CHAPITRE IT
La règle de foi prochaine du protestantisme.
Après avoir esquissé rapidement les impossibilités qui résultent du système protestant concernant la Bible ou la règle de foi éloignée, après avoir fait remarquer que, sans la tradition catholique rejetée par nos adversaires, on ne saurait jamais démontrer l'inspiration de la Bible, ni même l'authenticité et l'intégrité de tous les livres, d'une manière qui soit proportionnée à la capacité des intelligences ordinaires, il reste encore à considérer comment le protestantisme interprète cette lettre morte de l’Ecriture,
quels moyens il emploie pour s’emparer des vérités Sa révélées contenues dans la Bible : en d’autres termes, le il nous reste à faire une étude sérieuse de la règle de tu foi prochaine des protestants. J'ai déjà dit, en pas- rit sant, que les différentes sectes chrétiennes, séparées Sa de l'Eglise Romaine, placent cette règle de foi, les mi unes, dans la raison individu:lle, les autres, dans l'inspiration du Saint-Esprit, d’autres enfin, dans tan l'autorité faillible de leur Eglise. 11 est facile de dé- cla montrer l'insuffisance de chacun de ces moyens pour cel saisir la doctrine véritable renfermée dans les Saintes . ven
Ecritures.
ARTICLE PREMIER
{nsufiisance de la raison individuelle pour connaitre les vérités révélées dans les Livres Saints.—L'obscurité des Ecritures est constatée par les écrivains inspirés eux-mêmes, par les Pères de l'Eglise, par les protestants, au moins pratiquement.—La Bible est claire sur tous les articles fondamen-
taux : réponse à cette objection.— L'examen privé de la Bible ne peut pas être la règle de foi instituée par Jésus- Christ, parce que ce moyen n’a jamais été et ne sera jamais applicable à tous.—Les premiers chrétiens n'avaient pas la Bible.— L'alliance évangélique n’est pas l'unité de foi et ne saurait la produire.—Quoi qu’en dise le Dr. Burns, la Bible, interprétée par chacun, n’est pas un principe d’unité.—Le libre examen n'a conduit et ne peut conduire qu'au fractionnement ; il peut justifier toutes les idées préconçues.
Il n’est pas difficile de se convaincre de l’insuffisance de la raison individuelle pour bien comprendre le sens de la doctrine contenue dans les divines Ecritures ; il suffit pour cela de considérer 1° les obscurités qui enveloppent une grande partie des Livres Saints; 2° les faibles lumières de l'intelligence humaine.
1, Il est bien facile de comprendre que les protestants aient proclamé sur tous les tons l'extrême clarté de la Bible ; ils avaient intérêt àle faire; sans cela, en effet, leur système s’écroulait de suite et devenait radicalement impossible. Aussi Luther ne manqua-{-il pas d'affirmer que «l'Ecriture est à elle-
même son interprète le plus sûr et le plus clair, et en même temps le plus intelligible, qu’elle prouve tout à tout le monde, qu'elle juge tout et illumine tout». Ailleurs il dit: «Voici ce que j'affirme de l’Ecriture entière : je n’approuve pas qu’on la dise obscure dans aucune de ses parties» (), Plus loin, il ajoute encore: «Les chrétiens doivent tenir avant tout pour certain et indubitable, que les Saintes Ecritures sont une lumière spirituelle beaucoup plus claire que le soleil lui-même ».
Rapprochons ces. paroles si explicites de ces autres du mème Luther @), et nous verrons comment, vrai caméléon en fait de doctrines, il savait modifier ses opinions d’un jour à l’autre. «Approfondir, disait-il, le sens des divines Ecritures est chose impossible ; nous ne pouvons qu'en effleurer la superficie ; en comprendre le sens serait merveille. A peine nous est-il donné d’ensavoir l'alphabet. Que les théologiens disent et fassent tout ce qu'ils voudront: pénétrer le mystère de la parole divine, sera toujours une entreprise au-dessus de notre intelligence » G).
Ces aveux que l'évidence même arrachait parfois à Luther et aux autres chefs de la Réforme, se trouvent clairement confirmés et par l’Ecriture elle-même et par tous les écrivains subséquents.
Saint Pierre, le prince des Apôtres, déclare nette-
(1) Praf. assert. art. à Leone Pontifice damnatt. (3) Voyez Audin, Histoire de la vie de Luther, t. II, p. 339. (3) Voyez Perrone, Règle de foi, t. I, p. 249.
pa
ment qu'il y a dans les lettres de saint Paul «quelques endroits difficiles à entendre, que des hommes ignorants et légers détournent à de mauvais sens, aussi bien que Les autres Ecritures, pour leur propre perte » (1),
L'eunuque de la reine d’Ethiopie, qui lisait le prophète Isaïe pendant le voyage, avoue au diacre Philippe qu’il ne saurait comprendre le sens de ces prédictions, si personne ne le lui explique @).—Notre Seigneur lui-même est obligé d'expliquer les Ecritures à ses discipies qui se rendaient à Emmaüs ; il leur dit qu’ils n’ont pas compris les Prophètes G).
Tous les Pères de l'Eglise, ces infatigables défenseurs de la vérité révélée, ces gardiens fidèles, ces apôtres de la science sacrée, ont reconnu les mêmes difficultés dans l'interprétation des Saintes Ecritures ; ceux là mêmes qui ont le plus savamment commenté les Livres Saints, ont été les premiers à proclamer qu'ils sont obscurs en beaucoup d’endroits.
C’est ainsi que Clément d'Alexandrie affirme que «ni les Prophètes, ni le Sauveur lui-même, n’ont exprimé les mystères divins d'une manière si commune et si ordinaire que le premier venu puisse facilement les comprendre», et il ajoute « qu'il faut en demander l'interprétation à ceux qui l’ont reçue de Jésus-Christ et qui la conservent » (#).
(1) II Petr. III, 16.
(2) Act. VIII, 31.
(3) Luc. XXIV, 25-27.
(4) Strom. 1. VI.
Origène écrit que « plusieurs hommes, remplis de zèle, sont parvenus, à force de travaux, à comprendre l'Ecriture, bien qu’en beaucoup d’endroits elle soit obscure » (1),
Saint Jérôme se plaint de ce.que l'Ecriture Sainte est tissue de difficultés, et spécialement les Prophètes, qui sont remplis d’énigmes» @).
Dans son épître à Algas, il écrit encore : «Toute l'épitre de saint Paul aux Romains est enveloppée d’obscurilés excessives, et ne peut être comprise qu'avec le secours de l’Esprit-Saint qui l’a dictée à l'Apôtre ». À
Dans sa cinquième épître à sainte Paule, il ajoute : « Les Apôtres Pierre, Jacques, Jean et Jude ont écrit sept épitres tellement mystiques, qu’il est bien rare de trouver quelqu'un qui puisse les interpréter sans commettre quelque erreur. L’Apocalypse de saint Jean renferme autant de mystères que de paroles ».
Après ce témoignage d’un Docteur aussi érudit que l'était saint Jérôme, aussi familier que lui avec le grec et l'hébreu, aussi versé dans la connaissance des Saintes Lettres, qui a consumé sa vie toute entière à les étudier et à les commenter, comment pourrionsnous, avec l'audace d’un Luther, d’un Mosheim ct autres, affirmer que les Ecritures sont claires comme le soleil, et que chaque fidèle peut et doit les lire et en extraire son symbole de foi? Véritablement, c’est
(1) Cont, Cels. 1. IV, n. 2.
(2) Zn cap. 3 Nahum.
pousser beaucoup trop loin l'esprit de système. En effet, quiconque a étudié la Bible un peu sérieusement, doit être mille fois convaincu de la vérité des paroles de saint Jérôme.
Saint Augustin (@) n’est pas moins explicite sur ce sujet dans son ouvrage sur la Doctrine chrétienne,
Mais écoutons un instant l’oracle de Lérins, saint Vincent @), qui atteste que, « vù la profondeur de l’Ecriture, tous les hommes ne peuvent en tirer le même sens : une personne interprète les oracles divins d’une manière, une autre, d’une manière tout à fait différente, tellement que d’une même source il semble qu’on puisse tirer autant d'opinions qu'il y a de têtes : autre est l'interprétation de Novatien, autre, celle de Sabellius, autres, celles de Donat, d’Arius, d'Eunomius, de Macédonius, de Photin, d'Apollinaire, de Priscillien, de Jovinien, de Pélage, de Célestius, et enfin de Nestorius. C'est pourquoi il est extrêmement nécessaire, à cause des nombreux replis de l'erreur, que l'interprétation des écrits des Prophètes et des Apôtres soit dirigée parles décisions de la tradition ecclésiastique ». C’est pourquoi il veut que « l'on garde avec le plus grand soin ce qui a été cru dans tous les lieux, dans tous les temps et par tous les fidèles ».
Et comme si cela ne suffisait pas pour rendre toute sa pensée, il ajoute que « le propre du catholique et
” (1) De doct. christ. 1. II, c. 6.
‘ (2) Commonitorium, ç. 2.
du vrai fils de l'Eglise est d’avoir soin d'interpréter lEcriture conformément à la tradition de l'Eglise universelle, etc. »
Il serait facile d’accumuler ici les témoignages de tous les siècles, mais à quoi bon? Les protestants ne reconnaissent-ils pas, au moins pratiquement, l’obscurité des Saintes Ecritures, lorsque, pour arriver à les bien comprendre, ils appellent à leur secours toutes les règles de l’herméneutique, s’évertuent à faire de volumineux commentaires, étudient la linguistique orientale et les expressions usitées chez les contemporains ? N'est-ce pas là reconnaître implicitement qu’il y a de nombreuses et graves difficultés dans la Bible ? Et cependant tout le monde sait que ces immenses travaux n’ont chez eux d'autres résul- {ats qu’une infinie variété d'opinions et d'interprétations. Evidemment un livre bien clair doit être compris de tout le monde et dans le même sens. Du moment que bon nombre d'hommes studieux, savants, et, en apparence du moins, amateurs de la vérité, ne peuvent s'entendre sur la manière ‘’interpréter une aultitude de passages de la Bible, ilest logique d’en conclure, sans hésitation, qu’elle renferme des difficultés, des expressions ambigues, inusitées et maintenant presque incompréhensibles, des endroits dont la véritable signification ne pourra être fixée que par une autorité infaillible. Au moyen de l'infaillible autorité de l'Eglise qui les interprète, les Ecritures deviennent une brillante lumière pour les fidèles ; sans
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cette autorité, elles ne peuvent produire que le chaos de mille opinions diverses et les ténèbres de l'erreur.
Sans aucun doute, les Apôtres, remplis de l'Esprit- Saint, comprirent parfaitement les divines Ecritures alors existantes ; ils pouvaient les expliquer sans danger de se tromper, et comme ils étaient chargés par Jésus-Christ d'enseigner les peuples, ils devaient certainement communiquer aux fidèles le vrai sens de ces Ecritures. Nul doute que c’est des Apôtres mêmes qu'est venue la coutume universelle des premiers siècles de l'Eglise de lire et d'expliquer les Livres Saints dans les assemblées publiques des chrétiens. Cette interprétation authentique, donnée par les Apôtres et qui n’a pas été écrite, a été conservée et propagée par la tradition catholique, c’està-dire par le corps enseignant constitué par Jésus- Christ et assisté des lumières de l'Esprit-Saint.
Il est vrai, disent nos adversaires, il est vrai que l’Ecriture est obscure en certains endroits, mais ce n’est que dans les choses peu importantes et accidentelles ; dans les choses essentielles et qu'il faut nécessairement croire, elle est assez claire, assez lumineuse pour que chacun puisse en extraire les dogmes de foi et s’en faire un symbole @).
A cette objection vieillie, mais qu'on retrouve encore souvent chez les écrivains protestants, je réponds 1° que cette distinction entre les choses
(1) Voir le discours du Rév. M. Doudiet, dans le Morning Chronicle, 15 février 1872.