Etant partis, quelque temps apres la Pentecote
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Inttubuction.
SAINT Luc, le troisieme Evangeliste, etait medecin ^ et originaire d'Antioche^. Grec de naissance et d'education, il fut de bonne heure convert! au christianisme, on ignore dans quelles circonstances ; peut-etre, avant de devenir chretien, s'etait-il affilie a la religion mosaique, en qualite de proselyte. Nous le trouvons bientot parmi les auxiliaires les plus a6lifs et les plus devoues de S. Paul. Apres avoir fait avec lui le voyage de Troas a Philippes, en Macedoine (vers I'an 52), il semble etre reste dans cette ville, ou I'avoir prise pour centre de son apostolat, tandis que le grand Apotre evangelisait la Greceet I'Asie avec ses autres compagnons3. Au printemps de I'annee 58, il s'embarqua avec S. Paul a Philippes pour retourner en Orient; il ne quitta point son maitre durant sa detention a Cesaree,raccompagnaen Italic etresta pres de lui pendant les deux ans que durasacaptivite aRome(6i-63). C'est lui encore, et lui seul (II Thn. iv, 16), qui sera a ses cotes pendant la seconde captivite romaine. La suite de son histoire est plus obscure; d'apres Baronius, qui donne pour garants S. Gregoire de Nazianze, S. Paulin et d'autres, c'est en Achai'e qu'il termina sa carriere par le martyre, dans dans un age assez avance.
\JautJienticite de I'Evangile qui porte le nom de S. Luc a en sa faveur le temoignage unanime de I'antiquite. Les cara6leres intrinseques du livre sont d'ailleurs parfaitement d'accord avec les donnees historiques sur son auteur.
L'histoire nous presente S. Luc comme un medecin d'x^ntioche; nous devons done nous attendre a trouver dans son livre un certain degre de culture litteraire. Or cette culture se revele a chaque page, et dans la preface, d'un gout hellenique, et dans la maniere d'envisager le sujet, et dans le plan et la disposition des matieres, et dans I'art avec lequel les discours sont meles au recit.
Son style est souvent d'un grec tres pur; s'il prend en certains endroits des couleurs hebra'iques, c'est que I'auteur s'attache avant tout a suivre avec une fidelite consciencieuse les documents de la tradition, orale ou ecrite, qui etaient parvenus jusqu'a lui. Outre qu'il comble plusieurs lacunes laissees par ses devanciers4, il assigne les dates d'apres les annees des empereurs et des rois, faisant ainsi cadrer l'histoire evangelique avec l'histoire profane S; il range egalement les faits dans un ordre conforme aux regies du genre historique, sauf quelques ecarts qui
'Co/, iv, 14 : "Luc, le medecin bien-aime." La tradition fait aussi de S. Luc un peintre, et I'on montre en Italic plusieurs portraits de la Sainte Vierge qui seraient sortis de son pinceau ; mais cette tradition ne parait pas remonter plus haut que Simon Metaphrasle (X^ siecle).
"^Eusebe, Hist. Eccl. iii, 4; S. Jerome, dc Viris ill. vii.
^On remarque en effet que S. Luc se met au nombre des voyageurs, en eniployant la premiere personne du pluriel, depuis le de-
part de Troas jusqu'au sejour a Philippes {AH. xvi, ID sv.) ; il parle ensuite a la troisieme personne du pluriel, en racontant les voyages subsequents de S. Paul {A61. xvi, 40-xx, 4); mais au moment ou I'Apotre, de retour k Philippes, s'y embarque pour la Palestine {Afl. xx, 5), nous voyons reapparaitre la premiere personne, que S. Luc emploiera jusqu'a la fin de son rdcit.
■•Voyez i et ii ; x, i sv. ; xxiii, 6 sv. ; xxiv, 13 sv.
■'Voy. iii, i, 2; Comp. ii, 2.
EVANGILE SELON SAINT LUC
n'enlevent pas au livre son cara6lere chronologique^.
De plus, S. Luc appartenait par son origine a la gentilite (comp. Col.
iv, II et 14); il a ecrit pour les Gentils ; il etait disciple de S. Paul, I'apotre des Gentils : son livre refletera aussi ce cara6lere. Dans aucun autre Evangile Jesus n'apparait plus clairement le Sanveur de tous les homines sans exception 2; tout ce qui pourrait semblcr contraire a cette universalite du christianisme est soigneusement ecarte. Ce n'est point seulemcnt a Abraham, pere de la nation juive, mais a Adam, pere du genre humain,que Luc fait remonter la genealogie de Jesus-Christ. Non seulement il evite tout ce qui paraitrait injurieux pour les Gentils 3 ; mais, comme si ce mot lui-meme etait une distin6lion blessante, il le supprime enticrement, ou met a sa place le terme plus general de prcheurs^. Cependant, un grand nombre d'allusions aux privileges du peuple d'lsrael (affirmes d'ailleurs par S. Paul lui-meme, i?^;//. ix, 3 sv.) et aux observances judaiques, montrent que I'auteurdutroisieme Evangile le destinait aussi aux Juifs convertis du monde greco-romain 5.
L'influence de S. Paul se reconnait aisement dans I'oeuvre de son disciciple. Sans noter ici un grand nombre de locutions propres aux Epitres et reproduites dans le troisieme Evangile, signalons seulement I'accord qui existe entre S. Luc et I'Apotre pour
1° mentionner I'apparition de Jesus ressuscite a Pierre {Luc, xxiv, 34; I Cor. XV, 5) et 2° rapporter les paroles de la consecration sous une forme differente de celle que nous lisons en S. Matthieu et S. Marc {Luc, xxii, 19, 20; I Cor. xi, 24, 25).
L'Evangile de S. Luc une fois reconnu pour authentique, on trouve en lui tous les motifs desirables de credibilitc ; il est meme rare qu'un historien ait ecrit dans des circonstances aussi favorables a la confiance qu'il doit inspirer.
Sa preface (chapitre i, 1-4J nous revele tout d'abord un homme qui connait la difference de I'histoire et de la tradition populaire, et qui veut ecrire une histoire. Josephe commence d'une maniere analogue son histoire De la guerre des Juifs, et notre Evangeliste montre tant de connaissances, surtout dans son livre des Acles des Apotres, qu'il ne pent etre mis au-dessous de Josephe pour la culture de I'esprit. Sa profession nous est encore une garantie de sa capacity : il etait medecin ; il appartenait done a la classe des gens instruits.^
D'ailleurs, les circonstances dans lesquelles S. Luc a vecu I'ont mis a portee d'emprunter tous ses renseignements aux meilleures sources.
La premiere, la plus abondante comme la plus sure, c'est la tradition orale. La continuite des relations que les premieres communautes chretiennes entretenaient avec Jerusalem, y
'Par exemple, a partir du chap, ix, 51, jusqu'a la derniere Paque. Toiite cette partie renferme des developpements propres a S. Luc, et dont la suite chronologique n'etait vraisemblablement pas marquee dans les sources ou il I'a puisee.
-Voyez notamment, la predication dans la synagogue de Nazareth {Luc, iv, 18-27), I'oncftion de Jesus par la pdcheresse (vii, 36-50), la parabole du Pharisien et du Publicain (xviii, 10-14), I'histoire de Zachee (xix, i-io), du bon Larron fxxiii, 39-43), etc.
^ Par ex., I'episode de la Chananeenne {Matth. XV, 22 sv. ; Marc, vi, 25 sv.).
■• Comp. Matth. v, 47 avec Luc, vi, 33-34 ;
— Matth. vi, 7-9 avec Luc, xi, 2 ;
— Matth. ibid. 32 avec Luc, xii, 30 ;
— Matth. x, 5-6 avec Luc, ix, 3-4;
— Matth. xviii,i5-i7avecZ?/r,xvii,3-4;
— Matth. xxiv, 9 avec Ltic, xxi, 17.
^ Voyez surtout les deux premiers chapitres, et xiii, 16; xvi, 17, 29; xix, 9, 41; xxiii, 34; xxiv, 47, etc.
*Les difficultes dlevees contre I'erudition historique de S. Luc seront traitees dans les notes sur les textes incrimines. Voy. ii, 2, le recensement de Quirinuis ; iii, i , le tetrarque Lysanias etAcl.v, 36,1a rebellion de Theodas.
EVANGILE SELON SAINT LUC
donnait souvent occasion de connaitre des homines qui avaient fait partie de rentourage de Notre-Seigneur.
Luc devait en rencontrer partout dans ses voyages. Cast ainsi que, sans parler de Barnabc et de Jean-Marc i, il vit en Syrie des disciples de Jacques et probablement Pierre luimeme^. Combien de fois il dut entendre ces personnages parler de I'histoire du Christ, objet constant de leurs entretiens! Quelle connaissance de cette histoire ne devaient pas lui donner les conferences et les discussions de Paul avec les Juifs et les Gentils! L'Apotre le nomme son "bien-aime"; il parait etre CQ.frere dont Paul a dit qu'il etait " celebre par I'Evangile dans toutes les Eglises " (II Cor.
viii, 1 8); il avait done trop d'importance pour ne pas etre appele, toutes les fois que des voyageurs de Jerusalem visitaient I'Eglise au sein de laquelle il se trouvait. Mais pourquoi nous arreter a ces details secondaires } Luc a ete avec Paul a Jerusalem chez Jacques, le parent du Christ, dans la maison duquel les Anciens de I'Eglise se reunissaient; il a passe un an et demi avec Paul a Jerusalem et a Cesaree3.
Place alors sur le theatre des evenements de la vie du Sauveur, au milieu des temoins oculaires de ces evenements, il aura sans doute choisi cette epoque pour ecrire son Evangile. II a pu converser avec Marie, mere de Jesus, et tirer d'elle ou des membres de sa famille, les renseignements et les documents qu'il a utilises pour raconter I'enfance du Sauveur et tracer les ravissants tableaux des deux premiers chapitres de son livre.
D'ailleurs S. Luc nous apprend luimeme qu'il cut a sa disposition des documents ecrits plus ou moins considerables ,quelques-uns embrassant peut-
etre la vie entiere du Sauveur4. Ces documents une fois rassembles, il nous avertit lui-meme qu'il en examina attentivevient la valeur et s'appliqua a les mettre en ordre (i, 3).
Nous venons de signaler I'opinion qui place la composition du troisieme Evangile pendant la captivite de S. Paul a Cesaree, c'est-a-dire de I'an 58 a I'an 60. Quelques anciens lui assignent une date encore plus reculee, mais qui nous parait moins vraisemblable. Nous croirions plutot que saint Luc ecrivit ses deux livres, \ Evangile et les A6les, — un seul ouvrage en deux parties, — pendant les quatre annees de la premiere captivite de S. Paul. Commence a Cesaree, notre Evangile dut etre public a Rome, un peu avant les A(5les.
Ainsi que ce dernier ouvrage, I'Evangile de saint Luc est dedie a un personnage nomme Theophile, qui revolt le titre ^excellent. Tons les essais pour decouvrir qui etait ce Theophile sont restes infru6lueux; et quelques-uns meme ont pense que ces mots, excdlent The'op/iile, sont une vague formule de dedicace par laquelle I'auteur adresse son ouvrage aux Chretiens en general, sans aucune determination de personne ou de lieuS.
Mais, d'apres le sentiment le plus commun, auquel nous souscrivons, il ne faut pas voir ici un nom suppose.
Le titre d'excellent, qui ne se donnait qu'a des hommes revetus de certaines fonftions determinees, fait penser a un personnage reel, et le debut du livre des A^es semble indiquer que I'auteur s'adresse a un ami deja au courant de ce qui precede. Theophile etait sans doute un illustre converti, assez instruit des lois et des irititutions juives pour qu'il ne fut pas besoin de les lui expliquer, mais
^ A^. xii, 25 et suiv.
- Gal. ii, II, 12; A^. xv, 22, 30.
■''Ail. xxi, 17 ; xxiv, 23.
^ \'oy. Luc, i, I note.
■'' C'est ainsi que saint Frangois de Sales, dans sa Vie devote, s'adresse k Philothee, nom qui, comme Theophile, signifie ami de Dicu.
^VANGILE SELON SAINT LUC
habitant la ville de Rome, ou du moins I'ltalie ; car I'ecrivain sacre lui parle des divers lieux de la Grece, et surtout de la Palestine, comme a un homme qui ne les connait pas, c.-a-d. qu'il supprime les noms propres comme important peu a Theophile, ou bien qu'il les cite en les accompagnant d'une courte explication. Au contraire, lorsque au livre des A^es, il arrive avec S. Paul en Sicile et en Italic, il nomme sans explication les lieux les moins celebres et qu'un etranger eut certainement ignores.
Quelques critiques, se fondant sur la couleur plus hebraique du style dans /es deux premiers chapitres, en ont suspe6le I'authenticite. Mais ces hebraismes, pour la plupart, doivent etre attribues aux sources utilisees par S. Luc, car ils abondent surtout dans les cantiques, ou le tradu6leur a intentionnellement conserve les tournures de I'original. Au reste, quelques particularites de style ne sauraient prevaloir legitimement contre le temoignage unanime des Peres et des anciens manuscrits qui, satis exception, attribuent ces deux chapitres a I'Evangile de S. Luc.
Les motifs de mettre en doute I'authenticite de I'episode de la sueur de sang (xxii, 43, 44) sont un peu moins futiles. Ces versets manquent, en efifet, dans quelques anciens manuscrits, (comme deja I'ont fait remarquer S. Hilaire et S. Jerome i); ailleurs, ils apparaissent marques d'un asterique ou d'une obele, et ils sont omis par S. Ambroise et S. Cyrille d'Alexandrie, dans leurs commentaires sur S. Luc.
Cepcndant, bien loin d'etre positivement rejetes par aucun des anciens auteurs ecclesiastiques, ces deux versets sont admis et cites comme Ecriture-Sainte, des les temps les plus recules, par saint Justin, saint Irenee, saint Hippolyte^, ainsi que par les autres Peres grecs, syriens et latins.
Quant a la divergence de certains manuscrits, nous ne sommes pas reduits, pour I'expliquer, a de simples conjectures; mais S. Epiphanes nous atteste que, de fait, au temps des disputes ariennes, certains orthodoxes supprimerent cet episode de la Passion dans la le6lure publique, parce qu'ils redoutaient le scandale des fideles et les obje6lions des heretiques4. Une suppression de ce genre, dans les livres d'Eglise (missels, legionnaires), put rendre le passage suspe6l a certains collationneurs de manuscrits et les engager a le supprimers. II n'y a rien la que de naturel ; tandis que Ton ne saurait concevoir comment I'insertion frauduleuse de deux versets si importants, aurait pu se produire et se generaliser, sans que I'histoire enregistrat la moindre protestation.
Dans I'Evangile de saint Luc, apres une courte Preface, nous pouvons distinguer, comme dans saint Matthieu, trois parties d'inegale etendue :