Je vous écris, petits enfants, parce
§ II. — Le chrétien doit se séparer de tout ce qui l'empêcherait de marcher dans la lumière, et adhérer fortement au Christ. II, 12-29.
Deux choses surtout pourraient éloigner les fidèles de la lumière et les jeter dans les ténèbres : l'amour du monde corrompu et corrupteur, et le commerce avec les hérétiques. Ces deux points sont traités successivement.
1° De la fuite du monde. II, 12-17, 12-14, Introduction et transition: motifs qui ont décidé saint Jean à écrire cette lettre. Ils se l'amènent en réalité à cette pensée unique, répétée sous des formes diverses : Je vous écris parce que vous êtes chrétiens. A deux reprises vers, 12 et 14*, les lecteurs sont d'abord Interpellés tous ensemble, sous les noms de xexvc'a , filioli, et de TCaiSîa, infantes. Ils sont ensuite, deux fois également d'après le texte grec , divisés en deux catégories sous le rapport de l'âge et de l'expérience chrétienne : les pères (patres) et les jeunes gens ( v£xvî(7y.oi ; Vulg., adolescentes, juvenes). Quelques commentateurs
Personnage écrivant. (D'après un vase peint.)
préfèrent adopter trois catégories : les petits enfants, les pères et les jeunes gens. Mais ce sentiment a contre lui, d'une part, l'usage habituel des mots Tîxvîa et 7rai8ta dans la lettre, où ils désignent toute la masse des lecteurs et non
une cla«se particulière (voyez ii, 1 et les notes); d'autre part, l'ordre suivi par l'écrivain sacré (il semble qu'il se serait adressé, si cette opinion était exacte, aux enfants, aux jeunes gens, et seulement en dernier lieu aux pères). D'un ton ému et solennel saint Jean dit et redit que, soit dans cette épître , soit dans son écrit antérieur, il a été dirigé par un motif invariable : ceux auxquels il s'adresse sont déjà chrétiens et ont expérimenté les grands bienfaits de la foi ; II vou.dralt donc les maintenir dans leur état, et les exciter à des efforts plus généreux encore. 11 règne une symétrie frappance dans ces trois versets, surtout d'après le texte original, — (Scribo... L'auteur revient sur ce fait, déjà signalé au vers. 1. — Qoniam remittuntur... Au temps passé dans le grec : Parce que vos péchés vous ont été remis. Partout où pénétrait l'évangile, on entendait retentir ce consolant message : Les péchés sont pardonné.». Cf. Luc, xxiv, 47; Act, XIII, 38, etc, — Propter nomen... Le pronom cjus représente évidemment le Christ, C'est parce qu'ils croyaient au nom du Sauveur, c-à-d., à tout ce qu'exprime ce nom sacré, que les chrétiens recevaient le pardon de leurs fautes. — Quoniam cognovistis... (vers. 13). Le parfait èyvtoxaTc signifie : Vous êtes arrivés à la connaissance. Les pères, qui figurent ici toutes les personnes d'âge mûr, avaient le privilège de connaître davantage le Verbe de vie (eum qui ab initio...; voyez i, 1» et le commentaire), dont ils avaient plus souvent entendu parler et dont ils avaient goûté les douceurs ineffables, — Adolescentes. Tous les jeunes gens, par opposition aux hommes faits. — Quoniam mcistis... Cette image guerrière revient plusieurs fois dans la kttre. Comp, le vers. 14; iv, 4; v, 4-5. Elle convient particulièrement aux jeunes gens, qui aiment la lutte. — Malignum ; xov iiovripdv, le méchant. Le démon était bien connu des premiers chrétiens sous ce nom , qui le caractérise comme l'adversaire-né du Christ et de son règne. Cf. m, 12; V, 15-19; Matth. vi, 13 et xiii, 19; Joan. xvii, 15: Eph, vi, 16, etc, — Scribo vobis (vers, 14). Ici et à deux autres repiisesdans la suite du verset, d'après les meilleurs témoins, le texte grec emploie l'aoriste (eypavpa, j'ai écrit) au lieu du présent de l'Indicatif (ypczcpo)). Nous avons dit dans l'Introd,, p. 721, que d'assez nombreu:^ commentateurs, sans distinction de parti, infèrent de ce changement, non sans une vraisemblance réelle, que le trait ypàçw se rapporte à la présente lettre, et le trait £ypx']/a au quatrième évangile, qu'elle accom-
que vous avez connu le Père. Je vous écris, jeunes gens, parce que vous êtes forts, que la parole de Dieu demeure en vous, et que vous avez vaincu le malin.
15. N'aimez pas le monde, ni les choses qui sont dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est point en lui,
16. car tout ce qui est dans le monde est concupiscence de la chair, et concupiscence des yeux, et orgueil de la vie ;
cognovistis Patrem. Scribo vobis, juvenes, quoniam fortes estis, et verbum Dei manet in vobis, et vicistis malignum.
15. Nolite diligere mundum, neque ea quee in mundo sunt. Si quis diligit mundum, non est caritas Patris in eo,
16. quoniam omne quod est in mundo, concupiscentia carnis est, et concupiscentia oculorum , et superbia vitœ ;
pagnait en guise de préface. Pour ceux qui n'acceptent pas cette hypothèse, le changement de temps marquerait un contraste entre la page que nous venons d'étudier et celles qui suivent ; ou bien , saint Jean envisagerait tour à tour sa lettre comme une œuvre encore incomplète, ce qui était alors la vérité, et comme déjà terminée idéalement, de sorte que eypa^^a serait simplement ce qu'on nomme l'aori-te épistolaire (cf. Gai. VI, 11 ; Philem. 19, 21 ; I Petr. v, 12, etc.).
— Infantes (TtatSta). De nouveau l'apôtre interpelle tous ses lecteurs à la fois. — Cognovistis Patrem: d'une connaissance non seulement intellectuelle, mais pratique, tout aimante. A de « petits enfants », il était naturel de rappeler qu'ils connaissaient « le Père ». — Après ces mots, le grec intercale, d'après une leçon très accréditée , cette autre proposition : Je vous ai écrit, pères, parce que vous connaissez celui qui est depuis le commencement. Le motif indiqué est le même qu'au vers. 13»; on conçoit donc que des copistes mal avisés aient supprimé cette seconde phrase, presque Identique à la première.
— Juvenes, quoniam... A la raison mentionnée plus haut (cf. vers. IS*") et réitérée ici même {vicistis malignum), l'auteur en joint deux autres (fortes estis, et verbum,..), qui expliquent les victoires des jeunes chrétiens. Ils étalent de robustes lutteurs sous le rapport moral, et ils demeuraient toujours en contact avec la divine parole, qui est une source impérissable de vie et de vigueur. On admet communément que les mots verbum Dei (ô Xoyoç toO ôeoû) ne se rapportent point ici au Verbe personnel, mais simplement à la révélation évangélique. Cf. Joan. V, 38; X, 35, etc.
15-17. L'obligation et les raisons qu'ont les chrétiens de ne pas aimer le monde. — L'injonction est tout d'abord énoncée en termes directs : Nolite diligere... — Mundum... (t6v x6(7fxov). Par cette expression, souvent employée ailleurs par saint Jean et par saint Paul dans le même sens , puis devenue bientôt classique dans l'Église, l'apôtre désigne le monde présent, avec ses bleus extérieurs et ses tendances coupables, en tant qu'il est hostile à Dieu et à son Christ. Cf. Jac. i v , 4 , etc. Le démon en est le chef; c'est tout à fait l'opposé du royaume de Dieu ici-bas. — Et ea quse... mimdi. C.-à-d., tout ce qui compose le monde ainsi en-
visagé, tout ce qui participe à son esprit mauvais. — Si quis... L'injonction est motivée de deux manières. En premier lieu, vers. 15''- 16, l'amour du monde est incompatible avec l'amour de Dieu , ce devoir essentiel des chrétiens. — Non est caritas... En effet , comme dit fort bien le Vén. Bède, h. l, « unum cor duos tara sibi adversarios amores non capit. » Cf. Matth. vi, 24. En mentionnant directenent « l'amour du Père », saint Jean rappelle à ses lecteurs un titre tout spécial de Dieu à leur affection. — Non est... in eo. Locution beaucoup plus significative que celle-ci : Il n'aime pas le Père. La seconde formule exprimerait un simple fait; la première contient un principe de conduite. — Quoniam... (vers. 16). Preuve qu'on ne saurait aimer à la fois Dieu et le monde. — Les mots omne quod... in... représentent tous les faux biens, toutes les tendances, tout l'esprit du monde, considérés dans leur vaste ensemble. Cet ensemble est ensuite décomposé par l'écrivain sacré , et ramené à la formule célèbre concupiscentia carnis, et..., et..., qui décrit les trois grandes manifestations de l'esprit mauvais, c qui résume toutes les passions humaines, toutes les causes du péché. Voyez saint Thomas, Summa theoh, I» 2*, qu. 77, a. 5. L'équivalent grec de « concupiscentia » (r) liitOufita) est pris en mauvaise part ; il s'agit de désirs malsains, tendant au mal. — Carnis. Comme dans saint Paul, ce mot figure notre nature dans l'état de faiblesse et de corruption où l'a placée le péché originel. Voyez I Cor. ii, 14 et le commentaire. « Le désir de la chair en tant que chair tend incessamment vers ce qui lui ressemble : il ne peut contenir aucun élément spirituel. » Cette concupiscence ressentie par la chair ne doit pas être restreinte à la sensualité et à l'impui-eté, puisque la chair ne dé- !-igne pas seulement le corps. Comparez les expressions analogues : les désirs séculiers (Tit. II, 12), les désirs charnels (I Petr. ii, 11), les désirs des hommes (I Petr. iv, 2). Voyez aussi Gai. v, 17, etc. — Concupiscentia oculorum. C.-à-d., la concupiscence dont les yeux sont spécialement l'organe. Dans la convoitise de la chair, la pensée des plaisirs physiques prédomine ; la convoitise des yeux recherche surtout le plaisir mental. La pi'emière va d'elle-même du dedans au dehors; la seconde est surtout exercée par les objets extérieurs. On a eu tort parfois
quae non est ex Pâtre, sed ex mundo est.
17. Et raundus transit, et concupiscentia ejus ; qui autem facit voluntatem Dei , manet in seternum.
18. Filioli, novissima hora est; et siciit audistis quia antichristus venit, et iiunc antichristi multi facti sunt ; unde scimus quia novissima hora est.
et cela ne vient pas du Père, mais du monde.
17. Or le monde passe, et sa concupiscence avec lui; mais celui qui fait la volonté de Dieu demeure éternellement.
18. Mes petits enfants, c'est la dernière heure ; et comme vous avez entendu dire que l'antechrist doit venir, dès maintenant il y a plusieurs antechrists ; par là nous savons qu® c'est la dernière heure.
de les restreindre à la curiosité, à l'avarice, etc. — Superbia vitiE. Le grec •/) uK(x^oyic(. xoO ^tou serait mieux traduit par : l'ostentation des richesses. En effet, [ito; n'a point ici le sens de vie, existence; comme plus bas, m, 17 (cf. Marc. XII , 44 , etc.), il désigne plutôt les moyens de subsistance , les richesses. Il s'agit donc de la vaine jactance qu'inspirent les richesses, de l'orgueilleuse parade que leurs possesseurs sont tentés d'en faire. — Quse non est... La Tulgate, de même qu'elle a inséré sans raison le verbe est après « carnis », a ajouté inutilement aussi le pronom relatif « quae ». Le grec porte : Tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair... et l'orgueil..., n'est pas du Père... Les mots « omne quod... in mundo » sont le sujet de la phrase ; les deux concupiscences et l'ostentation leur sont unies par manière d'apposition ; vient ensuite l'attribut : non est ex..., sed... Assurément, ce qui est dans le monde n'est pas de Dieu, ne tire pas de lui son existence, puisqu'il y a antagonisme perpétuel entre Dieu et le monde. Les tendances malsaines qui viennent d'être signalées en détail sont suggérées par les créatures, non par le Père; elles se dirigent vers les choses créées, et non vers Dieu. — Et mundus... (vers. 17). Autre motic de ne pas aimer le monde : il est essentiellement fragile et transitoire. — Transit : Tcapâ- ■yerat, comme au vers. 8. Il passe et se dissout à tout moment. Cf. I Cor. vu, 31. — Et concupiscevtia ejus. Le monde est personnifié et censé avoir sa propre convoitise, qui est pour ainsi dire son âme. Elle aussi, elle passe et s'évanouit comme lui. « L'objet de ses désirs échappe à l'homme mondain , ou , ce qui revient an même, il le perd après l'avoir obtenu, et reste en face du néant. » — Qai autem .. Belle antithèse : tandis que le monde et ses charmes trompeurs sont sans consistance et disparaissent au moment où l'on croit en jouir, le chrétien, désigné par le trait qui... facit voluntatem..., demeure à jamais inébranlable, comme la volonté divine elle-même imanet in...). Ici encore, la pensée fait un pas en avant, car la formule Celui qui fait la volonté de Dieu,^ dit plus que Celui qui aime Dieu.
2« Il faut se séparer des hérétiques, et adhérer fortement au Christ et à la vérité. II, 18-29.
Dans les lignes qui précèdent, l'hostilité ve-
nait du monde, par conséquent d'un agent extérieur ; ici nous la verrons naître au sein même de l'Église.
18-19. Apparition des antechrists. — A ses petits enfants (filioli ; itatS ta, comme au vers. ] 4), qu'il voudrait préserver de tout mal, saint Jean commence par dire que c'est une époque de crise, qui réclame d'eux une attention spéciale, et qui leur impose de graves devoirs : Novissima hora est. Nous l'avons dit ailleurs, à propos des locutions analogues « les derniers temps, les derniers jours » , cette expression ne désigne pas toujours et nécessairement la fin du monde, comme une chose immédiate ou prochaine. Cf. Act, II, 17 ; II Tim. m, 1 ; Hebr. i, 2 ; Jac. v, 3 ; I Petr. i, 5, 20; II Petr. m, 3; Judae, 18, etc. L'absence de l'article est à noter dans le texte grec. L'apôtre ne dit pas : C'est la dernière heure; mais : C'est une dernière heure. Comme de grands troubles, de violentes perturbations physiques et morales doivent précéder la fin du monde proprement dite (cf. Matth. xxiv, 29 et ss.; II Thess. ii, 1 et ss., etc.), on conçoit qu'on ait appelé métaphoriquement dernière heure, derniers jours, etc., toute période de lutte et de souffrances par laquelle devait passer l'Église avant de parvenir à la victoire finale. C'est le cas pour notre auteur en cet endroit même. — Et sicut audistis... Allusion aux prédictions du Sauveur (cf. Matth. xxiv , 5 , 24 ; Marc. XIII, 6 et ss., etc.) et à l'enseignement des apôtres (cf. Act. xx, 30; I Tim, iv, 1, etc.). — Antichristus (àvit^P^'^TOç). Saint Jean est seul à employer ce terme dans le Nouveau Testament; nous le retrouverons au vers. 12 et IV, 3. Voyez aussi II Joan. 7. D'après l'étymologie, il équivaut à adversaire du Christ, et désigne le personnage terrible qui, vers la fin du monde , troublera profondément l'Églis-e en essayant de prendre la place de Jésus - Christ. Voyez Apoc. xm, 1 et ss, ; xvii, 1 et ss., et surtout II Thess. 3-11 et le commentaire. — Venit (k'pxetai) : à l'indicatif présent. Le grand Antéchrist de la fin des temps s'avance chaque jour, comme la dernière heure elle-même. Cf. IV," 3. — Et nnnc: dès maintenant, par opposition à l'époque où apparaîtra vraiment l'Antechi'ist. — Antichristi... facti sunt... Ils étaient nombreux au temps de l'apôtre. C'étaient, comme on le voit par la suite de la lettre, les docteurs
I JoAN. II, 19-22.
19. Ils sont sortis du milieu de nous, mais ils n'étaient pas des nôtres ; car s'ils avaient été des nôtres, ils seraient demeurés avec nous ; mais ils sont sortis, afin qu'il fût manifeste que tous ne sont pas des nôtres.
20. Quant à vous, vous avez une onction venant de celui qui est Saint, et vous connaissez toutes choses.
21. Je ne vous ai pas écrit comme à des personnes qui ignorent la vérité, mais comme à ceux qui la connaissent, et parce qu'aucun mensonge ne vient de la vérité.