne fut point
cent pas loin du Louvre que d'une fenêtre.... {Réveille-matin, p. 48).
" c Les conseillers et courtizans a qui j'en ay parlé avant mon dépari, entre autres Messieurs de Foix et de Malassize.... • (p. 77).
* Dans la 2* édition, ce passage est reproduit sans changement aucun, mais une des pièces de vers ajoutées en tête du volume accentue le fait par son titre : Vers au Cliasseur Déloyal, — Voy. aussi p. 141 de la l'^ édition.
fesle, car il reproduit aussi la réserve avec laquelle Barnaud s'était exprimé : a Eiicores, dil-on que le Roy prenant son harquebuse de chasse entre ses a mains, en dépitant Dieu, dit : Tirons, mort-Dieu, ils s'enfuyent. »
Ces deux au leurs sont des pamphlétaires, répondra-t-on; en quoi Ton se trompera. L'épîlre au Tigre de la France, la Vie et déporlemenls de Catherine de Médecis, le Divorce sa lyrique sont des pamphlets, mais le Réveille-malin, en tant que récit des événements, est un résumé fidèle, concis et surtout écrit avec une modération et une impartialité remarquables'; quant aux Mémoire» publiés par Simon Goulart, c'est un simple recueil^de pièces authentiques soudées Tune à l'autre par les transitions nécessaires.
Un auteur plus important, d'Âubigné, atteste aussi le coup d'arquebuse de
Charles IX. Il l'attesta en prose dans son Histoire nhherselle* et en vers dans ses
Tragiques.
Ce roy, non jusle roy mais juste arquebusier, Giboyoit aux passans trop lardifs à noyer '.
Allèguera-t-on que d'Âubigné aussi était un huguenot? Alors voici un bon catholique, Brantôme, qui était bien de la Cour et qui avait beaucoup d'amis autour du roi : « Le roy, dit-il, y fut plus ardent que tous, si que lorsque le jeu se jouoit et qu'il fut jour et qu'il mit la teste a la fenestre de sa chambre S et qu'il voyoit aucuns dans les fauxbourgs de Saint-Germain qui se remuoient et se sauvoient, il prit un grand harquebuz de chasse qu'il avoit et en tira tout plein de coups à eux, mais en vain car l'harquebuz ne tiroit si loin. Incessamment crioit : Tuez! luezl^ »
Ce n'est pas non plus un témoignage à dédaigner que celui de notre Dubois, lorsqu'il a peint, à une fenêtre du Louvre*, ce personnage braquant sur le fau-
* Ce sont les expressions des frères Haag {France • Il n'ose qu'en 1616 faire imprimer les Tragi- Protest. I, 252), reconnus eux-mêmes pour écri- ques, mais il avait commencé de les écrire en 1577. vainsdesplusmodérés,commedes plus honorables. * C'est assez d'accord avec le sur les sept heu-
* Liv. 1, ch. IV, éd. 1G26, col. 551 : « Ces lettres res du matin de Nie. Barnaud.
(celles où Charles IX rejetait sur les Guises la res- * Ëdit. Lalanne V, 255. Brantôme est mort en
ponsabililé du massacre) étoient signées de la 1614 et ses Œuvres ne furent imprimées qu'en
niesme main de laquelle ce prince giboyoit de la 1659.
fenestre du Louvre aux corps passans. > * Voyez dans le Buttet. du ffrotest. (1861 ; X»
bourg Saint-Germain un fusil dont la longueur démesurée semble faite exprès pour justifier l'expression de Brantôme et reproduire exactement ce grand harquebuz dont le Roi tira tout plein de coups.
Mais nous avons un témoignage plus catholique encore que celui de Brantôme, savoir celui du prédicateur Arnault Sorbin, témoignage indirect il est vrai, mais d'une certitude bien remarquable ainsi qu'on va le voir. Ce « Prédicateur du Roy *» crut devoir prendre la plume précisément pour répondre aux calomnies contenues dans le RévetUe-malin des François; et publia un opuscule intitulé :
Le vray ResvetllMnatin des Calvinistes et publicains * français : ou est amplement discouru de Fauctorité des Princes et du devoir des sujets envers eux (Paris, 1576, în.8<>).
Cet écrit (daté de Lyon le jour de la Toussaint 1574 ') commence par une épître
dédicatoire « A l'étemelle mémoire (de) Charles IX, propugnateur de la foy
catholique orné de toute piété » auquel Fauteur s'adresse en ces termes :
c A Dieu ne plaise que je confesse avoir prins la plume pour défendre ton honneur, âme très heureuse de ce très hault et très chrestien Roy, ny ta réputation contre les impudentes et faulses calomnies des enfimts de Bélial.... Que si je me suis essayé de produire en lumière ceste briefve Response après avoir, un an entier, attendu s'il y auroit aucun qui taschast à faire cognoistre à la postérité leur enragée malice ; c'a esté seulement à fin qu'ils n'eussent moyen de se vanter d'avoir eu le plaisir de mesdire sans estre payez de la monnoye digne d'hommes de leur rang, qui est de perdre le contentement faulx qu'ils se donnent en mesdisant, par Touye des véritables reproches qui leur appartiennent. Ta piété donc, mon bon Maistre, ton ardeur en la foy catholique, ta grandeur de Ion entendement, la dextérité de ton esprit amateur de toutes choses belles et ennemy des traistres mescréans et hérétiques ; ta grande prudence propre pour pratiquer et conserver a foy les bons et sagement affiner les plus cauteleux.... sont assez cognues sans qu'il soit besoin que je couche en escrit ce que tous les bons en confessent et crient tout hault. Mais seulement je désire que la postérité cognoisse combien peu je suis ingrat ayant eu l'honneur de t'avoir quelquefois esté aggréable avec le peu de mes labeurs, estant certain que si j'avois le moyen de mieux te
105) un article au sujet d'une gravure où Ton voit n'ayaal le tilre que de prédicateur el confesseur
Charles IX s^agitant à un balcon du Louvre, sans « du commun, » aux gages de 240 livres. Du moins
tirer toutefois. C'est notre n"" I ci-dessus du § des tel était Télat de la maison royale pour 1572.
gi'avures. * Républicains, veut-il dire.
* il était seul revêtu de ce titre: aux gages de ' Notre édition de 1576, la seule que nous ayons 500 1. 1. par an. Il y avait à la Cour deux autres trouvée (Bibl. Mazarine, n» 25563) n*est probableprédicateurs : Jehan Fourré el Michel Ferré, mais ment pas la première en date.
consacrer je le ierois aussi volontiers et porterois patiemment les outrageuses morsures de ces corbeaux sur la réputation de ce grand Roi Irespassé. Bien doncques que ton honneur n'ait besoin de mes défenses, si ay-je besoin de n'estre cogneu ingrat envers celuy de qui j'ay tant reçeu de grâce et d'honneur que de l'avoir presché vivant, consolé à la mort et luy avoir fermé les yeux à son trespas. »
Cet homme, en possession comme on le voit' d'un langage plein d'élégance et d'une connaissance approfondie des événements, ne nie ni n'avoue rien spécialement, mais glorifie tout\ et voici de quelle manière il touche à l'anecdote de l'arquebusade. On a vu ci-dessus (p. 44) que le Révetlle-matin des François insiste sur son accusation en dédiant une pièce de vers : au Chasseur déloyal. C'était un anagramme, jeu d'esprit des plus à la mode du temps, consistant à décomposer les lettres d'un nom pour y trouver une caractéristique de la personne; en conservant les trois premières lettres du nom Charles de Valois et en déplaçant les autres on a tout juste <s( Chasseur déloyal, » ce qui ne devait pas satisfaire entièrement un bel esprit du XVI™« siècle, car il aurait préféré desloyal. Sorbin dit à ce sujet (p. 87) que les imputations contre Charles IX sont nées de « l'indignation de la journée Sâint-Barthélemy, d et il continue :
« Et c'est pourquoi ils font dire tant d'injures sur ce bon Roy duquel ils taschent d'anagrammatiser le nom de l'anagramme de Chasseur desloyal. Mais leur anagramme a aussi mal rencontré en son endroict que celuy qu'ils luy donnèrent après les Estats d'Orléans et après la mort du feu roi François second son frère, où ils se vantoient d'avoir trouvé ces mots : Va chasser ridole, ce qu'ils pensoient se devoir entendre de la messe et des images..., quand c'a esté M qui se peult vanter d'avoir esté le Chasseur de l'idole calvinesque, voire si très lidele et loyal chasseur de tels sangliers que si Dieu, pour nous punir estant indignes de la présence d un si bon Prince, ne l'eust
* Citons encore un passage (p. 78) : — t Vous ne pouvez ignorer les raisons qui persuadent les Catholiques et vrais François d'estimer sagesse et excellente prudence ce que vous voulez appeler trahison et ce que vous estimez cruaulé estre plustôt vraye magnanimité et doulceur.... Esl-ce peu de prudence à un Prince d'avoir seu prudemment attaquer ceux qui roesprisoient et son eage, et sa bonté naturelle, et la bonté de la Royne sa mère? Que si la prouesse et grandeur ne vault rien sans justice, il ne peult estre que sa sagesse etmagnanimité, poulsées à telle punition, ne soient
estimées à jamais, entre juges non passionnez, pour avoir si justement constamment et avec telle prudence conduict une si saincte entreprise à fin. Que sMl se fusl tant oublié que de faillir si saincte et juste occasion, qui est celui qui jugeroit qu'il ne se fust mis en danger de perdre la vie et TEstat ? Et puisqu'une poignée de reliques donne tant de peine au Roy son frère et successeur, que seroit-ce si ce grand Tamburlan Gaspard de CoUigny, et ses adherens justement chasliez, estoient en vie? La postérité jugera donques équilablement s'il n'avoit pas juste cause de passer oultre. *
si tost appelé, malaisément pourroit-on trouver des Hérétiques qui levassent encore la corne contre l'autorité souveraine. »
Malgré Thabilelé jésuitique avec laquelle il évite de rien préciser, le prédicateur est loin de nier ; il dit clairement que son bon roi a bien fait de tirer sur de tels sangliers et qu'il est seulement regrettable qu'il n'ait pas tiré davantage.
Personne en effet, au XVI"*® ni au XYII"® siècle, n'eut contredit un fait aussi certain, et l'on peut lire dans le Bulletin de l'Histoire du Protestantisme (t X, p. 201) une page ingénieuse où l'on fait voir, sur pièces authentiques et autographes, le grave Mezeray amalgamant, dans son Histoire de France, les dires de Brantôme avec ceux d'Aubigné; puis, plus grave encore, l'évêque de Meaux, Bossuet, analysant le passage de Mezeray pour le faire entrer dans la tête de Monseigneur, fils aîné de Louis XIV.
Voltaire à son tour confirme l'arquebusade en rapportant' un témoignage du maréchal de Tessé qui lui avait raconté avoir connu le page qui se tenait derrière Charles JX, sur le balcon du Louvre, et chargeait l'arquebuze.
Le fait était donc parfaitement avéré et incontestable.
Mais cette intervention de Voltaire commença de gâter l'histoire. Elle suffit à faire naître en certains esprits l'envie d'y contredire. Un abbé que les jésuites avaient chargé de composer l'éloge de la Révocation de l'édit de Nantes, en profita pour y joindre une dissertation destinée à prouver que la Saint-Barthélémy avait été altérée et exagérée par les ennemis de la religion. Â cette occasion, il insinua doucement qu' « un poète, un bel esprit » (c'est Voltaire) n'avait compromis, avec son histoire de page, or le maréchal de France le plus sage et « le plus discret, d que « pour avoir l'air de tout savoir. » Cet abbé, dont le nom eut quelque célébrité, était il est vrai de sang italien, comme les principaux acteurs de la Saint- Barthélémy : c'est l'abbé Novi de Caveirac*. Modèle anticipé des publicistes ultramontains du XIX"® siècle, Caveirac écrivit une foule d'impudences. Le parlement de Paris finit par le condamner au carcan et à l'exil.
' Dans ses notes sur la Henriade, publiée en de Nantes, pour servir de réponse à la Lettre d'un
1728. pahiote sur la tolérance civile des Protestants de
* Son ouvrage est intitulé : Apologie de Louis France, avec une dissertation sur la journée de la
XIV et de son Conseil sur la Révocation de l'édit St-Bai (hélemy ; i7S8, in-S"" de x, 566 el Ixy pag.
Bien entendu, cet abbé ne croit pas à Farquebusade.
« Que croirons-nous, dit-il, de la carabine de Charles IX? Brantôme est le seul qui en ait parlé. D'Aubigné en dit un mot, mais avec tant de discrétion, contre son ordinaire, qu'il semble craindre de rapporter cette fable.,.. Mais je demande où Brantôme a pu prendre ce fait? il était absent. Alors j'étais, dit-il, à notre embarquement de Brouage. Ce n'est donc qu'un ouï-dire que personne n'a osé répéter ' dans le temps et que le duc d'Anjou n'aurait pas omis dans son Récit à Miron, attendu qu'il parle de cette même fenêtre' d'où on prétend que Charles IX tirait sur ses sujets.... C'est donc une vraye allégation, d'autant plus dépourvue d'apparence que la rivière était moins couverte de fuyards que de Suisses qui passaient l'eau pour aller achever cette aiïreuse besogne dans le fau\bourg Saint-Germain : le Roi aurait donc tiré sur ses troupes et non sur ses sujets. »
L'abbé raisonnait ainsi en 1758'. Mais après la Révolution de 1789, dans les intervalles réactionnaires, quand on se souvint que Mirabeau aVait stigmatisé de sa parole foudroyante la fenêtre de Charles IX, que la commune de Paris avait décrété (vendémiaire an II) qu'on dresserait à cet endroit Un poteau infamant pour la mhnoire des rois, que les clubs avaient retenti de cris comme celui du député Fréron, qui parlait à la Convention de détruire cette fenêtre d'oii Finfâme Charles IX tira sur les Français avec une carabine plébicide ; quand la Convention eut gravé une inscription commémorative au-dessus de la fenêtre où la tradition plaçait le fait, alors l'épisode de Tarquebusade passa forcément à l'état d'invention mensongère. Il suffit de citer cette phrase d'un Hvret officiel de l'administration du Musée du Louvre, intitulé Notice sur la galerie d'Apollon (1851) dont l'auteur, M. le marquis de Chennevières, s'écrie à propos du mouvement oratoire de Mirabeau : « Trisie privilège de l'éloquence, de donner la vie à des mensonges pleins (( de haine ! )>
C'est l'inscription commémorative qui est cause de cette apostrophe. Il paraît qu'on l'avait mise au-dessus d'une fenêtre qui n'était pas la vraie coupable et qui
^ Que personne n*a eu roccasion trafflrroer loyen de Tépoque révolutionnaire; • un lelliomme
parce que personne ne le contestait. a élé justement flétri par Popinion publique; tanl
' Nullement; il parle (l'une fenéire donnant sur nous avons à cœur, par notre repentir, d'expier
la cour intérieure du Louvre; d'ailleurs on verra les crimes de nos pères. • (Du massacre de la St-
plus loin ce que vaut le récit à Miron. Barthélémy et de finfluetice des étrangers en France
' • Un cri général s'est élevé contre l'impru- pewdaMMa Lijti^^ par Gahriel Brizard; 2 vol. in -8*
dent écrivain •.... s'écrie un modeste et savant ci- 1790.)
n'était même pas encore bâtie en 1572. De là le mensonge plein de haine.comme si le palais du Louvre n'avait eu d'autre fenêtre que celle-là. D'autres défenseurs du trône, comme M. Petit de Baroncourt en 184.1 \ M. Ed. Fournier en 1856*, développèrent leur opinion négative, et ce dernier longuement, en renforçant l'argument de M. de Cliennevières par le témoignage d'un tableau où la fenêtre est bouchée*, et en reprenant à son compte l'objection enfantine que présentait l'abbé de Caveirac : « Je ne le crois pas (Brantôme), puisqu'à l'époque des massacres il se « trouvait à Brouage... Je répéterai : Non ! pour d'Aubigné comme pour Brantôme, « non-seulement parce que de son aveu il avait quitté Paris trois jours avant la (( nuit du massacre, mais encore parce que, protestant acharné, il a trop l'habi- (( tude de transformer la vérité au gré de ses haines... » C'est une théorie nouvelle. L'historien ne sera plus admis à raconter les événements à moins d'y avoir assisté. Ces arguments pitoyables furent de suite réduits à leur valeur par un concert de personnes plus compétentes*, mais ils n'en furent pas moins repris en Allemagne, par un professeur de la ville de Geissen (Hesso), M. Soldan qui, dans un travail qu'on a beaucoup trop loué*, déclara le fait do l'arquelmsade « aussi peu prouvé que mal réfuté. » Trop commode et fausse impartialité. Toute l'argumentation de M. Soldan consistait à repousser le témoignage du Réveille-malin par h raison qu'il est « le seul ;> à le fournir. On vient de voir combien ce professeur était mal renseigné et combien le Réveille-malin, au contraire, eut d'adhésions.
Un autre critique, plus récent et plus à portée d'être bien informé, M. Loiseleur, bibliothécaire de la ville d'Orléans, a publié dans le journal le Temps une série d'articles où la question est examinée*. Le XIII™*^ chapitre do cet écrit assez
* Analyse raisonnée de l'Hist. fie Fr,, \Hiy\, — Voir Bull, de rhist. du ProL V, 338.
* L'Esprit dans l'Histoire, 1850; 2' édiL 1800; — Bull, de rhist. du h^ot. X, G.
^ La fiMiôlre est houchée, donc elle n'avait jamais élé oiivei le, pense ce logicien. Notez que son tableau est, — il lo dit lui-môme, — du temps de la Fronde : tOriO.
* MM. Aug. Bernard, Ad. Berly, Lud. Lalanne, Ch. Read; voy. le Bull. V (1857)^32, VI H8, VU 182, X S, lOo, 199.
* Intitulé : Franckreich und die Bartholomœus-
nacht; publié d'abord dans le Historisches Taschenbuch de Raumer (Leipzig 1834). Je me sers de la traduction donnée par M. Ch. Srailh (Paris Meyruois,I8oo ; loO p. in-8"), qui accorde à Tauteur loule son approbation. — « Nous devons beaucoup à Texcellent travail de M. Soldan, le pins complet et le plus décisif qui existe sur les précédents de la St-Bartbélemy, comme Ta déjà reconnu M. Micbelet » (Henry Martin, IX 305).
^ Dans une étude inlilulée: La préméditation de la Saint-Barthélémy, comprenant 16 chapitres, en neuf feuilletons, du 13 au 2'* août 1873.
considérable est consacré aux coups d'arquebuse tirés par Charles IX. Le voici, un peu condensé :
K Ce monstrueux acte de férocité est plus que problématique. La chose, écrit i( M. Soldan, n'est ni prouvée ni suffisamment réfutée. Les premiers écrits où « elle soit mentionnée sont le RéveiUe-tnatin des François et le Tocsin des massa- (( creurs, pamphlets protestants *. Le balcon d'où la tradition veut que Charles IX i< ait tiré n'existait pas en 1572. Brantôme, qui a recueilli cet ana, n'était point à c( Paris pendant la Saint-Barthélémy; il ne parle pas d'ailleurs d'un balcon et u suppose que le roi lira des fenêtres de sa chambre à coucher, mais on ne sait « pas encore avec certitude si ces fenêtres ouvraient sur le Louvre dans la partie u des bâtiments de Pierre Lescot qui donnaient sur la rivière. » Et il croit pouvoir terminer par ces mots : a Aux yeux de la critique impartiale l'origine de l'anec- « dote suffit à la faire tenir en grave suspicion *. »
Voilà comment la critique moderne fait boule de neige et comment elle se croit impartiale pour avoir aussi mal examiné les auteurs nouveaux que les vieux.
Un fait est attesté par ceux qui avaient intérêt à le recueillir; ce n'étaient pas les catholiques; naturellement ils n'ont pas vu le roi tirer, comme l'ont trop bien vu ceux sur lesquels il tirait. Cependant il s'en trouve, particulièrement Brantôme» homme de la cour, qui confirment positivement le fait. On n'en peut donc pas douter, et personne, en effet, n'en doute pendant cent soixante ans. Mais voilà qu'au bout de ce long temps un homme de trop d'esprit, qui s'était fait beaucoup d'ennemis. Voltaire, confirme aussi le fait par un renseignement qui lui est personnel. Aussitôt le doute commence à poindre. C'est un prêtre qui pousse le premier cri. Plus tard un grand orateur, Mirabeau, s'empare du souvenir de l'arquebuse pour s'indigner contre les rois, et toute la foule plébéienne se met à déclamer le même thème après lui. Dès lors c'en est fait, cet affreux récit n'est qu'une fable, un produit de la haine, un ana, et tous les gens qui tiennent à l'estime du beau monde se font un point d'honneur, ou de le rejeter ou de l'envelopper adroitement des voiles de leur impartialité. Heureusement il fait trop clair ici pour ces tours d'adresse. Dire qu'un historien ne doit être cru sur ce qu'il rapporte que
> Le Tocsin n'en dit pas un mol. * Le Temps, 22 août, p. 2, col. 4.
52 COMMEiNT liE FAUX
s'il Fa vu de ses yeux est aussi ingénieux que de nier qu'on ait tiré d'une fenêtre parce que c'était peut-être un balcon.
Puisque nous avons été conduits peu à peu à faire une sorte d'enquête sur la Saint-Barthélémy^ poursuivons l'enquête.