POSSIBILITÉ DE CE CHANGEMENT
Qui pourrait imaginer un miracle plus étonnant que celui qui s'opère, à la parole du prêtre, au moment de la consécration? La substance du pain devient celle du corps de Jésus-Christ, Fils de Dieu fait homme, et la substance du vin devient celle de son sang adorable; l'objet des louanges infinies et des adorations des anges et des saints au ciel prend soudain sur l'autel la place de l'humble offrande que l'homme y avait déposée.
Que ce miracle s'accomplisse, c'est un article de notre foi ; il ne nous est pas permis de le révoquer en doute, et c'est avec un bonheur uni à la plus vive reconnaissance que nous le croyons. Mais outre le fait de cette conversion, que pouvons-nous connaître, d'elle? Écoutons d'abord l'Ange de l'École, S. Thomas, répondant à cette question : « La conversion du pain au corps de Jésus-Christ « est-elle possible? »
Après avoir énoncé, selon sa coutume, les principales difficultés qui semblent militer contre cette possibilité, le saint Docteur leur oppose d'abord ces paroles d'Eusèbe Émissène : « Vous ne de-
\ . Deus non est causa tendendi in non esse. (S. August. apud S. Thomam, III, q. Lxxv, art. 3.)
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« vez pas regarder comme une chose nouvelle et impossible « qu'une matière terrestre et mortelle soit changée en la substance « (Ju Christ •. » Traitant ensuite le fond de la question, il rappelle que le corps de Jésus-Christ, qui est dans l'Eucharistie, ne pouvant s'y trouver ni par suite d'un mouvement local, ni comme dans un lieu qui le renferme, commence nécessairement d'y être par la conversion de la substance du pain en sa propre substance. Cependant cette conversion n'est pas semblable aux changements qui s'opèrent dans la nature ; elle est toute surnaturelle ; elle est due uniquement à la puissance de Dieu. La parole de Jésus-Christ change comme il lui plaît les lois ordinaires de la nature. Son corps adorable est né de la Vierge, en dehors de ces lois; c'est ce même corps que le prêtre reproduit sur l'autel, et il n'est pas plus soumis aux lois naturelles au moment de la consécration, qu'il ne le fut au temps de sa naissance. Tous les changements qui s'opèrent dans l'ordre de la nature ne sont que des changements de formes. Mais l'action de Dieu s'étend à l'être tout entier. Il peut en changer non seulement la forme, mais toute la substance ; il peut faire que toute la substance d'un être devienne la substance entière d'un autre être. Il le peut, parce qu'il est l'acte pur et infini, dont rien ne saurait borner l'action. C'est ce qu'il fait, en vertu de sa divine puissance, dans le sacrement de l'Eucharistie. Toute la substance du pain est convertie en toute la substance du corps du Ciirist, et toute la substance du vin en toute la substance de son sang. Cette conversion n'est pas un simple changement de forme, mais un changement de substance. Elle forme un ordre à part , et le nom de transsubstantiation est celui qui lui convient 2.
1. Novum tibi et impossibile esse non débet, quod in Christi substantiam terrena et mortaliaconvertuntur. (Euseb. Emiss., hom.V de Pascha.)
2. Respondeo dicendum quod sicut supra dictum est (art. 1 hujus qugest.), cum in hoc sacramento sit verum corpus Christi, nec incipiat ibi esse de novo per motum localem, cum ctiam nec corpus Christi sit ibi sicut in loco, ut ex dictis patet (art. 2 huj. quaest.), necesse est dicere quod incipiat ibi esse per conversionem panis in ipsum. Hœc tamen convcrsio non est similis convorsionibus naturaHlnis, sed est omnino supernaturahs, sola Uei virlute ellccta. Unde Ambrosius dicit (in libre de Socramentis, lib. IV, cap. iv) : « .\ccipe quemadinodum sermo Christi mutet quando vult inslituta natura^ : coiisuetudo est ut non generctur homo nisi ex viro cl mulicrc. \'idescri?o quia contra instituta et ordinom liomo est natus ex Virgine. » Ut et (lib. De iniliandis, cap. IX) : « Liquel quod prêeter natura; ordinem Virgo generavil ; et hoc quod conficimus corpus ex Virgine est. Quid ergo quœris naturœ ordinem in Christi
Pour qu'une conversion substantielle proprement dite s'accomplisse et mérite ce nom entendu dans toute sa rigueur, quatre conditions sont requises :
1° Il faut que ce qui doit être changé soit quelque chose de positif, de réellement existant, et non une pure négation. Il doit en être de même pour ce en quoi il sera changé. Cette première condition est remplie dans le saint sacrement de l'Eucharistie. Le pain est positivement existant, et le corps de Notre-Seigneur Jésus-Christ auquel il est changé est aussi quelque chose de positif. Rien de négatif ni d'un côté ni de l'autre.
2° Il faut que ce qui est changé perde l'être qui lui était propre et reçoive un être nouveau; il devient ce en quoi il est changé. C'est ainsi que, dans l'Eucharistie, le pain cesse d'êlre du pain; mais en cessant d'être ce qu'il était il n'est pas annihilé; il devient le corps de Jésus-Christ, et c'est ce corps adorable qui prend la place de la substance du pain sous les espèces qui recouvraient cette substance ^
corpore, ciim preeter naturam sit ipse Dominus Jésus partus ex Virgine? » Et super illud [Joann., vi) : Verba qux ego locutus sum vobis, scilicet de hoc sacramcnlo, spiritus et vita simt, dicit Chrysostomus (hom. XLVI in Joonn.) ; id est, spirilualia sunt nihil habentia carnale, neque consequentiam naturalem ; sed eruta sunt ab omni tali neccssitate quœ in terra et a legibus quae hic positîE sunt. » Manifestum est enim quod omneagens agit in quantum est actu. Quodlibet aulem agens crcatum, est deterniinatum in suo actu, cum sit determinati generis et speciei. Et ideo cujusiibet agcnlis crcati actio ferlur super aliquem determinatum actum. Delerminatio autem cujusiibet roi in ps.ve acluali est per ojus formam. Unde nulkim agens naturale seu creatum potest agere nisi ad immutationem formiu ; et propter hoc omnis convorsio quaî fit secundum loges naturœ est formalis. Sed Deus est actus infinitus, ut in prima parle habitum est (quœst. vu, art. 1, et quœst. x.w, art. 2) ; inde ejus actio se extendit ad totam naturam entis. Non igitur solum potest perficere convcrsioiicm formalem, ut scilicet divcrsaj forma; sibi in eodem subjecto succédant, sed conversionem totius entis, ut scilicet tota substantia hujus convertatur in totam substantiam illius. Et hoc agiturdivina virlute in hoc sacramento; nam tota substantia panis converlitur in totam substantiam corporis Christi, et tota substantia vini in totam substantiam sanguinis Christi : unde hccc convorsio non est formalis sed substantialis ; nec continetur inter species motus naluralis, sed proprio nomine potest dici transsubstantiatio. (S. Tiio.vi., 111, q. Lxxv, art. 4.)
1. On a demandé : La trans.substantiation est-elle absolument une conversion, convrrsin, ou un procédé par lequel la substance du pain et du vin est d'abord anéantie, ou ramenée à la substance primordiale (la matière primitive], à la place de laquelle est substituée ensuite une autre substance, celle du corps du Christ ? Dès le xiii'= siècle, ces deux théories se sont fait valoir l'une contre l'autre et se sont maintenues opposées l'une à l'autre jusqu'au
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3° Ces deux faits, la cessation d'être d'une chose et le commencement d'une autre, ne doivent pas être simplement juxtaposés; il faut qu'ils dérivent l'un de l'autre, que le commencement naisse de la cessation.
4° Il faut enfin que, le changement accompli, quelque chose demeure qui soit conmiun à la première chose et à celle qui lui a succédé. Cette condition se trouve encore parfaitement remplie dans le sacrement de l'Eucharistie, puisque nous y voyons les accidents du pain et du vin demeurer avec le corps et le sang de Jésus-Christ, lorsque leur propre substance n'est plus '.
S. Thomas nous a dit qu'une telle conversion ne peut exister qu'en vertu d'un acte exprès de la toute-puissance de Dieu, et qu'elle est en dehors des lois de la nature. Aussi a-t-il fallu un nom particulier pour l'exprimer exactement; les mots dont on se sert pour exprimer les autres changements en général pourraient recevoir, en les appliquant à la Sainte Eucharistie, une signification erronée. Le mot transsubstantiation ne peut être entendu que du changement d'une substance en une autre substance. Il ne fut pas cependant trouvé tout d'abord, quoique la vérité qu'il exconcile de Trente. S. Thomas ayant été favorable à la première, Dims Scot adopta la seconde, et ainsi se constitua une des nombreuses différences scientifiques qui séparèrent les thomistes des scotistes. On a nommé la transsubstantiation comprise de la première manière conversio adductiva, ou conversio, celle qu'on a conçue de la seconde manière, conversio productiva, ou transsubstrnitiatio per annihilationem. k\x concile de Trente, chacun des deux partis insista pour obtenir la sanction de rÉghse en faveur de son opinion; mais le concile ne sanctionna ni l'une ni l'autre, et déclara simplement que la transsubstantiation a lieu. Dans le fait, les deux opinions aboutissent au même résultat et se confondent. Comme on ne peut assigner aucun moment où la substance existante du pain soit anéantie, et où le corps du Christ ne soit pas encore présent, il est évident que la conversio productiva est la même chose que la conversio adductiva, et que l'expression seule de trans^ubstantiatio per annihilationem est maladroite et résulte de la rigueur exagérée des définitions. (Voir Dictionnaire encyclopédique de la théologie catholique, au mot Transsubstantiation.)
i. Ad cujus majorem elucidationem, observant theologi, quatuor requiri conditiones ad veram et strictam conversionem, et hic reperiri : 1° quod terminus a quo et ad qui'Dt sint quid positivum ; substantia panis est terminus a quo, corpus Christi terminus ad quem, et lUrumque positivum ■,'•2° quod terminus (? ^(/o dosinat esse, et terminus ad quem incipiat esse; ita desinit esse panis et incipit esse corpus Christi ; 3" quod non sit mera concomilanlia, sed quîedam communie inter desilionem unius et inceplionem allcrius; 4" quod sit rdiquid commune ulrique, et haîc etiam reperitur conditio qualonus eadem accidculia quar; fuerant in termino a quo et rémanent in fermino ad quem. (BiLUART, in liunc locum.)
prime soit aussi ancienne que l'Église elle-même. Cependant le pape Innocent III l'employait déjà au concile de Latran, célébré en l'an 1215, c'est-à-dire neuf ans avant la naissance de S. Thomas. On voit par là combien Luther avait tort d'attribuer à ce saint docteur l'invention non seulement du mot, mais du dogme même de la transsubstantiation.
Les changements ne manquent pas dans la nature, mais ce sont des transformations plutôt que des transsubstantiations. Le grain de froment devient tige herbeuse ; la tige devient épi ; l'épi se transforme en farine puis en pain, et le pain digéré par l'homme se change en chair humaine. Dans tous ces changements, il y a transformation de la substance ; gardant son élément matériel, elle perd et transforme son élément formel; elle devient un nouvel être. Mais ce n"est pas la véritable transsubstantiation telle qu'elle s'opère dans la Sainte Eucharistie. Les accidents changent, se transforment, et la substance se modifie par son union à d'autres substances; c'est ainsi que la substance du pain résulte de l'union opérée, sous l'action de la chaleur, entre la substance de la farine et celle de l'eau. Dans la Sainte Eucharistie il n'en est plus ainsi. De changement d'accidents et de forme il n'en existe pas, mais le changement de substance est absolu. Il n'y a ni union, ni composition, ni mélange, ni absorption, d'une substance par une autre; il y a une substance qui cesse d'être ce qu'elle était, pour devenir une autre substance qui existait déjà elle même, indépendamment de la première, et pour devenir cette substance tout entière. Que je mange un morceau de pain, que ce pain se transforme en sang et en chair jusqu'à ce qu'il achève de se résoudre en ses éléments premiers, ayant chacun leur substance propre, dont l'assemblage a formé d'abord la substance du pain, puis celle du sang et de la chair, il n'y a là rien que de très naturel; ma propre substance n'a pas été changée ni modifiée par ce morceau de pain ; tout au plus les accidents et la forme extérieure s'en sontils ressentis; mais qu'un morceau de pain, sur lequel le prêtre prononce quelques paroles, soit changé substantiellement; que ce ne soit plus du pain, mais que ce soit le corps même de Jésus- Christ, voilà le changement par excellence, la véritable transsubstantiation, que les lois ordinaires de la nature sont impuissantes à accomplir. Cette transsubstantiation, ce changement du pain et du vin au corps et au sang de Notre-Seigneur est donc possible,
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mais il ne Test que surnaturellement, en vertu d'un acte particulier de la toute-puissance de Dieu.
Nous pourrions nous en tenir à cet exposé de la doctrine du Docteur Angélique , mais il est une difficulté à laquelle nous voulons répondre quelques mots à la suite de Bellarmin K
Pour que Notre-Seigneur Jésus-Christ soit véritablement et réellement présent en corps et en àme dans l'Eucharistie, il est nécessaire qu'il soit ainsi présent en une multitude de lieux à la fois. Une telle merveille est-elle possible, même à la toute-puissance de Dieu ?
La Sainte Écriture répond : Pour Dieu toutes choses sont possibles : Apucl Deum autem omnia possibilia sunt {Matth., XIX, 26). La parole divine admet cependant quelques exceptions à cette règle: elle dit qu'il est impossible à Dieu de mentir, qu'il lui est impossible de se renier lui-même : Impossibile est mentiri Deum {Hebr., vi, 18); Negare seipsum non potest (Il Tim., n, -13); mais elle ne dit nulle part que Dieu ne puisse pas rendre un même corps présent simultanément en plusieurs lieux à la fois. Au contraire, elle nous donne un exemple frappant de cette simultanéité de présence, en la personne même de Xotre-Seigneur Jésus- Christ lorsqu'il apparut à S. Paul, sur le chemin de Damas. Jésus- Christ était au ciel qu'il ne cessera pas un moment d'habiter, jusqu a la fm du monde, lorsqu'il viendra juger les vivants et les morts; cependant ce fut bien lui que S. Paul vit de ses yeux corporels, ce fut bien sa voix qu'entendirent ceux qui accompagnaient le futur apôtre encore persécuteur. S. Barnabe raconte aux apôtres comment S. Paul avait vu le Seigneur; Ananie parlant de cette môme vision, assure que c'est bien le Seigneur que Paul a vu et sa voix qu'il a entendue ; enfin Jésus-Christ lui-même dit à Paul : Je me suis montré à toi pour te constituer mon ministre et le témoin des choses que tu as vues : Ad hoc apparui tibi, ut constituam te in ministrum et testem eorum^ quœ vidisti. (Aci., XXVI, IG.) C'est dans cette apparition qu'il le constitue apôtre et témoin oculaire de sa résurrection : or il n'eût pas été un témoin véritable s'il n'eût vu de ses yeux matériels le corps môme qui était ressuscité. Qu'on lise dans les Actes des Apôtres le récit de
\. Voir Bellarmin, conlrov. de Eucharistia. — Voir aussi la Démonstration victurintsc de la foi, tirée des controv. de Bellarmin, parBAUDoiN-JiNius, trad. Ducruet, que nous reproduisons en partie sur ce point.
cette opparition, qu'on se rappelle que S. Paul lui-même a déclaré formellement qu'il a vu le Seigneur, et l'on ne pourra mettre en cloute la réalité de sa présence personnelle. Ce n'était pas un ange se montrant et parlant au nom de Jésus-Christ, mais c'était Jésus- Christ lui-même qui disait à Saul : Je suis Jésus que tu persécutes : Ego suni Jésus quem tu persequeris {Act., xxvi, 15); c'était de Jésus-Christ en personne que S. Paul disait : Novissime tanquam abovtivo visus est mihi (I Cor., xv, 7) : // m'est apparu à la /in comme au moindre de tous.
S. Athanase raconte, dans la vie de S. Antoine, que le Seigneur se fit voir à cet illustre solitaire au moment où il venait d'être gravement blessé par les démons. S. Grégoire assure positivement que le Christ apparut à sainte Tharsille, sa tante, peu avant sa mort. Le diacre Jean atteste que S. Grégoire fut honoré lui-même d'une apparition semblable. On pourrait citer encore beaucoup d'autres faits pareils qu'on lit dans des auteurs respectés. Du reste, les Pères enseignent qu'un corps peut se trouver simultanément dans plusieurs endroits. A plus forte raison doit-on le croire du corps glorifié de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Pour montrer qu'il n'en doit pas coûter à quiconque a la foi de croire au miracle de la transsubstantiation, Bellarmin cite plusieurs autres mystères de notre sainte religion, aussi difficiles à admettre, sinon plus, que celui qui nous occupe. Nous résumons son enseignement.
Le premier de ces mystères est celui de la Trinité. Nous croyons qu'il y a en Dieu une seule nature et trois personnes distinctes : n'est-ce pas un dogme plus étonnant que la présence d'un seul et même corps en plusieurs endroits à la fois? D'un côté, il y a distinction réelle de lieux; de l'autre, il y a distinction de personnes. D'un côté, il y a unité de corps ; de l'autre, unité de nature. Néanmoins, le mystère de la Trinité est plus étonnant, parce que dans ce mystère la nature est réellement et formellement identifiée avec chaque personne. Le corps, au contraire, n'est identifié avec aucun lieu.
Si donc une seule nature numérique peut n'être pas distraite d'elle-même, itout en s'identifiant avec des personnes réellement distinctes, pourquoi un corps ne pourra-t-il pas s'unir plus aisément, d'une façon extrinsèque, avec des lieux distincts, sans néanmoins être distrait de lui-même?
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Le second est celui de l'Incarnation. Par la foi en ce mystère, nous reconnaissons une seule hypostase, une seule personne en deux natures parfaites, et très dissemblables ; et comme l'union entre la personne et la nature est beaucoup plus intime qu'entre un lieu et l'objet qui l'occupe; puisque l'une de ces unions est substantielle et intrinsèque, tandis que l'autre n'est qu'accidentelle et extérieure : il est hors de doute qu'aux yeux de celui qui sait bien voir, il paraît bien plus merveilleux qu'une seule hypostase se trouve dans deux autres natures, qu'un corps dans deux endroits. Ajoutons à cela que cette hypostase est unie en toute réalité et d'une manière formelle avec l'une de ces deux natures, c'est-àdire avec celle qui est divine; elle ne laisse pas cependant d'être unie intimement avec la nature humaine, qui diffère réellement et formellement de la nature divine. Il suit de là qu'il est absolument incompréhensible comment, dans cette union, il n'y a pas confusion des natures et l'hypostase n'est pas partagée.
Le troisième mystère est celui de la résurrection des morts, mystère qui a toujours paru impossible aux philosophes, et que les fidèles n'ont pas laissé de croire d'une foi assurée. Ce qu'il y a dans cette vérité de plus merveilleux et de plus difficile à saisir, c'est qu'un seul et même individu puisse recevoir deux fois l'existence. S'il reçoit l'existence deux fois en vertu d'un seul acte, comment la reçoit-il deux fois? Et s'il la reçoit deux fois en vertu de deux actes distincts, comment n'en résulte-t-il pas deux individus? car l'effet dépend en lui-même de l'action dont il est le terme. C'est ce qui se voit surtout dans les accidents qui ont complèlement péri et que Dieu rétablit lui-même numériquement.
Le quatrième mystère est celui de la création et de l'anéantissement, que tous les fidèles attribuent à la puissance divine. En effet, quand on dit qu'une chose est faite de rien, c'est-à-dire créée, ou qu'une chose est réduite au néant, c'est-à-dire, à n'être rien, on semble dire que rien devient quelque chose, ou que quelque chose perd absolument son être et devient rien. Incontestablement, l'esprit humain ne peut s'élever jusqu'à comprendre qu'une chose qui n'était rien auparavant existe actuellement; qui pourra concevoir d'où vient cette chose? d'où elle a été tirée? comment elle est venue à la lumière, si elle n'était cachée nulle part, à moins que ce nulle part lui-même ne soit quelque chose? Pareillement,
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qui comprendra jamais que d'une chose existante on puisse faire rien, à moins que ce rien ne soit quelque chose? Voilà pourtant ce que croient ou ce que disent croire ceux qui refusent de croire des choses bien plus faciles, à savoir qu'il est possible à Dieu de placer un corps dans plusieurs endroits simultanément.
Le cinquième mystère est l'éternité. Il est plus difficile en effet qu'un instant de duréesoit en deux temps divers qu'il ne l'est qu'un même corps soit simultanément en divers lieux ; le temps passe, et il est impossible qu'il soit à la fois passé et futur. Les lieux, au contraire, demeurent, quoique distincts et séparés les uns des autres ; mais l'éternité est un instant de durée qui ne passe pas, et coexiste par conséquent à tout le temps déjà passé et au temps à venir ; néanmoins cet instant lui-môme n'est pas divisé ; les temps ne sont pas confondus. L'esprit humain y comprend-il quelque chose? Qu'il s'humilie donc en présence des mystères qu'il ne saurait comprendre, et qu'il reçoive avec reconnaissance les enseignements inaccessibles par eux-mêmes à ses forces naturelles, que Dieu daigne lui donner.