Cf. Perpétuité de la foi, 1. II, ch. m
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l'uniformilé la plus parfaite existe, et s'il y a quelques légères différences dans les nombreuses liturgies, pour l'oblation du Saint Sacrifice et pour la communion, pour toutes, c'est le corps et le sang de Jésus-Christ que l'on offre en sacrifice, c'est le corps et le sang de Jésus-Christ que l'on reçoit dans la sainte communion. Qui pourrait mettre en doute, aujourd'hui surtout , une vérité que les voyageurs et les pèlerins sont à même de constater chaque jour?
L'éloignement et l'aversion que toutes ces sectes ont les unes pour les autres, fait assez voir que ce n'est pas par imitation qu'elles se trouvent conformes en quelques points. Elles s'excommunient réciproquement, et seule la puissance des Turcs, qui les opprime toutes, les force de vivre entre elles dans une paix relative. Cependant il y a un point sur lequel elles sont toutes d'accord. Que leur séparation de la véritable Église remonte au v® siècle, comme celle des Nestoriens, ou ne date que de Photius au ix% ou de Michel Cérulaire au xi% on retrouve partout la même croyance à la présence réelle intacte, et les efforts des protestants pour leur faire adopter leurs erreurs, sur ce point de doctrine, ont été vains jusqu'ici.
Les monuments qui constatent la foi de l'Église grecque en la présence de Notre-Seigneur au Saint Sacrement sont extrêmement nombreux, et nous ne pouvons même pas résumer ici les principales preuves qui établissent la communauté de foi des Orientaux avec les Latins, sur ce point d'une importance capitale. Il faut nous contenter d'en indiquer quelques-unes ^.
L'an 1053, il s'éleva une contestation entre Michel Cérulaire, patriarche de Constantinople,et Léon, archevêque d'Acridc, métropole de la Bulgarie, d'une part, et le pape Léon IX et toute l'Église latine de l'autre. ^lichel Cérulaire et Léon d'Acride, ces ennemis passionnés de l'Église occidentale, lui reprochaient avec une violence incroyable l'usage du pain azyme dont l'Église latine se sert pour consacrer l'Eucharistie, tandis que les Grecs emploient le pain fermenté. La querelle sur ce point secondaire fut poussée si loin qu'elle servit, sinon de cause, au moins de prétexte au patriarche de Constanlinoplc, pour rompre avec l'Église d'Occident et entraîner l'Orient avec lui dans le schisme.
1. Pour étudier ce sujet à fond, on consultera avec fruit le traité de la Perpétuité (le la fui d'ARNAi'i.i), dont nous ne faisons que rapporter ici quol(}Ucs passages, en les abrégeant.
LA SAINTE EUCUARISTIK. — T. 1. 3*
S'il avait existé à cette époque quelque différence touchant à l'essence même du sacrement, comment supposer qu'on se fût arrêté à ce qui n'avait qu'une importance relative, laissant de côté le point essentiel? Les Grecs n'ignoraient pas la foi de l'Église latine à la présence réelle; le pape Léon IX n'ignorait pas davantage la croyance des Grecs touchant cette présence; les rapports entre les Grecs et les Latins étaient de chaque jour. Puisque les deux Églises ne se faisaient pas de reproche sur ce point, il faut nécessairement conclure que leur foi était identique.
Quelques années plus tard, en 1079, Lanfranc, qui était Italien de nation, et qui, par conséquent, connaissait bien les Grecs, encore nombreux en Italie, écrivait contre Bérenger son livre Dtc corps e( du sang dit Seigneur. W pressaitBérenger sur le point de l'Eucharistie, par le consentement de toutes les nations et disait : « Interrogez tous ceux qui ont quelque connaissance de la langue « latine et des livres latins. Interrogez les Grecs, les Arméniens, « et généralement tous les chrétiens, de quelque nation qu'ils « soient, et ils vous répondront tous qu'ils tiennent cette foi dont « nous faisons profession. » D'où il conclut que « si la doctrine de a Bérenger était véritable, il faudrait que l'Église universelle fût « anéantie, ou qu'elle n'eût jamais été. » Et ce qui donne surtout de la force à ce raisonnement, c'est que Bérenger et ceux qu'il entraîna dans son erreur n'eurent rien à répondre, comme le constate Lanfranc, sinon que « l'Église était tombée dans l'erreur, qu'elle « avait péri, et n'était demeurée que dans le parti de Bérenger. » Était-ce là le langage de gens qui eussent cru avoir les deux tiers du monde pour eux? Ils ne le savaient pas, dira-t-on. Mais il était aisé de le savoir. Bérenger lui-même était allé à Rome et s'était trouvé nécessairement en contact avec les Grecs qui l'habitaient en grand nombre; et Ton sait d'autre part avec quelle ardeur les inventeurs de nouvelles doctrines recherchent tout ce qui pourrait leur fournir un appui.
Une des illustrations de l'Église d'Orient, Tiiéophylactc, était évêque d'Acride, en Bulgarie, vers la fin du xi" siècle. On ne peut alléguer un meilleur témoin, ni de la créance de l'Église latine qu'il n'a pu ignorer, ni de celle des Grecs, dans la communauté desquels il a vécu. Pour montrer la conformité de la créance de Théophylacte avec celle de l'Église romaine, sur le point de l'Eucharistie, il n'y a qu'à rapporter la manière dont il en a parlé dans
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ses commentaires sur les Évangélistes. Dans son commentaire sur le chapitre xxvi de S. Matthieu, il dit : « Jésus-Christ, par ces « paroles : Ceci est mon corps, a fait voir que le pain qui est « consacré sur l'autel est le corps même du Seigneur, et non pas « un antitype, ou image de ce corps. Il n'a pas dit : Ceci est Tanti- « type ou l'image, mais il a dit : Ceci est mon corps. Ce pain « étant changé par une opération ineffable, quoiquil ne laisse « pas de nous paraître du pain. Car étant faibles comme nous « sommes, nous aurions sans doute de la peine à manger de la « chair crue, et encore de la chair d'un homme. Et c'est pour cela « qu'il nous paraît encore du pain, quoique dans la vérité ce soit « de la chair. » Il répète la même doctrine presque dans les mêmes termes, en commentant le \f chapitre de S. Jean.
S'il y eut jamais des passages clairs, précis, incontestables, on peut dire que ce sont ceux-là. Tout ce qu'on pourrait alléguer pour expliquer ces paroles est au-dessous de leur clarté; il est impossible de ne les pas comprendre, et si l'on trouve dans Théophylacte quelques passages où la doctrine est rendue avec moins d'évidence, il faut se servir des premiers pour éclairer les seconds, et non des seconds pour obscurcir les premiers.
Mais rien ne prouve comme les Croisades l'identité de la foi des églises grecques et de l'Église latine. Les armées prodigieuses qui pendant plusieurs siècles, à partir de la fin du xi% allèrent combattre en Orient pour la foi, étaient composées de gens qui croyaient à la présence réelle et à la transsubstantiation. Il y avait dans ces troupes plusieurs évêques et plusieurs ecclésiastiques fort instruits des sentiments de l'Église latine, dont les uns avaient pris part à cette entreprise par dévotion, et les autres s'étaient attachés à divers princes. Le bruit qu'avait fait dans l'Occident l'hérésie de Bérenger les rendait particulièrement attentifs à ce point.
Il faut donc s'imaginer que c'est un million de fidèles, croyant à la présence réelle et à la transsubstantiation, qui passent d'Europe en Occident, et qui se rendent maîtres d'une grande partie de ces provinces orientales. Sitôt qu'ils avaient pris une ville, on y ordonnait un évoque de communion latine, avec un clergé suffisant pour le service de cette église. Quelquefois les chrétiens d'Orient se rangeaient sous leur obédience, et quelquefois on leur permettait d'avoir leur évoque en particulier.
Guillaume, archevêque de Tyr, témoigne, dans son Histoire, qu'après la prise d'Antioche, les princes chrétiens ne voulurent point établir d'autre patriarche que celui qui y était. « Ils remirent, dit-il, dans son siège, le patriarche Jean, qui, comme un vrai confesseur de Jésus-Christ, après la ruine des nôtres en Orient, avait souffert des maux infinis de la part des infidèles. » Ils communiquèrent donc avec ce patriarche; ils reçurent la communion de sa main, et par conséquent ils ne supposaient pas qu'il fût de l'opinion de Bérenger et qu'il n'eût pas la même foi qu'eux sur ce mystère de l'unité des chrétiens.
Après la prise de Jérusalem et des autres villes de Syrie et de Palestine, on créa de même un patriarche et des évoques latins, sans chasser pour cela les Grecs et les chrétiens Syriens, et sans les obliger de communiquer avec les Latins s'ils ne voulaient pas.
Outre les évêques et le clergé séculier, il s'établit aussi, dans la Palestine et dans la Syrie, un grand nombre de sociétés religieuses de divers ordres, à la vue des chrétiens orientaux, Grecs, Syriens, Jacobites, Nestoriens, Arméniens, qui habitaient en plusieurs lieux de la Palestine et de la Syrie et qui avaient un commerce continuel avec les Latins. Cependant dans tout ce commerce, les Latins ne se sont jamais aperçus qu'ils ne crussent pas à la présence réelle, et ces sociétés schismatiques n'ont jamais témoigné aucun scandale de la croyance des Latins sur le mystère de l'Eucharistie.
Le cardinal Jacques de Vitry, qui était évoque de Ptolémaïs et témoin oculaire de ce qu'il a écrit, fait le dénombrement des erreurs de ces différentes sectes, mais il n'en accuse aucune de ne pas croire à la présence réelle et à la transsubstantiation. On ne voit pas non plus que Guillaume de Tyr, ni aucun des autres auteurs qui ont écrit l'histoire des pèlerinages et des guerres de la Terre- Sainte, ait remarqué que l'on eût trouvé dans l'Orient des chrétiens partageant l'opinion de Bérenger. Cependant, s'il s'en était trouvé, le moyen qu'ils ne l'eussent pas remarqué? Ce mélange des Grecs et des Latins exista de même à Constantinople, qui était la principale et la plus savante Église de l'Orient, sans qu'aucun incident ait jamais révélé une différence quelconque entre la foi des Orientaux et celle des chrétiens d'Occident, touchant la présence réelle de Jésus-Clirist au Très Saint Sacrement.
Une autre preuve de cette communauté de foi sur le mystère
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eucharistique entre les deux Églises, au xii* siècle, ressort des écrits que nous ont laissés les auteurs grecs et latins de cette époque. Plusieurs parlent des différends qui existaient entre elles ; cependant aucun d'eux ne fait allusion à un cas qui eût été si grave s'il avait existé. La présence réelle est tellement importante d'une part, et si populaire de l'autre, qu'il est impossible que, lorsque deux églises ne sont pas d'accord sur ce point, il ne devienne le sujet de la plupart des disputes, des écrits, des conférences, des controverses, des traités. Or, on ne trouve aucune trace d'un semblable désaccord; donc il n'existait pas. Le silence des représentants de l'une et l'autre Église est une preuve manifeste de leur conformité de vues concernant cette doctrine.
Parmi les auteurs grecs les plus importants du xii* siècle que l'on peut citer, et dont les écrits confirment pleinement ce que nous avons avancé, il convient de ranger : 1" Euthymius Zigabon, qui mourut en 1118. Ses écrits établissent clairement, en de nombreux endroits, la doctrine de la présence réelle.
2° Nicolas, évêque de Méthone, grand ennemi des Latins. Il a écrit contre eux plusieurs traités sur tous les sujets de contestation que l'Église grecque avait avec l'Église romaine ; ce qui ne le rendra pas suspect de complaisance pour les Latins. Il n'ignorait pas les sentiments des Latins sur l'Eucharistie, et il écrivit un traité particulier sur ce mystère, dans le but de raffermir la foi de plusieurs qui doutaient. Citons les paroles terribles dont cet évêque se sert pour représenter le crime de ceux qui ne croient pas que le pain et le vin soient le corps et le sang de Jésus-Christ : « Si ceux, dit-il, qui communient indignement sont si rigoureu- <r sèment condamnés, combien celui qui pèche contre le sacrifice « même, qui outrage et qui nie immédiatement le corps du Sei- « gneur, qui abolit ce qui nous a été laissé par tradition, qui « foule aux pieds l'autorité de celui qui en est l'auteur, est-il cou- « pable d'un plus grand crime et mérite-t-il un plus grand sup- « plice! Je tremble d'horreur de ce que je dis. iMais que peut-on « ajouter à la hardiesse insolente de cette erreur nouvelle, de ce « violement des lois de Dieu et de cette impiété ? Seigneur, déli- « vrez, par votre miséricorde, tous ceux qui ne confessent pas, « selon la véritable doctrine, que le pain et le vin que nous con- « sacrons sont le corps parfait et le sang précieux de Jésus-Christ, « de cette illusion frénétique qui les possède. » Voilà comment
parlait de la présence réelle un illustre écrivain, un grand évêque de l'Église grecque du xii" siècle.
3'' Nous ne ferons que nommer Zonare et Nicétos Choniate, dont l'enseignement n'est pas moins exprès, et nous rappellerons la confession de foi que l'on faisait faire à la même époque aux Sarrasins qui se convertissaient à la religion chrétienne. On y lisait : a Je suis persuadé, je crois, je confesse que le pain et le vin mysti- « quement consacrés parmi les chrétiens, et auxquels ils parti- « cipent dans la célébration des saints mystères, sont selon la « vérité, le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ ; étant « changés par sa vertu divine d'une manière que les yeux ne dé- « couvrent point, qui n'est connue que par l'esprit, mais qui sur- « passe toutes les pensées des hommes, et qui n'est comprise que « de Dieu seul. Et ainsi je promets que j'y participerai avec les « autres fidèles, comme étant dans la vérité, sa chair et son « sang. » On serait difficile si , après de telles preuves, on mettait en doute la croyance de l'Église grecque en la présence réelle de Notre-Seigneur au Très Saint Sacrement, jusqu'au xiii° siècle.
Au xiii" siècle, en 1233, le pape Grégoire IX entra en négociations avec le patriarche de Constantinople, nommé Germain, qui demeurait à Nicée, et tous les évoques de sa communauté, pour essayer de les ramener dans le sein de l'Église. Il leur écrivit une lettre qui contient ce passage : « Soit que l'on consacre le Sacre- « ment avec du pain sans levain, ou avec du pain levé, il est tou- « jours changé au corps du Seigneur, par la puissance de Dieu. « L'un et l'autre pain n'est que du simple pain avant le sacrifice; <f mais après que la transsubstantiation a été faite, ce n'est plus du « pain ; et ainsi on ne le peut appeler ni azyme ni pain levé; mais « on croit que c'est ce pain vivant qui est descendu du ciel, et qui « donne la vie au monde. » Les négociations n'aboutirent pas; mais ce qui amena la rupture, ce fut la question de la procession du Saint-Esprit et non pas celle de la présence réelle, sur laquelle les parties étaient d'accord, ni même celle des azymes, sur laquelle les Grecs se montraient de facile accommodement. « A quelles con- « ditions voulez-vous donc faire la paix? » demanda l'empereur aux légats du Pape. « Si vous le voulez savoir, répondirent les « légats, les voici en deux mots. Il faut que les Grecs croient, et «t qu'ils prêchent aux autres touchant le corps de Jésus-Christ, « qu'il peut se faire aussi bien avec du pain sans levain qu'avec du
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« pain levé ; et touchant le Saint-Esprit, qu'il procède aussi bien a du Fils que du Père, et qu'ils annoncent au peuple cette doc- « trine. j> Ces paroles mirent en colère l'empereur, qui avait proposé décéder sur la question des azymes, si les légats cédaient sur celle de la procession du Saint-Esprit, et rien ne fut conclu. Urbain IV et Clément IV essayèrent des négociations nouvelles qui n'aboutirent pas davantage, mais dans le cours desquelles le dogme de la présence réelle ne fut jamais mis en question.
En 1274, Grégoire X parvint enfin à conclure l'accord auquel se prêta, avec beaucoup de bonne volonté, l'empereur Michel Paléologue. On voit dans l'histoire de ces négociations la transsubstantiation signée et approuvée plusieurs fois par l'empereur et les évêques grecs. Il n'y a sur ce point aucune difficulté entre eux et l'Église latine.
L'accord conclu ne dura pas longtemps. Il servit de prétexte à des princes grecs pour se révolter contre Michel Paléologue, et son fils Andronic, qui lui succéda, se jeta de nouveau dans le schisme, entraînant l'Église grecque avec lui. Mais qu'on lise toutes les relations de ces graves événements, toutes les discussions auxquelles ils ont donné lieu : le dogme de la présence réelle est toujours sauvegardé; jamais les schismatiques ne l'opposent comme un reproche aux Latins, qu'ils ne ménagent pas.
Le XIV* siècle fournit encore les mêmes preuves que les siècles précédents de l'union des Grecs avec les Latins dans la doctrine de la présence réelle et de la transsubstantiation. Les plus célèbres auteurs grecs, les plus ennemis des Latins, enseignent la transsubstantiation et la présence réelle, aussi clairement et d'une manière aussi forte que l'on eût pu le faire dans l'Église latine. Les Grecs ont demandé aux Latins, en ce siècle, qu'on leur permît de croire ce qu'ils voudraient sur la procession du Saint-Esprit, et c'est un des moyens d'accord que les députés de l'empereur Andronic le Jeune proposèrent au pape Benoît XII, selon qu'il est dit dans un mémorial inséré par Raynaldus dans son Histoire et rapporté par Allatius. Mais les papes n'ont jamais voulu accepter cette condition. Ils étaient donc bien éloignés de permettre aux Grecs de tenir ce qu'ils voudraient sur la doctrine de la présence réelle. Les Grecs, de leur coté, ne reprochaient point aux Latins la doctrine de la transsubstantiation, et ils ne se séparaient point d'eux pour ce sujet. Cependant ils la connaissaient et ne la pou-
valent ignorer. Donc ils la tenaient eux-mêmes ; car il n'y a que ceux qui sont persuadés de cette doctrine qui soient capables de la souffrir dans les autres.
Les écrivains ecclésiastiques grecs que l'on pourrait citer à l'appui de cette vérité sont innombrables. Nous ne nommeronsque Nicolas Cabasilas, évêque de Thessalonique. Cet écrivain a inséré dans son Exposition de la liturgie un chapitre exprèscontre les opinions sur lesquelles les Latins avaient quelque diflérend avec les Grecs, pour la matière de l'Eucharistie. Il y accuse les Latins de nouveauté, et manifeste beaucoup d'aversion contre eux. Il paraît d'ailleurs que c'était un homme d'esprit, très instruit des vérités de la foi, et il y a peu de traités de ce genre où l'on découvre plus de lumière sur les mystères, et plus de science ecclésiastique. Nous pourrions citer de nombreux passages de ces chapitres dans lesquels il professe, de la manière la plus formelle, les dogmes de la présence réelle et de la transsubstantiation; nous nous bornerons à un seul. — Il décrit, dans le chapitre xxvii, la consécration des dons selon la manière des Grecs, qui ajoutent des prières aux paroles de l'Évangile, et ensuite il en explique les eflets en ces termes : « Le prêtre ayant fait ces prières, le sacrifice « est achevé, et partant, les dons sont consacrés; la victime est « entière et parfaite, et cette grande hostie, cette grande victime <f quia été immolée pour le salut du monde, se voit sur la sainte « table. Car le pain n'est plus une figure du corps du Seigneur, <r ce n'est plus un don qui porte en soi l'image du véritable don, « et qui contienne, comme dans un tableau, une représentation de a la passion du Sauveur ; mais c'est effectivement ce véritable « don ; c'est le corps même du Sauveur, plein de sainteté. Ce « corps qui a souffert réellement tant de choses, des affronts, des « outrages, des meurtrissures, qui a été crucifié, qui a été immolé, « qui a rendu, par son martyre sous Ponce-Pilate, cet illustre té- « moignage à la vérité ; qui a enduré les soufflets, qui a été dé- « chiré de coups de fouet, qui a été couvert de crachats. De même, « le vin est le sang même du corps qui est sorti du corps immolé « sur la croix ; c'est ce corps, c'est ce sang formé par le Saint- « Esprit, né de la Vierge Marie, qui a été enseveli, qui est ressus- « cité, qui est monté aux cieux, qui est assis à la droite du Père. » On peut dire que c'est la profession de foi de l'Église grecque au XIV'' siècle, touchant la présence réelle, qu'on vient de lire dans ces
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quelques lignes de Cabasilas, car la même doctrine, souvent les mêmes termes, se rencontrent dans tous les auteurs qui ont traité de ces matières.
A partir du xv^ siècle, l'identité de croyance touchant le sujet qui nous occupe, entre l'Église latine et l'Église d'Orient, est plus évidente encore s'il est possible. Les auteurs ne manquent pas qui proclament hautement la foi des Grecs en la présence réelle. On peut citer en particulier Siméon, archevêque de Thessalonique, parce que cet auteur est, sans contredit, un des plus savants d'entre les Grecs et l'un des mieux instruits des croyances de l'Église latine. Dans son traité contre les hérésies, il dit : « Après « que l'on a mis le pain divin dans le sacré calice, on montre à « tous ce calice qui est Jésus-Christ, et qui est véritablement son « corps même et son sang même, lesquels il a sacrifiés pour le « peuple qu'il s'est rendu propre, et qu'il donne à goûter, à voir, à « toucher, avec un ardent désir que l'on use de sa libéralité. C'est « pourquoi le peuple qui lui est consacré le voit par les yeux de « l'âme, l'adore et lui demande ce qui est nécessaire pour son sa- « lut. » Et ailleurs : « Nous devons adorer de cœur le pain vivant « et le sang qui est clans le calice, en nous prosternant de tout « notre cœur jusqu'en terre, et en mettant nos mains en croix, pour « témoigner notre servitude et la foi que nous avons en Jésus cru- « cifié. C'est ainsi qu'il s'en faut approcher avec crainte, avec « tremblement et avec un cœur humilié. »
On peut voir, dans l'histoire de l'Église, ce qui s'est passé au concile de iFIorence pour la réunion de l'Église d'Occident et de l'Église d'Orient, et l'on reconnaîtra que les dogmes de la présence réelle et de la transsubstantiation ne tinrent aucune place parmi les difficultés s'opposant à l'union. Or, il est évident qu'il en eût été d'une tout autre manière si les deux Églises n'avaient pas professé la même foi sur des points de si grave importance.
Ce qui a suivi ce concile en apporte une nouvelle preuve. L'accord conclu ne dura malheureusement pas longtemps, et ceux qui travaillèrent à le rompre, après le retour à Constantinople des députés qui y avaient travaillé, leur reprochèrent d'avoir approuvé l'usage des pains azymes, mais nullement d'avoir souscrit au dogme de la présence réelle ; reproche d'une importance infiniment plus grave, si eux-mêmes n'avaient pas professé ce dogme.
Les tentatives que firent les luthériens au xvi* siècle pour en-
traîner les Grecs dans leur parti apportent une nouvelle preuve, et c'est la dernière que nous voulions invoquer, de la croyance inébranlable des Orientaux à la présence réelle du corps et du sang de Notre-Seigneur dans le Saint Sacrement. Malgré l'habileté de Mélanchthon à dissimuler les véritables sentiments de la secte, malgré une sorte de présence réelle qu'il admettait dans l'usage de la Cène, les Grecs les repoussèrent.
Nous n'entrerons pas dans le détail de cette discussion. Nous nous contenterons de ces quelques mots de Grotius, qui n'était pas catholique, mais il était savant et sincère ; or il écrivait dans la Discussion de son Apologéiique : « Il n'y a rien de si facile que « d'accorder les Grecs et les Latins, comme il paraît par les actes a du concile de Florence et par ce que l'on voit en Russie, en Po- « logne, en Moscovie. Mais quand je parle de l'Église [grecque, je « n'entends pas celle que Cyrille a achetée par argent, a représen- « tée en suivant ses fantaisies ; je l'entends telle qu'elle est en « effet et qu'elle paraît dans les décrets de Jérémie et dans les « décrets du concile tenu par le patriarche Parlhénius. Vous y « verrez les mêmes sacrements et les mômes dogmes. De sorte « que ce n'est pas faussement que l'archevêque de Thessalonique « écrivit au pape Adrien, après le schisme, que la foi des Romains « et des Grecs était la môme. » Or il faut remarquer que ces décrets de Parthénius, auxquels Grotius nous renvoie, sont ceux mômes qui ont été faits contre les erreurs de Calvin et qui établissent la transsubstantiation.
Ce que disait Grotius, une foule d'autres écrivains protestants l'avouent avec lui. Tous ces écrivains n'ont pas été peut-être aussi sincères qu'il serait à désirer, remarque Arnauld d'Andilly, qui en cite plusieurs; on peut dire néanmoins qu'ils ont eu quelque sorte de retenue. Ils ont été assez instruits de la vérité pour reconnaître qu'il était ridicule d'attribuer aux Grecs une opinion différente de celle des Latins, sur la présence réelle et sur la transsubstantiation, et ils n'ont pas eu assez de hardiesse pour démentir leur conscience. Il s'en est trouvé, il est vrai, qui ont parlé autrement, les uns par ignorance grossière, les autres par un certain emportement qui leur a fait croire tout ce qui paraît utile à leur cause.
Les Grecs croyaient donc au dogme de la présence réelle, au moment où l'hérésie des calvinistes et des autres protestants com-
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mençait à se répandre; et si les témoignages des écrivains protestants ne suffisaient pas pour établir ce fait, il n'y aurait qu'à en appeler à l'échec complet qu'ils ont éprouvé, lorsqu'ils ont essayé d'introduire leurs nouveautés en Orient. En 1570, Jérémie, patriarche de Constantinople, leur répondit nettement : « C'est une « chose décidée par le jugement de l'Église que, dans la Gène, « après la consécration et la bénédiction, le pain se trouve changé « au corps môme de Jésus-Christ, et le vin en son sang, par la « vertu du Saint-Esprit.... Le propre corps, le corps véritable de « Jésus-Christ est contenu sous les espèces du pain et du vin. »
Cyrille Lucar, un des successeurs de Jérémie, ayant osé publier une profession de foi contraire à cette déclaration, fut anathématisé par le concile de Constantinople, en 1638, où se trouvèrent, avec le patriarche de cette ville, le patriarche de Jérusalem, celui d'Alexandrie, et vingt-trois évêques d'Orient. 11 fut de nouveau condamné par un autre concile de Constantinople, en 1642. Les conciles de Jérusalem, en 1668,' et de Bethléem, en 1672, se sont également déclarés en faveur de la présence réelle. Sept métropolitains de l'Orient signèrent à Péra, le 18 juillet 1671, une déclaration dans laquelle ils protestent contre les calvinistes qui calomnient impudemment l'Église orientale, quoique plusieurs conciles de Constantinople aient condamné et réduit à néant leur absurde doctrine touchant l'Eucharistie K Ils exposent ensuite leur croyance. Ils reconnaissent la présence réelle du corps et du sang de Jésus-Christ dans l'Eucharistie ; la transsubstantiation du pain et du vin dont il ne reste, après la consécration, que les espèces ou apparences ; ils condamnent comme une erreur pernicieuse la doctrine contraire, et ne craignent pas de dire que les calvinistes assez osés pour attribuer une semblable erreur aux Églises grecques sont des impudents, des furieux et des insolents -.
Il est inutile de poursuivre plus loin cette étude. Grâce aux pro-
1. Asserunt : Calvinistas Gallos Ecclesiam Orientalem impudenter cahimniari, quanivis absurila et eorum de Eucharistia sententia, variis Conslantinopoli coactis conciliis, contrila et rcprobata sit. (Apud Contenson, lib. XI, pars II, diss. i, cap. i.)
2. Superbos haereticos, slulle opinantes, perverse sentientes, injustis suspicionibus Ecclesiam Grœcani infamantes, iniquos impostores, Ecclesia; Oricntalis calumniatores, impudonics extraordinarios, sine timoré Dei calumniantos, stultos rcprimcndos, falsorum rumorum seminatorcs, mendaces. (Apud Contenson, ifnd.)
grès matériels accomplis, il n'y a plus de distance ; il n'y a plus de difficulté pour connaître la véritable croyance d'une Église ou d'une secte déterminée ; je parle de celles qui ont une croyance précise et n'en changent pas chaque jour, suivant les circonstances. Chacun peut se convaincre aujourd'hui par soi-même que les Grecs croient, comme les catholiques, à la présence réelle de Notre-Seigneur Jésus-Christ au Très Saint Sacrement. Chacun peut se convaincre que les autres Églises d'Orient, quelles que soient, du reste, les erreurs dans lesquelles elles sont tombées, ont conservé cette doctrine intacte. Nous ne ferons pas pour elles ce que nous avons fait pour l'Église de Constantinople, et nous ne suivrons point leurs auteurs pas à pas, à travers les siècles, d'autant plus qu'il serait souvent impossible de le faire ; le présent nous répond du passé. Mais avant de conclure, nous jetterons un coup d'œil sur leurs différentes liturgies; ce sera assez pour ne laisser aucun prétexte de croire qu'elles n'ont pas toujours été d'accord sur ce point souverainement important avec la sainte Église de Jésus-Christ, l'Église catholique, apostolique et romaine.