LES LIVRES DES MACHABÉES
INTRODUCTION
io Etat du peuple juif au commencement de l'époque des Machabées. — « Les quatre siècles qui s'écoulèrent depuis Néhémie jusqu'à la naissance de Notre -Seigneur ne nous sont pas connus par une histoire suivie. Nous ne possédons, sur toute cette période, que les deux livres des Machabées, qui nous ont conservé la mémoire des luttes soutenues par les Juifs fidèles contre l'impieté. Si cette époque n'est point la plus prospère de l'histoire des enfants de Jacob, elle est du moins une des plus glorieuses; car la meilleure partie des Juifs, convertie par la captivité de Babylone, est maintenant irrévocablement attachée au service de Dieu.
« Les animosités de leurs voisins les avaient longtemps empêchés de rebâtir Jérusalem ^ ; quand ils eurent reconstruit les murs de la ville, avec beaucoup de peines leurs ennemis ne furent pas désarmés, mais continuèrent de leur susciter toute sorte de contradictions 3. De plus, le joug des Perses et les charges qu'ils leur imposaient étaient lourds à portera Tant de maux affaiblirent la foi et attiédirent la piété d'un certjin nombre ^; cependant, ce qu'il y avait de plus sain dans la nation resta inébranlable , et s'adonna à l'étude et à la pratique de la loi avec un zèle infatigable. Les prêtres et les scribes furent, à cette époque, les défenseurs du mosaïsme. Avec Malachie finit le prophétisme de l'Ancien Testament 6; les scribes succèdent aux prophètes, non pour recevoir la révélation de l'avenir, mais pour conserver les écrits inspirés, les commenter et les prêcher. La plupart des scribes, surtout dans les commencements, furent sans doute des prêtres et des lévites, comme l'était Esdras, le premier et le plus illustre de tous \ Cette circonstance ne contribua pas peu à augmenter l'influence du sacerdoce; il devint le champion de la religion et de la vérité, en attendant qu'il revêtît, en la personne des Machabées, la souveraine puissance ; il défendit sa patrie et sa foi contre l'invasion des princes grecs et des idées grecques, comme les prophètes les avaient défendues contre l'invasion des monarques assyriens, chaldéens ou égyptiens, et contre le polythéisme sémitique ou chananéen.
V Après la mort d'Alexandre (323) , la Palestine, se trouvant placée entre les royaumes rivaux de Syrie et d'Egypte, formés des débris de l'empire de ce grand
' Es.li-. IV, 6-23; Neh. l, 3 et ii, S
' Neh. n. 10-20; iii-iv.
^ Neh. VI.
* Esdr. -vn, 24; Neh. v, 2-4, 15; ix, 36-37.
* î?eh. Xdr, 10, 15; Agg. i, 4; Mal. r, 6-n, 9.
6 Cf. I Mach. XI, 27.
^ Esdr. VII, 11. Cf. Mal. ii, 7; Agg. ii, 12.
LES LIYBES DBS UACHABÉml
conquérant, appartint tantôt aux Séleucides, tantôt aux Ptoléniées; mais elle eut à soulfrir rfalement des uns et des autres. Elle se trouva alors pour la première fois en contact avec l'hollénisme, et ce contact, dans les villes et en particulier à Jérusalem, fut pernicieux à plusieurs. Parmi les classes élevées surtout, il s'en trouva qui se laissèrent séduire, non par ce qu'il y avait de grand et d'élevé dans la civilisation grecque, mais par ce qu'elle avait de mauvais et de favorable aux passions. L'influence nouvellç se fit sentir jusque parmi les scribes ; l'un d'eux, le premier qui ait porté un nom grec, Antigone de Socho, étudia la sagesse païenne, et deux de ses disciples furent les fondateurs de la secte sadducéenne, quoiqu'il restât lui-même orthodoxe. Les Juifs de la dispersion, à Alexandrie, à Antioche, en Asie Mineure et dans les villes des bords de la Méditerranée, ressentirent bien plus encore les atteintes de l'esprit hellénique, et, par contrecoup, nuisirent ainsi à leurs frères de Palestine, avec qui ils entretenaient toujours quelques rapports.
« C'est à Alexandrie, où les descendants d'Abraham étaient en grand nombre, que se forma, sous les premiers Ptolémées, cette forme particulière de judaïsme que l'on a appelée l'hellénisme, et qui consiste dans une sorte de syncrétisme, dont le but est de mettre d'accord la révélation divine avec la philosophie grecque. En se rendant en grand nombre à Jérusalem pour la célébration des fêtes religieuses, les enfants de Jacob, qui habitaient la capitale de l'Egypte, apportaient avec eux en Judée les idées nouvelles, cette comtnixtio dont parle l'auteur du second livre ^des Machabées, xiv, 3.
« Il devait résulter de là nécessairement des divisions et des partis au sein de la communauté mosaïcjue. C'est ce qui ne tarda pas à arriver. Les uns restèrent strictement fidèles aux vieilles traditions; on les appela les Assidéens, husîdim, 'AfftSaïot, Assidœi, les pieux'. Les autres, les hellénisants, penchèrent fortement vers les innovations étrangères, et ils reçurent le nom flétrissant d'impies et de pécheurs, iniqid, peccatores^. Les deux partis ne devaient pas être moindivisés en politique qu'en religion. Les Assidéens étaient les patriotes; les hellénisants étaient les soutiens des Séleucides ou des Ptolémées. A un moment donné, le parti étranirer menaça d'étoufler le parti national et de faire triomphei le paganisme sur les ruines de la vraie religion. C'est alors que Dieu suscita \v Machabées, qui sauvèrent la religion avec la palriie ^. »
2» Le nom des Machabées. — L'on n'est pas d'accord sur son étymologie, et par conséquent sur sa signification. D'après un certain nombre d'interprètes qui prennent pour base rorthograj)he adoptée par leTalmud, Muhàbi, ses quati consonnes hébraïques (i^D^, MKBM) seraient les premières lettres des mots Mi kamôka bà'Elim l'hôvah, empruntés au livre de l'Exode^, et inscrits, ajoutent quelques auteurs , sur l'étendard des Machabées. Mais c'est là une purr hypothèse, contredite par le fait qu'à cette époque les abréviations de ce genr^ n'ét lient pas encore en usage. Il faut donc i-ejeter, pour le même motif, les sentiments d'après lesquels le nom Machabée serait une contraction, formée, d'une manière analogue à la ])récédente, des mots Mattatiuh kohen bcn lohanah . a Mathathias, prêtre, fils de Jean " », ou de Milhâmôt koah bi-Iûdah, « Guern violentes dans Juda. »
Selon l'opinion la plus commune et de beaucoup la plus vraisemblable, le mot
' I Macb. II, 42 (Vulg.), et vn, 13; II Maoh. XIV. 9.
* I Mach. I, 12, 36 (greo, 84); n, 44 ; vi, SI ; Tli, 6, 9; IX , 23, 68, 69, etc.
* Mail, blbl., t. II, n. 659.
* La lettre lod est une consonne en hébreu.
* Kr. XV, 11. Vulgato : « Quls similis tul In forttbus, Domine? »>
* Kn outre, ilaim ce t:i", c'est à Mathathias lal-meme, et non ii son UU Juilaa, quu le surnom aurait été appliqué tout d'abord. Cf. I Macb. (I« 4. ««: V, 24. etc.
LIS LIVRES DSa MACHABâsS
Machabée dérive directement du substantif hébreu maqqàb (en araméen, moiqqâbâ'), « marteau ' «, et les Juifs donnèrent à Judas ce glorieux surnom de « Malleator », à cause de la bravoure héroïque qu'il déploya pour défendre l'indépendance de son peuple. C'est donc là un nom tout à fait identique à celui de Charles Martel '.
La forme MaxxaSaïo;, employée par les Septante, semble provenir de maqqâbâ' ; celle de notre version latine, Machabeeus , se rattache plutôt à Makàbi.
Ce nom, après avoir d'abord servi à désigner particulièrement Judas, fut ensuite appliqué soit aux divers membres de sa famille (les iMachabées, Simon Machabée, etc.), soit, d'une manière encore plus générale, à ceux des Juifs qui subirent courageusement le martyre durant la persécution d'Antiochus Épiphane ^, soit enfin aux livres qui racontent l'histoire de cette période si admirable de l'histoire juive.
Le vrai nom patronymique de l'illustre et vaillante famille des Machabées était, comme nous l'apprend l'historien Josèphe *, celui d'Asmonéens, et il remontait, d'après le même auteur, au grand-père, ou, selon d'autres, à l'arrière-grand-père de Mathathias '.
3" Le contenu et la division des deux livres des Machabées. — Le premier de ces livres raconte la lutte courageuse que les Juifs soutinrent contre plusieurs rois de Syi'ie , pour la défense de leur liberté religieuse et de leur indépendance politique, sous la conduite de Mathathias et de ses trois fils, Judas Machabée, Jonathas et Simon. Après une courte introduction (i, 1-10), dans laquelle il dit un mot des conquêtes d'Alexandre le Grand et du partage de son vaste empire, l'écrivain sacré passe tout à coup au règne d'Antiochus Épiphane. Il place tour à tour sous les yeux du lecteur les attentats criminels et sacrilèges de ce prince contre le temple, la ville sainte, la Judée, tout le peuple juif, et le début de l'insurrection d'Israël contre l'odieux tyran (i, 11 -ii, 70). Il donne ensuite la narration détaillée des combats, des victoires, des actes administratifs de Judas Machabée (m, 1-ix, 22), de Jonathas (ix, 23-xii, 54) et de Simon (xiii, 1- . XVI, 17). Il conclut en mentionnant brièvcraent que Jean Hyrcan succéda à son père Simon (xvi, 18-24). En tout quatre sections : 1" Occasion du soulèvement des Juifs contre la dynastie des Séleucides (i, l-ii, 7o); 2° Les exploits de Judas Machabée (m, 1-ix, 22) '^; 3° Le gouvernement de Jonathas (ix, 23-xii, 54); 4° Le gouvernement de Simon (xiii, 1-xvi, 24) ^
Le second livre n'est nullement la continuation du premier; mais il revient sur une partie considérable des faits contenus dans celui-ci, pour les relater à nouveau, d'une manière tout à fait indépendante. 11 remonte un peu plus haut, puisqu'il commence son récit à la fin du règne de Séleucus IV, prédécesseur d'Antiochus Épiphane, et il va beaucoup moins loin, s'arrêtant à la délivrance de Jérusalem par Judas Machabée, la seconde année de Démétrius 1er Soter, deuxième successeur d'Épiphane. Toutefois, s''il couvre un terrain chronologique moins étendu, il donne au récit de certains événements des développements beaucoup plus longs, et il a de nombreux détails ou épisodes qui lui appar-
' Cf. ni Reg. VI, 7; Is. xliv, 12, etc., dans le teite primitif.
* « Mon fils Judas, qui es appelé Maqqâbi à eanee de ton courage, > fait dire à Mathathias mourant l'écrivatii jull Joseph, fils de Grorion, Eist. jud., m, 9.
^ Tout spécialement aux sept frères « Machabées >. Cf. II Maoh. TU, 1 et B3.
* Aiit., XIV, 16, 4 : T) 'Aoafitovattov vevEa.
^ Ant., xu, 8,1 : MaxTaÔtaç, u'oî 'Iwavvou, ToO SuiAECùvoç , ToO 'A(Tajj.wvacou,
^ Cest, de tontes façons, la partie principale du livre.
"^ Pour une analyse plus détaillée, voyez la commentaire et notre Biblia aacra, p. 1M4-1074
LES LIVRES DBS MACHABÉK8
tiennent entièrement en propre ^ Il débute par deux lettres que les Juifs de Palestine avaient adressées à leurs coreli;;iounaires d'Ég^ypte, pour les inviter à célébrer la fête instituée en souvenir de la purification du temple '. C'est la première partie, qui est a un simple recueil de documents » (i, i-ii, 19). La seconde (li, 20-xv, 40), très différente de la précédente sous le rapport du fond et de la forme, renferme un long résumé des cinq livres que Jason do Cyrène avait composés sur l'histoire des Machabées, depuis la tentative sacrilège d'Héiiodore contre le temple, sous le règne de Siloucus IV, jusqu'à la mort de Nicanor, général de Dém-Hrius I'-'". On peut la subdiviser en deux sections : l" Histoire de la Judée depuis la fin du règne de Séleucus Philopator jusqu'à h. mort d'Antiocbus Epiphane (ii, 20- x, 9); 2" Histoire de la Judée scus le règne d'Anliochus V Eupator et au début de celui de Démétrius P"" Soter (x^ 10-xv, 40 1. Chacune de ces deux sections se termine par le récit de î'instituiioQ d'une nouvelle solennité religieuse. Cf. x, 1-8, et xv, 36-37 ^.
La persécution d'Antiochus Epiphane ayant commencé l'an 175 avant J.-C, et Jean Hyrcan ayant succédé en 135 à son père, Simon Machabée, le premier livre raconte l'histoire d'environ quarante années *. L'e second livre ne correspond qu'à une période de quinze ans (176 à 161 avant J.-C).
4° Les auteurs et l'époque de la composition. — 1. Il nous faut répéter le mot de saint Isidore de Séville ^ : « On ignore entièrement par quels auteurs ont été écrits les livres des Machabées. » Ils étaient Juifs, évidemment, et très dévoués à leur peuple ; mais c'est là tout ce que l'on peut dite de certain. On a attribué sans raison suffisante la composition du premier livre à Jean Hyrcan, ou à l'un des fils de Malhathias, ou à la sirande Synagogue. La remarquable précision de ses données topographiques rend moralement silre l'opinion d'après laquelle celui qui l'a écrit vivait en Palestine, et non pas en Egypte, comme le veulent quelques critiques. Rien n'indique qu'il ait pris une part directe aux événements qu'il raconte si bien.
L'auteur du second livre, qui était vraisemblablement aussi domicilié en Palestine, nous dit lui-même ^ qu'il ne fut qu'un abréviateur de l'ouvrage composé en cinq livres par Jason de Cyrène; mais nous ignorons malheureusement aussi quel était ce Jason. Il vivait, ce semble, à l'époque de Judas Machabée, son héros, et il était originaire de la Cyrénaïque; mais c'est sans autre motif que la ressemblance des noms qu'on l'a parfois identifié à Jason, fils d'Éléazar, que Judas envoya à Rome comme ambassadeur, avec Eupolémos '.
2. Le premier livre nous fournit trois données précieuses pour déterminer, au moins en gros, l'époque où il fut composé. !<> Au chap. vin, la manière dont il parle des Romains et de leur conduite généreuse envers leurs alliés, par contraste avec la tyrannie des Séleucides, prouve que Pompée ne s'était pas encore emparé de Jérusalem (68 avant J.-C). 2>» xiii, 30, il affirme quole monument funéraire construit à Moiiin par Simon se voyait encore de son temps. Cela suppose qu'il écrivit quelques années après le gouvernement de ce glorieux frère de Judas *. 3» Le résumé du gouvernement de Jean Hyrcan, fils et successeur de Simon, qui termine le livre (xvi, 23-24), est conçu de telle sorte, qu'il paraît supposer que ce prince était encore vivant au moment de la
' Voyei en partlcnllcr les chap. iv, v, vi, vu, X, xn, etc.
2 Sur leur authenticité, voyez le Uan. bibl, t. II. n. îiTe.
* Ponr une analyse plus complète, voyez le commentaire, et notre niblia sn/ira, p. J076-1096.
* 1* petite Inlffi'lu. tlon I Mach. t. 1-5, ré-
sume cent cinquante -quatre .tns (de 331 à 17&).
'' EVimoU, VI, 2.
" II M;ich. II, 24. Voyez lo commentaire.
" Cf. 1 M.icli. viTi . 17.
^ Simon gouverna lés Juifs do 143 ù 13.> avant J- C.