NE PEUT PAS ÊTRE UNE RÈGLE DE FOI
Bible ; il faudrait donc conclure, d'après le système protestant, que ces pauvres malheureux n'avaient aucune règle de foi et étaient hors delà voie du salut. Une autre conséquence rigoureuse de cette doctrine, c'est que Jésus-Christ aurait établi comme règle de foi, comme nécessaire au salut, un moyen qui ne pouvait être employé d'abord que par quelques heureux du siècle, un moyen qui, même après la découverte de l'imprimerie et tous les efforts des sociétés bibliques, n'est pas encore à la portée de tous, et qui ne le sera probablement jamais. En effet, que d'enfants, que de personnes de tout àge^ que de pauvres, surtout chez certains peuples moins civilisés, qui ne sauront jamais lire et qui ne pourront jamais apprécier par eux-mêmes toutes les divines beautés de là révélation écrite ! Qui ne voit de suite le vice radical d'un pareil système ? Quoi ! Jésus-Christ, Dieu infiniment bon, qui a sacrifié jusqu'à sa vie pour le salut du genre humain, aurait donc révélé à son peuple chéri une certaine somme de vérités nécessaires au salut, mais il les aurait consignées dans un livre, que la plupart des hommes ne pourront jamais ni lire, ni comprendre, ni connaître en aucune manière ! Et il ne leur aurait pas même donné des maîtres, chargés de leur faire connaître avec infaillibilité tous les célestes trésors de vérité, d'amour et de tendresse que renferme ce livre ! Il les aurait menacés de la damnation éternelle s'ils n'avaient la foi, et il ne leur aurait pas donné le moyen de l'acquérir! Ou bien encore, il
76 l'interprétation privée de la bible
aurait attendu plusieurs siècles, c'est-à-dire la découverte de l'imprimerie, pour le mettre un peu plus à leur portée ! Allons donc ; c'est un peu trop violent et il faut être passablement sous l'empire du préjugé ou de l'esprit de système pour soutenir encore unç pareille thèse. N'est-ce pas reconnaître, au moins implicitement, que Notre Seigneur aurait imposé aux hommes l'obligation d'atteindre une fin sans leur enavoir donné les moyens convenables ? Ne serait-ce pas l'accuser par là mf'me d'injustice envers les hommes, puisqu'il exigerait une chose impossible?
« Tranchons le mot, disait Mgr. Doney, évêque de- Montauhan, dans ses lettres sur le protestantisme (p. 107) ; il est affreux de penser et de dire que la révélation d'un Dieu infiniment bon et sage n'aboutisse qu'à un semblable résultat. Tous commencez par fa're de la révélation una religion qui ne peut être directement connue et étudiée que par les savants, ou au moins par tous ceux qui savent lire, pourvu qu'ils aient entre les mains la parole de Dieu écrite dans la langue qu'ils comprennent. Et ainsi les ignorants, la masse immense du genre humain, sont condamnés à ne connaître la religion que par la parole et l'enseignement des savants. Dieu n'a pas daigné se communiquer à eux plus immédiatement et plus directement. Mais les savants sont condamnés eux-mêmes à n'être jam;iis certains d'avoir bien compris et bien saisi la pensée de Dieu renfermée dans sa parole. Dieu a mis les ignorants ou dans l'impossibilité de
NE PEUT PAS ÊTRE L'iNE RÈGLE DE FOI. 77
connaître la religion qu'il a daigne nous révéler, ou dans la nécessité de ne la connaître que de la bouche des savants ; et il a mis les savants eux-mêmes dans l'impossibilité de s'assurer s'ils enseignent bien ce qu'il a écrit dans les Livres Saints, ce qu'il a révélé. C'est, je le répète, une affreuse dérision de dire et de penser que Dieu en ait agi ainsi ; et, si ce n'est pas là ce que Jésus-Christ a appelé lui-même un péché contre le Saint-Esprit, il faut désespérer de comprendre jamais la valeur des mots les plus clairs. Jésus-Christ a pu dire aux Juifs : Faites ce que vous enseignent les scribes et les pharisiens, parce qu'ils sont assis dans la chaire de Moïse ; et dans sa propre Eglise il n'aurait pas établi une chaire, à laquelle les chrétiens pussent s'adresser avec la même confiance que les Juifs s'adressaient à la Synagogue ».
Le système protestant suppose encore que chaque personne possède un exemplaire ou plutôt une version de la Bible dans une langue vulgaire qu'il connaît. Cela est évident ; car donner une bible hébraïque, grecque ou anglaise à quelqu'un qui ne connaît que l'italien ou le français, c'est lui faire un bien inutile cadeau ; autant vaudrait lui présenter la reproduction des indéchiffrables hiéroglyphes qui recouvrent les anciens tombeaux ou les obélisques de l'Egypte. Pour appliquer ce système du libre examen de la BiblCj il faudra donc ou que chacun apprenne l'une des langues dans lesquelles il y a des versions de l'Ecriture, ou qu'il y ait autant de versions de
78 L'l^'TERPRÉTAT10N PRIVÉE DE LA BJBLE
l'Ecriture qu'il existe de langues et d'idiomes particuliers sur toute la surface du globe.
Personne n'a jamais osé soutenir la première hypothèse.
La seconde ne peut guère résister à un examen sérieux. En effet, il faut, pour bien traduire, avoir une connaissance aussi parfaite que possible de chaque idiome existant. Je dis parfaite; car autrement on court grand risque d'employer des expressions impropres et de travestir le sens véritable de la parole de Dieu, ou de lui donner un sens ridicule et absurde. Il est en outre nécessaire de connaître à fond les langues dans lesquelles l'Ecriture a d'abord paru dans le monde, l'hébreu, le chaldéen, le grec ; à cela il faut joindre des études théologiques, la connaissance des mœurs, un esprit naturel et cultivé, l'érudition, la prudence, la justesse des idées ; sans •cela, impossible d'obtenir ce résultat.
Pense-t-on véritablement que les versions faites par les protestants pour les différents peuples de l'Asie, de l'Afrique et de l'Océanie, sont exemptes de nombreuses fautes? Sans doute ils en vantent beaucoup l'exactitude ; mais est-elle réelle ? Je ne veux rapporter qu'un seul témoignage, et je le prends dans l'ouvrage de monsieur Marshall sur ce sujet : il prétend que les versions défectueuses de l'Ecriture produisent en Chine sur le disciple de Confucius à peu près le même effet que le livre des Mormons et le Mormonisme dans certains endroits de la Grande-