OBJECTIVE
point écrites dans ce livre W ; et ce qui a pu se dire de ce qu'a fait Jésus-Christ, doit, pour la même raison, s'affirmer de ce qu'il a enseigné».
Comme il est facile de le remarquer, la tradition chrétienne est considérée ici objectivement ei dans son sens le plus large ; aussi comprend-elle toute la parole de Dieu, écrite ou non écrite, promulguée par Dieu lui-même ou par ses envoyés. Mais le plus souvent cette locution s'emploie pour désigner un mode de transmission différent de l'écriture ; c'est ainsi que les Pères de TEglise appellent tradition, tout enseignement qui nous vient des ancêtres et qui ne peut se prouver parles Ecritures (2) ; c'est ainsi qu'il» nous représentent la tradition et l'Ecriture comme une double source de la doctrine chrétienne C^), comme ayant une égale autorité W^ etc. Or c'est cette tradition dislincte de la parole de Dieu écrite, que le protestantisme répudie ouvertement, à laquelle il dénie toute autorité lorsqu'elle est isolée des Ecritures, et qu'il considère môme comme la source principale et la plus féconde de la corruption qui souille, suivant lui, l'Eglise catholique romaine.
A en juger par la véhémence à laquelle se laissent
(1) Joan. XX, 30; XXI, 35.
(2) Tert. De corona, o. 4 ; Cypr. Ep. 63 od Cxcil. ; AugUfit. D* bapt. 1. II, c, 7; 1. V. c. 23.
(3) Iren. 1, III, o. 5, n. 1 ; Tert. Praeicript. c. 19.
(4) Basil. LeSpirîtu Saneto, 27 ; ChrysoBt. in II The*$. Hom. 4, n.2.
184 LE PROTESTANTISJLE
emporter quelques-uns de nos adversaires, on croirait qu'ils n'ont jamais laissé s'infiltrer dans leurs croyances la moindre parcelle d'une tradition divine et dogmatique, que la Bible seule est la règle de leur foi et de leur conduite. Cependant, comme je l'ai déjà abondamment prouvé auparavant, il leur est radicalement impossible de maintenir un instant leur règle de foi sans le secours de la tradition ; imposible de déterminer quels sont les livres qui composent leur Bible ; impossible de démontrer l'inspiration de ces livres ; impossible d'en fixer le sens dogmatique et légitime. Sans doute on peut sur quelques-unes de ces questions emprunter le secours de la Sainte Ecriture, mais alors on prouve une chose par elle-même, et le cercle vicieux devient inévitable. Ou bien l'on demande à l'histoire les preuves nécessaires ; et par là même on se trouve en pleine , tradition. Supposez qu'elle soit humaine, elle ne peut donner l'autorité d'une foi divine aux bases de votre foi ; si vous la proclamez divine, alors vous êtes d'accord avec nous et vous devenez catholiques.
N'est-ce pas encore de la tradition que le protestantisme a tiré sa croyance de la validité du baptême conféré par les hérétiques ou par les infidèles? N'estce pas à la même source qu'il a puisé les dogmes de la validité du baptême des enfants, et de la forme de ce même sacrement ? N'est-ce pas encore là qu'il a appris à célébrer le dimanche au lieu du samedi ? à ne pas considérer comme obligatoire la défense de
manger du sang et des animaux étouffés, portée par le concile de Jérusalem ? W h ne pas considérer comme absolument nécessaire au salut des enfants la réception de l'Eucharistie, malgré celte parole du Sauveur : « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme et si vous ne buvez son sang^ vous n'aurez point la vie en vous? » (2) à ne pas tenir strictement à ce précepte formel : « Yous devez vous laver les pieds les uns aux autres ? » C^)
Je sais que quelques-uns ont un moyen facile de résoudre toutes ces difficultés ; ils affirment bravement que ce ne sont pas des articles fondamentaux. Il me semble pourtant que ce doit être un point absolument fondamental que de savoir quels sont tous les livres, et les seuls livres qui contiennent la parole de Dieu ; rien ne me paraît plus fondamental que de savoir si l'on a reçu le baptême validement ou invalidement, si l'on est chrétien ou infidèle, si l'on a droit au royaume des cieux ou si l'on en doit être à jamais exclu. Si ce ne sont pas là des questions fondamentales, j'avoue qu'on peut bien renoncer à en trouver dans la religion chrétienne. Mais qui ne voit de suite que cette distinction n'a été mise au jour que pour se soustraire aux poursuites d'un ennemi qui les gêne ? Quel est l'homme assez peu clairvoyant pour ne pas découvrir en cela un subterfuge imaginé pour les besoins d'une cause en péril ?
(1) Act. XV, 29.
(2) Joan. VI.
(3) Joan. XIII, 15.
Ces vérités traditionnelles, que les protestants sont forcément obligés d'admettre, nous permettent de constater, en passant, un fait qui a existé à toutes les époques de l'histoire : c'est que la tradition, lorsqu'elle n'existe pas seule,côtoie toujours l'Ecriture. Ouvrez les annales du peuple de Dieu depuis le commencement du monde jusqu'à la réforme du seizième siècle, toujours vous trouverez dans sa profession de foi des dogmes qu'il considérait comme divins et qui n'étaient pas contenus dans les Ecritures (i).
La Sainte Ecriture elle-même, dont le protestantisme reconnaît avant tout l'autorité, rend témoignage contre lui en admettant l'existence de traditions divines. Dans sa seconde épître aux Thessaloniciens (II, 14), saint Paul leur dit : « Mes frères, soyez fermes, et gardez les traditions que vous avez apprises soit par nos discours, soit par notre épître. » Le grand Apôtre semble vouloir empêcher qu'on ne restreigne plus tard ce terme de traditions aux seuls enseignements donnés par écrit ; c'est pourquoi il a soin d'ajouter : « que vous avez apprises soit par nos discours, soit par notre épître, » afin de nous montrer que sa parole, écrite ou non écrite, a toujours la même autorité. L'Eglise catholique, fidèle à la doctrine de saint Paul, a constamment manifesté pour les vérités qui nous sont arrivées par le canal de la tradition le même respect que pour celles qui sont contenues dans les Ecritures.
(1) Franzelin, De divina traditione et Scriptura, p. 209, etc.
Saint Jean Chrysostôme (^), commentant ces paroles de l'Apôtre, raisonne de la manière suivante : « Il est clair que les Apôtres n'ont pas écrit tout ce qu'ils ont enseigné, mais qu'ils ont laissé beaucoup de vérités sans les rédiger par écrit, et ces vérités n'en sont pas moins dignes de foi ; c'est pourquoi nous croyons aussi que la tradition est digne de foi ; c'est la tradition, n'en demandez pas davantage. »
Ecrivant pour la première fois aux Corinthiens, saint Paul leur dit : « Je vous loue, mes frères, de ce qu'en toutes choses vous vous souvenez de moi et de ce que vous gardez mes préceptes, tels que je vous les ai donnés, sicut tradidi vobis. » L'Apôtre avait déjà évangélisé les Corinthiens, et c'était cet enseignement oral qu'il leur recommandait de conserver avec soin : de là saint Chrysostôme tirait la conclusion suivante : « Donc saint Paul a donné plusieurs leçons, sans les rédiger par écrit, ce qu'il indique encore en plusieurs autres textes » (2). C'est ainsi que s'exprime saint Epiphane sur ce même passage : «Il faut recourir aussi à la tradition, parce qu'on ne trouve pas tout dans les Saintes Ecritures : les Apôtres nous ont transmis certaines choses par les Ecritures, et d'autres par la tradition, comme nous l'enseigne l'Apôtre » (3).
Voulez-vous encore sur ce sujet un autre témoi-
(1) Eom. 5 in c. 2 ep. ad Theasal.
(2) Hom. 26 in cap. 11 ep. lad Corinth.
(3) Eœree. LXI, éd. Petav.
i 88 LA. TRADITION ADMISE
gnage de saint Paul ? Ecoutez-le dans sa seconde épître à Timothée disant expressément : « Ce que vous avez entendu de ma bouche devant un grand nombre de témoins, confiez-le à des hommes fidèles, qui soient eux-mêmes capables d'en instruire les autres » (i). « Je voulais vous écrire plus au long,» dit saint Jean à la fin de sa seconde épître, « mais je n'ai pas voulu confier tout cela à l'encre et au papier, car j'espère que j'irai bientôt vous voir et que je vous parlerai tête-à-tête, etc » .
L'existence de traditions divines, non écrites, se trouve confirmée par les témoignages d'une foule de Pères de l'Eglise ; j'en cite quelques-uns au hasard, a Quoi donc! s'écrie saint Irénée, si les Apôtres ne nous eussent pas même laissé les Ecritures, n'auraitil pas fallu suivre l'ordre de la tradition qu'ils ont mise en dépôt dans les mains de ceux auxquels ils confièrent les Eglises ? Beaucoup de nations qui ont reçu la foi en Jésus-Christ, ont suivi cet ordre, conservant sans caractères ni encre, les vérités du salut écrites dans leur cœur par le Saint-Esprit, et gardant
avec soin l'ancienne tradition Ces hommes, qui
ont embrassé cette croyance sans aucune Ecriture, sont barbares par rapport à notre langage, mais quant à la doctrine, aux coutumes et aux mœurs que prescrit la foi, ils sont parfaitement sages et agréables à Dieu. Si quelqu'un leur proposait les dogmes inventés
(1) I Tim. II, 2.
par les hérétiques, aussitôt ils se boucheraient les oreilles et s'enfuiraient bien loin pour ne pas entendre de tels blasphèmes. Ainsi, constamment attachés à cette vénérable tradition des Apôtres, ils ne voudraient pas môme admettre dans leur pensée la moindre image de ces prodiges d'erreurs » G),
a II n'y a de vrai, dit Origène, que ce qui est conforme de tout point à la tradition ecclésiastique et apostolique » (2). Et ailleurs : « C'est la tradition des Apôtres qui enseigne à l'Eglise la nécessité du baptême conféré aux enfants » 0).
a La tradition appartient, comme l'Ecriture, à l'ensemble de la vérité chrétienne », dit Tertullien. — Et ailleurs : « Si vous êtes chrétien, croyez à la tradition » . Si christianus es, crede quod traditum csf(^). « Si vous demandez, ajoute-t-il, que ces usages et autres semblables, soient confirmés par l'autorité des Ecritures, on ne pourra le faire ; ils n'ont d'autre source que la tradition confirmée par la pratique et sanctionnée par l'obéissance ; c'est pourquoi on ne doit pas en appeler aux Ecritures » . Souvent même il en appelle à la tradition contre ses adversaires, contre les hérétiques de son temps, parce que la plupart admettaient comme les catholiques la force d'un argument traditionnel.
(1) Adv. Ekr. I. ni, c 4.
(2) Deprtncipiù, 1. I.
(3) In epUt, ad Rom.
(4) Prascript. SIX ; De cor. miliiis, c. IV f De oame Chriati, c. II.
Saint Basile, dans son livre sur le Saint-Esprit, démontre la nécessité d'admettre la tradition, et il s'en sert pour établir la divinité du Saint-Esprit, disant qu'il y a des dogmes écrits, mais qu'il y en a d'autres que nous avons reçus de la tradition des Apôtres ; puis il ajoute « que les uns ont autant d'autorité que les autres, et que personne n'y contredit, pour peu de teinture qu'il ait des lois ecclésiastiques... Pour moi, dit-il, je crois apostolique celui qui demeure attaché aux traditions non écrites». Puis il établit sa proposition au moyen des textes de saint Paul quej'ai rapportés plus haut, en même temps que par une comparaison naturelle, tirée de ce que, dans les tribunaux séculiers, on admet également les preuves par écrit et les preuves par témoins : ce qui répond aux deux genres de preuves en usage chez les catholiques pour établir les vérités concernant la fo et les mœurs, c'est-à-dire l'Ecriture et la tradition.
C'est sur la tradition que s'appuie principalement et souvent saint Augustin, pour démontrer qu'on ne doit pas réitérer le baptême conféré par les hérétiques. « Les Apôtres, dit-il, ne nous ont rien ordonné par écrit à ce sujet ; mais on doit regarder cette coutume (de ne point rebaptiser), quoique opposée au sentiment de saint Cyprien, comme une tradition prenant sa source des Apôtres mêmes ; il y a, en effet, plusieurs choses que l'Eglise universelle croit et qui, pour cette raison, sont justement considérées comme
ayant été commandées par les Apôtres, bien qu'elles ne se trouvent pas écrites « 0).
Je pourrais citer vingt autres passages analogues tirés des œuvres du grand évoque d'Hippone ; mais j'aurai encore occasion, en parlant de l'Eglise, de rapporter quelques textes qui confirmeront la même doctrine. Toutefois, je ne veux pas terminer ce chapitre sans produire les témoignages de saint Jérôme et de saint Vincent de Lérins.
Le premier, voulant réfuter les Lucifériens qui méprisaient la tradition et ne s'appuyaient que sur la Bible, leur adresse ces paroles véhémentes : « Que les sectaires ne se vantent point de ce qu'ils citent VEcriture Sainte pour prouver leur doctrine ; le démon lui-même en a cité des passages ; l'Ecriture ne consiste pas dans la lettre, mais dans le sens. Si nous nous en tenions à la lettre, il ne tiendrait qu'à nous de forger un nouveau dogme et d'enseigner que l'on ne doit point recevoir dans l'Eglise ceux qui ont des souliers et deux habits » (2).
Saint Vincent de Lérins est encore plus explicite sur ce sujet, lorsqu'il nous donne sa fameuse règle de foi, à savoir qu'il faut considérer comme doctrine révélée ce qui a été cru dans tous les lieux, dans tous les temps et par tous les fidèles. Voilà la règle simple, claire et précise, qui terrasse tous les novateurs,
(1) Cont. Donatiet., 1. V, C. 23.
(2) Dialog. adv. Lucif., injinr.